Convoitises

Posted in Magic Story on 5 Octobre 2020

By Brandon O'Brien

Brandon O'Brien is a writer, performance poet, and game designer from Trinidad and Tobago whose work can be found in Uncanny Magazine, Fireside Magazine, and New Worlds, Old Ways: Speculative Tales from the Caribbean. He is also the former Poetry editor of FIYAH: A Magazine of Black Speculative Fiction.

Aux abords de la Cité Libre de Nimana, un homme vêtu de gris traversait la nuit noire en direction des campements. Pour lutter contre la fraîcheur de la brise, il avait pris soin de relever son col. Alors qu'il descendait la rue du marché, il jetait un regard vif sur tous ceux qu'il croisait. Sans même distinguer son visage, les habitants pouvaient deviner qu'il s'agissait d'un étranger, car il avançait avec prudence, comme s'il avait entendu les pires rumeurs au sujet de leur ville. Sur son passage, quelques voleurs écarquillèrent les yeux, notant des détails moins évidents : le poids de l'argent dans ses poches et un parchemin qu'il avait placé dans une poche intérieure. Sa façon de se déplacer semblait indiquer qu'il travaillait pour quelqu'un qui le payait très bien et dont il avait terriblement peur.

Près de l'endroit où se terminait le marché se trouvaient les tentes où les mercenaires locaux menaient leurs affaires. Dans cette zone, la reconstruction se déroulait très lentement. Des maisons entières étaient encore en ruines, même si les débris avaient été évacués afin que le commerce puisse reprendre. L'étranger vit un ondin qui criait sur des bouchers au sujet du prix de la viande qu'ils avaient débité sur des carcasses de monstre et des colporteurs lancés dans les affabulations au sujet de colifichets qu'ils avaient eu du mal à revendre. À côté d'eux se trouvait le groupe des explorateurs. Ils échangeaient des anecdotes ou passaient en revue leur matériel sous la modeste lumière des torches et de la lune, en attendant qu'on vienne leur proposer du travail.

Le visiteur savait précisément qui il était venu trouver. Son commanditaire l'avait envoyé à la recherche d'un épéiste qui fréquentait le marché pour y boire. Cet homme était membre d'une des équipes les plus féroces et les plus efficaces de Guul Draz. Ce groupe anonyme réunissait des explorateurs qui, peu intéressés par le frisson de l'aventure et de la découverte, n'étaient motivés que par le profit. Ce critère satisfaisait le visiteur, tout comme son employeur. Ils n'avaient pas l'intention de recruter quelqu'un qui s'imaginerait en voyage d'agrément ou qui manquerait de discrétion. Ils voulaient juste que quelqu'un libère le passage.

Il trouva rapidement celui qu'il cherchait, appuyé contre un mur à côté de deux tanneurs âgés qui vendaient des fourrures d'animaux exotiques. L'homme frottait la lame d'une petite arme sur sa chemise en lin. L'épéiste leva les yeux et son regard croisa celui de l'homme en tunique. « Tu as besoin de quelque chose, l'ami ? »

« Serais-tu Tarsa, par hasard? »

Le visiteur poussa un soupir de soulagement quand l'autre acquiesça. « Dans ce cas, suis-moi. »


Anowon, the Ruin Thief
Anowon, le voleur des ruines | Illustration par : Magali Villeneuve

Ni l'un ni l'autre ne remarquèrent le vampire qui avait suivi l'émissaire comme son ombre sur le marché. Pour dissimuler sa pâleur, il avait rabattu sur sa tête la capuche de sa longue cape rouge sang. Dernièrement, il avait appris à se fondre dans la masse et à éviter d'attirer l'attention. Où qu'il aille, on le haïssait. C'était un meurtrier et un voleur ne suscitant que le dégoût. Quand il n'était pas la cible d'insultes grossières, on le rossait. Les corps expéditionnaires qui l'avaient autorisé à les accompagner l'avaient fait avec répugnance et, la nuit venue, chacun avait conservé une arme à portée de main.

Il était convaincu que suivre ce négociateur serait la première étape pour mettre un terme à tout ça. Oui, Anowon voyait en cet homme la voie qui le mènerait à la rédemption.

Une fois arrivé aux tentes, Tarsa fit signe à deux aventuriers qui se levèrent pour les accueillir de façon très professionnelle. Un kor à la silhouette svelte lui tendit une coupe de cuivre contenant un liquide transparent à l'odeur forte. « Où envisages-tu d'envoyer la meilleure équipe d'explorateurs qu'on puisse trouver à Nimana ? »

L'homme refusa la boisson d'un geste de la main. « De telles civilités sont superflues. Je ne suis pas un invité de marque, mais le simple envoyé d'un bienfaiteur qui souhaite vous embaucher. »

Anowon resta en arrière, écoutant attentivement la conversation d'une ruelle proche. Il avait espéré s'adresser lui-même à l'émissaire, plaider en faveur d'une expédition puis constituer sa propre équipe, mais, désormais, il n'en était plus question. Ce groupe serait peut-être suffisant. Les récits grandioses sur les exploits des hommes de Tarsa, leur comportement téméraire et leurs aptitudes d'explorateurs étaient connus de tous en Nimana. Il avait également entendu quelque chose que l'émissaire ignorait, de toute évidence . . .

« Je me trompe ou un membre de votre équipe est absent ? » fit l'homme en rabattant sa capuche. Tout en se grattant la tête, il regardait les tentes voisines. « On m'avait dit que vous étiez quatre, mais... »

Tarsa lui répondit vivement, l'air contrarié : « Nous avons . . . perdu l'un des nôtres durant une expédition en Ondou. » Il posa les yeux sur le kor qui avait serré les poings au moment où il avait entendu la question, mais celui-ci se détendit aussitôt. « Mais cela n'altèrera pas la qualité de notre travail. »

L'Ondou. Anowon dressa aussitôt l'oreille. Même si l'affaire ne se faisait pas, rencontrer les membres de cette équipe était un heureux hasard.

« C'est bien dommage, reprit l'émissaire. En fait, je devrais plutôt dire que c'est assez ironique dans la mesure où je suis venu vous proposer un travail en Ondou, un travail que mon employeur a qualifié de très dangereux. »

Oui, quel heureux hasard, murmura Anowon pour lui-même.

Le kor se crispa à nouveau. « Dangereux ? Que veux-tu dire par là ? »

L'émissaire se tourna vers lui. « Nadino, c'est bien ça ? » Il ne lui laissa même pas le temps de répondre et poursuivit : « Avez-vous déjà eu l'occasion de voir le Fort céleste de l'Île de Jwar ? »

Nadino tressaillit et, instinctivement, Tarsa se tourna vers ses hommes avec un regard apaisant. « Nous l'avons fait », répondit-il doucement.

« Oh . . . » L'espace d'un instant, le silence régna, puis l'émissaire reprit la parole : « Peut-être n'est-ce pas... »

« Non, siffla Nadino entre ses dents. Ce sont les risques du métier. Nous sommes prêts à vous écouter. »

Tarsa grimaça. « Pour ma part, j'ai hâte de prendre ma revanche sur cette maudite créature. »

« On l'appelle Grakgueule, précisa l'émissaire. En fait, c'est elle que vous devrez traquer et abattre. Elle sème la terreur sur les routes verticales de la région, ce qui n'est pas bon pour le marché des expéditions. Mon client est prêt à vous payer le prix que vous réclamerez, à condition que vous sortiez vainqueurs de votre deuxième rencontre avec cette hydre. »

Nadino laissa échapper un ricanement. « Avec plaisir. La décapiter sera pour nous une sorte de prime. »

« Une prime ? répéta l'émissaire en souriant. Mon client s'engage à vous régler pour chacune de ses têtes. »

« Et qui est ce . . . client ? »

« Ce n'est pas votre affaire. Tout ce que vous avez à savoir, c'est que les sommes promises vous seront versées. » Il sortit une bourse de velours bleu royal d'une de ses poches et la lança devant lui. Réagissant immédiatement, Tarsa l'attrapa au vol. Il estima qu'elle contenait au moins cent cinquante pièces. « Voilà pour vos frais. Bien entendu, vous pourrez conserver tout ce que vous trouverez, mais n'oubliez pas que nous vous payons pour éliminer un prédateur. Ce n'est pas une chasse au trésor. »

Alors qu'ils continuaient de discuter, Anowon plongea la main dans l'une des poches de sa cape et en sortit l'une de ses feuilles. Ce Fort céleste aurait quelque chose à lui offrir à lui aussi, à condition qu'il réussisse à les convaincre—

Un elfe l'attrapa par-derrière et resserra son avant-bras autour de son cou. Ses notes s'éparpillèrent sur le pavé. « Patron ! cria l'agresseur à l'intention de Tarsa. Je crois bien que je viens de dénicher un espion ! »

« Lâche-moi, sale... ! » Mais tous les mots qu'envisagea Anowon pour conclure cette phrase étaient injurieux et il faisait de son mieux pour ne plus insulter qui que ce soit. Il savait que ce genre d'incident était appelé à se répéter. C'était pour cette raison qu'il s'efforçait de rester caché ce qui, quand on y réfléchissait, était une très mauvaise idée, précisément pour cette raison. C'était également pour cela qu'il se refusait à répondre par la violence, même s'il aurait pu facilement vaincre tous ceux qui l'entouraient. Il ne voulait pas ajouter de l'hostilité à la situation, d'autant plus que son visage était encore caché...

« Fais-nous voir ta figure, rôdeur ! », ordonna l'émissaire avec la fausse bravoure qui caractérise ceux qui n'ont jamais pris part à une bagarre ni même donné un ordre.

L'elfe rabattit alors la capuche d'Anowon. À la simple vue de son visage blanc et maquillé, Tarsa tira sa lame.

« Non ! » cracha Anowon, ouvrant les mains pour montrer qu'il se rendait. « Je ne vous veux aucun mal ! Permettez-moi... », ajouta-t-il, désignant ses feuilles.

Nadino s'agenouilla pour ramasser la plus proche. Il y jeta un regard avant de la passer à Tarsa. « Des notes sur les Forts célestes . . . Le sage le plus populaire de Zendikar aurait donc envie d'en visiter un. »

Tarsa fit signe à l'elfe de libérer Anowon, qui s'empressa de ramasser les papiers tombés à terre. « J'imagine que tu as suivi cet homme dans le but de nous rafler le travail qu'il nous propose. »

Le vampire secoua la tête. « Je veux juste . . . le voir. »

Nadino croisa les bras et déclara : « Ce n'est pas dans le contrat. »

Anowon garda le silence le temps de pouvoir supporter les regards haineux qui le toisaient. Puis il se releva et fixa Tarsa. « Quoi que vous puissiez tous penser de moi, tout ce que je demande, c'est de pouvoir étudier cette endroit. J'ajoute qu'un membre de plus vous serait utile. Permettez-moi de combler ce vide dans vos rangs, proposa-t-il avant de se tourner vers Tarsa. Je t'offre de travailler pour ton groupe en échange d'une fraction de vos profits. »

« Et qu'espères-tu donc y gagner ? » demanda Tarsa.

Anowon fit à nouveau silence, le temps de trouver les mots exacts pour répondre : « La connaissance. »


Les hommes de Tarsa étaient violemment opposés à cet arrangement, mais leur commanditaire ne trouvait rien à y redire. Ils firent donc affaire. Anowon toucherait à peine cinq pour cent des émoluments, mais il pourrait conserver tout document qu'il découvrirait. Ces règles ne s'appliquaient pas aux reliques. Pour elles, le vampire accepta de laisser Tarsa en décider en répétant qu'il n'était intéressé ni par l'or ni par les armes. Quand on lui demanda ce qu'il pensait trouver, à part ce genre de butin, il eut une réponse évasive : « Des choses bien plus précieuses. »

Agacé par le ton arrogant du vampire, Eret, le clerc de Tarsa, profita du sommeil de l'équipe pour inspecter son sac à la recherche d'un mobile moins avouable.

Le client de l'émissaire avait déjà réservé un navire pour les emmener de Nimana à Jwar. L'équipage du bateau se résumerait à un unique marin chargé de le ramener. Presque immédiatement, les trois aventuriers furent pris d'appréhension à l'idée de se retrouver sur la mer avec un vampire. Nadino n'eut aucune hésitation à exprimer leur frustration au visage d'Anowon, le menaçant continuellement s'il s'approchait trop ou s'il prenait la parole. Plus calme, Eret se montrait aussi plus méfiant, évitant de dormir quand il lui restait la force de veiller afin de ne pas être victime d'une lame ou d'une morsure. Tarsa avait choisi de déléguer toutes les tâches pénibles à Anowon en prétextant, par exemple, que sa force et son endurance de vampire étaient idéales pour manœuvrer les voiles. Il s'en chargea donc seul alors qu'ils étaient ballotés par les vents violents de la Gueule du Serpent. Les cordages étaient tellement tendus autour de ses bras qu'il craignit parfois que les bourrasques puissent les lui arracher.

Toutefois, Anowon supporta tout cela avec un stoïcisme imperturbable. Ses paroles les plus emportées lui vinrent après que Nadino l'eut menacé pour la troisième fois de le découper en morceaux pour nourrir Jolly, son gnarlide, s'il approchait de trop près. « Je t'assure que je ne vous veux aucun mal. Une fois que nous aurons vaincu Grakgueule, nos routes ne se recroiseront jamais. »

Ils atteignirent le littoral de Jwar quelques heures à peine avant le crépuscule. Anowon grimaça car la nuit était toujours le pire moment pour grimper. Toutefois, Tarsa avait d'ores et déjà décrété que, le soir même, ils devraient s'être rapprochés le plus possible du Fort céleste. Anowon fut le premier à débarquer du petit navire afin de rassembler les lourdes sacoches contenant leur équipement. Les trois autres aventuriers et leur animal cornu descendirent du bateau à leur tour.

Dans son dos, il entendit une voix rauque grommeler dans une langue qu'il ne connaissait pas. C'était comme une menace envers son âme en lui promettant des souffrances. Il se retourna. Deux visages de pierre sortis du sable et de l'herbe leur faisaient face. Leurs bouches grandes ouvertes révélaient une lueur bleu pâle vacillant comme la lumière d'une luciole.

Anowon s'arrêta, comme hypnotisé. Plus il écoutait, plus il était certain de saisir certains mots, mais l'instant d'après, ils n'étaient plus qu'un bruit incompréhensible. La douleur était double. Il y avait celle qui irradiait dans son esprit et celle que générait la frustration de vouloir comprendre sans y parvenir. Il se tourna vers les autres. « Est-ce que . . . vous entendez ça ? »

Eret lui frappa alors violemment la nuque, ce qui le tira de sa transe. « Visez-moi le visage de ce pauvre homme. Ne me dites pas que notre téméraire sage des ruines a peur des faduuns ! »

Anowon se retourna vivement, prêt en découdre avec l'elfe. Leurs regards se croisèrent. L'autre main du clerc se posa immédiatement sur un poignard qu'il portait à la ceinture. Un court instant, les pensées du vampire invoquèrent l'image de cet elfe pâlissant tandis qu'Anowon se délectait de ses dernières gouttes de vie. Sa victime appelait à l'aide d'une voix faible qui diminuait et finit par se taire...

« Y a-t-il un problème ? » intervint Tarsa. Du coin de l’œil, Anowon aperçut que le guerrier s'apprêtait à dégainer son arme.

« Absolument pas », le rassura-t-il.

Le temps qu'ils atteignent la route la plus sûre qui les mènerait jusqu'au Fort céleste, il faisait nuit noire. Tarsa envoya Anowon en éclaireur, tandis que les autres membres de l'équipe récupéraient leurs sacs et commençaient à escalader les falaises de pierre. Profitant de sa vision supérieure à la normale pour se guider dans l'obscurité, le vampire sécurisa les cordages, le seul éclairage provenant du léger halo bleuté généré par la Grève, un peu plus loin. Les trois autres le suivaient avec prudence. Eret fit mine de poser une question à son capitaine, mais Tarsa le fit taire d'un regard glaçant.

Le poids de ses trois compagnons attachés à lui combiné à la gravité qui l'attirait vers le sol était pour lui une épreuve qu'on lui faisait passer. Sois patient, se dit-il. Quand tout sera terminé, tous ses errements passés seraient derrière lui. S'il avait raison au sujet des Forts célestes, il posséderait alors le pouvoir et les connaissances qu'il cherchait depuis si longtemps. Et s'il se servait de ce pouvoir avec discernement, s'il restait aussi humble qu'il l'avait été durant ces quelques jours passés à consulter les textes à Porte des mers, il parviendrait peut-être à les conserver.

Le gnarlide de Nadino avait déjà atteint le sommet de la falaise et, quand les trois aventuriers émergèrent un par un du bord de la muraille, chacun d'entre eux fut accueilli par de baveuses léchouilles sur le visage. Le kor pointa du doigt une position en hauteur, au nord-est, sans même prendre la peine de soustraire son visage à l'affection de son animal. « Les pierres flottantes près de cette falaise sont les plus proches l'une de l'autre et elles sont déjà sécurisées par des câbles. C'est par là-bas que nous entrerons. La lumière va venir à nous manquer, donc soit on agit maintenant et rapidement, soit on attend l'aube pour le faire. »

Anowon écoutait à peine. Il avait déjà bondi du bord de la falaise jusqu'à la plate-forme la plus proche. Quand ses pieds touchèrent le sol, il marqua une courte pause pour contrebalancer le poids de son sac. « Campez ici si vous le désirez. Moi, je veux le voir », annonça-t-il.

« Qu'est-ce qui te prend, sage ? cria Nadino. As-tu oublié que notre boulot est de débarrasser ces ruines d'une hydre ? »

« Je promets d'être prudent... »

« C'est trop dangereux ! Tu pourrais mourir ! »

« Alors je promets que je mourrai en restant prudent ! s'écria le vampire, regrettant immédiatement ses paroles. Je te présente mes excuses. Je n'ai pas l'intention de déranger quoi que ce soit. Mes recherches... »

Tarsa observa les regards furieux des deux autres et marmonna un juron en leur ordonnant de le suivre. Espérant contre toute attente apporter un peu de légèreté à la situation, Anowon reprit : « Nous avons eu de la chance d'avoir découvert ces élingues. Peu d'aventuriers laisseraient un passage ouvert à l'usage de ceux qui les suivront. »

Nadino grimaça. « . . . C'est Orien qui les a laissées. »

« Orien ? fit Anowon. C'était votre... »

Tarsa s'éclaircit alors bruyamment la gorge. « Continue d'avancer, vampire. »

Dans un hochement de tête, Anowon s'exécuta.

Ce qu'il voyait plus loin attisait déjà sa convoitise. La pierre en forme de croissant de lune, portant encore les stries pâles et l'obsidienne rouge de la terre sur laquelle elle s'était écrasée, flottait devant eux, riche d'histoires antérieures au jour où Zendikar s'était soulevé et brisé pour se défendre.

Anowon, the Ruin Thief
Colonnade céleste | Illustration par : Johannes Voss

Seuls les Forts célestes peuvent nous apprendre des faits aussi indéniables que leur propre existence, songea Anowon. Une très grande part de l'histoire de Zendikar a été écrite à partir de malentendus. Autrefois, lui aussi avait commis l'erreur de nommer la civilisation ayant donné naissance à ce plan d'après les créatures qui l'avait transformé et presque détruit. C'était ces mêmes créatures qui avaient cherché à s'emparer de l'esprit des vampires de la Maison de Ghet pour les retourner contre les membres de leur famille. Pendant tout ce temps, Anowon était resté caché dans l'ombre et avait observé cette lutte sans s'y impliquer. Mais l'ascension des Forts célestes avait rectifié l'histoire en révélant un aspect manquant du passé de Zendikar. Il ne pouvait qu'espérer que, parmi les trésors qu'ils rapporteraient se trouverait une révélation sur la manière dont ce monde avait créé les clans (et leurs chefs de sang) que les Eldrazi avaient voulu corrompre pour les contrôler. Répondre à cette énigme lui offrirait peut-être un nouveau statut. À tout le moins, cela pourrait effacer sa lâcheté passée.

À peine se fut-il arrêté aux portes du Fort céleste qu'il sortit un carnet de notes de son sac. L'objet tombait en lambeaux et n'était plus qu'une petite pile de feuilles de papier coincées entre deux couvertures. Malgré cela, il le tenait comme s'il s'était agi d'un ouvrage ancien et en tournait les pages avec fébrilité, jusqu'à atteindre une série de ligne et de motifs enchevêtrés.

Eret rejoignit Anowon et l'observa alors qu'il scrutait les murs du Fort céleste et se penchait à nouveau sur son carnet pour comparer les deux. Avant même que l'elfe puisse formuler la question, Anowon avait décidé de faire preuve de courtoisie, espérant ainsi récolter un peu de bonne volonté :

« J'ai étudié les différentes dispositions des tesselles que les aventuriers ont pu observer dans d'autres lieux et j'ai remarqué une différence subtile dans leurs motifs. Je pense qu'il s'agit d'un texte, annonça-t-il en pointant le motif d'un angle de son carnet. Je suis persuadé que les anciens kor ont écrit sur ces murs. Cela pourrait donc en faire une source d'informations utiles pour découvrir quelle était la fonction de ce lieu. »

« C'est donc pour ça que tu es là ? fit Nadino d'un ton moqueur, s'asseyant près de la porte pour récupérer. Pour étudier ? »

« Je . . . J'étais bien meilleur en tant qu'étudiant », murmura-t-il. Il songea immédiatement qu'il se fourvoyait. Dans sa quête du savoir, il avait commis beaucoup d'actes déplorables qui l'avaient pratiquement rabaissé au rang de pillard. Mais jadis, quand son seul but était d'apprendre, quand il se trouvait à Porte des mers, quand Tenihas de la Maison de Ghet l'avait accueilli et lui avait appris à évaluer les histoires, il était plus heureux. C'était avant qu'il sacrifie ces instants à sa soif de sang, voire pire, à son insatiable appétit de pouvoir.

« À peine, de ton propre aveu, lui répondit Eret, scrutant attentivement les gravures ornant les murs du Fort céleste. S'il est quelque chose que nous autres grimpeurs savons de nous-mêmes, c'est que tout ce qui compte se résume à avoir une corde bien solide en main et à l'éclat d'une babiole de valeur. Tu penses vraiment que tu peux compter sur nous pour traduire du kor ancien ? » demanda-t-il, désignant les murs.

« Les aventuriers ne l'ont pas traduit. Ils l'ont juste reproduit. Schémas, virages, profondeurs . . . points de convergence. Tu peux vérifier ça par toi-même, expliqua Anowon en pointant un doigt vers le cœur du Fort céleste que la nuit avait plongé dans des ténèbres si profondes qu'il était impensable de continuer à avancer. Plus loin, à l'intérieur, il y a des laboratoires, dans le prolongement de ce mur à gauche. »

Tarsa enroula avec soin une longueur de corde autour de son bras tout en approchant de la porte. « Donc, ces inscriptions seraient . . . des directions ? »

« En quelque sorte, oui. » Anowon suivit du regard une ligne courant au centre du motif mural. Elle sinuait au milieu de ses voisines avant de tourner brusquement sur la gauche en contournant une bordure. « Il faut le reconnaître : ce langage va au-delà du simple texte. C'est également une carte. »

Nadino soupira. « Hélas, cela ne nous aidera pas à trouver... »

Il fut interrompu par un rugissement surgi de l'obscurité devant eux. Tarsa n'eut qu'à claquer des doigts pour que ses équipiers se mettent à couvert derrière les murs sculptés. Nadino lança une boule de feu d'intensité moyenne qui passa au-dessus de la tête d'Anowon et continua sa course dans le couloir. Dans sa lumière, il aperçut trois têtes d'un jaune verdâtre et trois rangées de crocs ressemblant à des pièges hérissés de pointes.

Avant même qu'Anowon parvienne à se souvenir du nom de cette créature, Eret l'avait poussé vers une colonne extérieure. Tarsa interpela Nadino en sifflant. Le kor fonça sur la droite, suivi du regard par la tête la plus proche de la créature, qu'il pilonna de rafales alternées de feu et de glace. Cela permit aux explorateurs de gagner du temps, les têtes de l'hydre étant désormais séparées par une colonne, ses mâchoires claquant à quelques mètres d'eux.

« Tu as un plan en tête, chef ? » demanda Eret.

Tarsa secoua la tête. « S'il est suffisamment motivé, ce monstre pourrait briser la pierre avec la force de son cou... et nous représentons une motivation plus que suffisante. »

Anowon réfléchissait à toute vitesse. L'émissaire leur avait expliqué que la vision de l'hydre s'était développée au plus profond de la terre, avant que le Fort céleste ne s'élève. Il pouvait détecter la moindre source de chaleur et repérer les mouvements dans les couloirs les plus sombres. D'une voix vive, il proposa son idée soudaine à Tarsa : « Il faudrait que vous refroidissiez ! »

« Qu'on refroidisse ? » répéta le capitaine, juste avant de comprendre et d'appeler Nadino. « Il va nous falloir de la glace ! annonça-t-il, indiquant d'un geste le couloir, derrière Grakgueule. Dépose de la neige à côté de ce mur ! »

Anowon surprit son geste. « Aussi près de la créature ? »

« Oui. » Tarsa se tapota la tempe. « Aussi près que possible. Nous allons disparaître juste sous son nez. » Il claqua à nouveau des doigts et les membres de son équipe se tinrent prêts, dans l'attente du signal suivant. Il compta jusqu'à trois dans sa tête puis fit un geste du tranchant de la main. Tout le monde se précipita alors vers le mur intérieur.

Le sol incliné lui offrant l'élan nécessaire, Anowon n'eut qu'à se laisser glisser. Du coin de l’œil, il aperçut Nadino faisant tourner son bâton crochu au-dessus de sa tête en courant. Il vit également des paquets de neige fondue s'amasser lentement au-dessus du couloir. Juste avant que les aventuriers ne se plaquent contre le mur, le monstre frappa la pierre au-dessus d'eux. Dans son mouvement, il atteignit Anowon au front et le poussa avec une force telle que le vampire heurta le sol avec la tête. Il ressentit une douleur aussi vive que brûlante et se demanda si la blessure était profonde. Il entendit un grognement sur sa droite mais, avant qu'il puisse se tourner, une épaisse couche de neige l'ensevelit et il sentit un choc étouffé à sa gauche.

Dans l'obscurité de son abri de neige, il porta la main à son front. La créature rugit à l'adresse du ciel puis s'immobilisa, comme surprise. Elle attendit encore quelques minutes qui donnèrent au vampire l'impression de vivre plusieurs hivers successifs. La respiration du monstre semblait faire trembler les murs. Puis, convaincu que d'appétissants morceaux de viande tièdes et le vampire bavard qui les accompagnaient avaient disparu, il repartit en quête d'un autre repas.

Anowon resta immobile, écoutant la neige crisser autour de lui jusqu'à ce que la voix de Nadino se fasse entendre. « C'était une excellente idée, capitaine. Bon . . . Qui est en train de colorer la glace en rouge ? »


Il fallu quelques instants à Anowon pour qu'il arrive à se relever. Pendant qu'il était resté immobile, il avait eu l'impression d'entendre à nouveau l'île lui parler. Était-ce du réconfort ? Du doute ? Ces maudits faduuns se moquaient-ils de lui ? Alors que la colère et la confusion montaient en lui, il se sentit à la fois pris de vertiges et vide.

Tarsa releva son corps blessé de la flaque de neige fondue dans laquelle il baignait. L'aventurier avait commencé à le soigner quand Anowon lui indiqua son sac. Il en sortit deux fioles de sang, prenant le temps de calmer les tremblements de ses mains.

Tarsa recula. « À qui appartenait ce sang ? »

« Les vers et les cafards qui rampent dans les ruines sont faciles à saigner, grommela Anowon. Et j'ai besoin de ça. » Il enleva le bouchon d'une des fioles et la porta à ses lèvres avec avidité. Le simple contact avec son contenu fut suffisant pour refermer ses blessures et lui rendre toute sa conscience. Il se tourna et constata que les deux autres aventuriers s'étaient endormis l'un contre l'autre avec Jolly sous leur tête, comme un oreiller gnarlide. Tarsa était agenouillé à côté d'eux et tentait tant bien que mal de bander son bras.

« Attends, commença Anowon en se levant. Au sein de ma maison, j'ai appris toutes sortes de... »

« Il n'est pas question que tu me soignes avec des sorts venus de Malakir, vampire », siffla Tarsa. Emporté par son exaspération, il serra trop fort son bandage et grimaça de douleur.

« C'est promis, fit Anowon avant de terminer la seconde fiole et de rejoindre l'aventurier, levant les mains d'un geste apaisant. Laisse-moi m'en occuper pour toi. »

Tarsa se raidit lorsque le vampire l'approcha, mais il finit par se détendre. Anowon prit le bout du bandage et, avec précaution, en entoura le bras tout en recouvrant la blessure. Si l'hydre avait griffé le membre quelques centimètres plus profond, elle aurait pu l'arracher. À la vue du sang, Anowon prit une profonde inspiration pour maitriser sa soif instinctive. « Ce n'est pas trop serré ? »

Tarsa secoua la tête. « Je te remercie. »

« Je t'en prie, lui répondit Anowon dans un sourire embarrassé. Les aventuriers se doivent de veiller les uns sur les autres. »

Quelque chose dans son regard frappa Tarsa. « Pourquoi es-tu venu ici ? »

« Je sais combien ça ne vous facilite pas la tâche. Dès que le soleil se lèvera, nous pourrons retrouver... »

« Non, lança Tarsa en se redressant. Pourquoi nous avoir accompagnés ? Pourquoi poursuis-tu ta quête ? Toutes les maisons importantes, qu'il s'agisse de corps expéditionnaires ou de vampires, te détestent et te craignent. La plupart des gens normaux sont dégoûtés pas les vampires. Qu'y a-t-il d'aussi important à tes yeux dans cette expédition ? »

Anowon prit le temps de trouver les mots justes. « Ces pierres sont plus anciennes que les noms de certaines de vos villes. Quand on pense à Zendikar, on évoque d'abord les profondes cicatrices qui marquent la terre. Mais les anciens kor avaient construit ce lieu bien avant que ce monde ne subisse ces déformations. Ce Fort renferme peut-être un savoir qui dépasse nos espérances. Ce que les kor savaient, ce qu'ils avaient appris, pourrait peut-être métamorphoser Zendikar.

Ce n'était là qu'une partie de la vérité. Il espérait également apprendre certaines choses qui lui permettraient de retrouver sa gloire passée. Il voulait comparer les secrets au sujet de Zendikar dissimulés dans les Forts célestes avec les histoires des Eldrazi. Cela lui permettrait peut-être de révéler la magie ancestrale qui générait le Roulis, voire le secret de la création de nouveaux chefs de sang par pur accident. L'ascension des Forts célestes serait alors le commencement d'une nouvelle ère de calamité contre laquelle il pourrait lutter comme pénitence pour son échec face aux Eldrazi. Et même s'il se raccrochait à l'idée qu'il pourrait se couvrir de gloire en étant le premier à découvrir toutes ces connaissances . . . il se sentait épuisé. Il était tellement impatient de guérir le monde et de ne plus jamais le voir souffrir. Il voulait juste l'étudier sans que chaque vérité révèle une blessure faite à la terre et être enfin en paix, avec lui-même, avec ses études et avec le sol de Zendikar.

« . . . Très bien, fit Tarsa, se soutenant de son arme pour s'asseoir confortablement contre le mur du couloir. J'ai bien compris : tu veux étudier, même maintenant. Ça se voit dans ton regard. De plus, il faut que quelqu'un monte la garde et ils ne voudraient pas que ce soit toi. Vas-y, fit-il avec un geste en direction du couloir. Mais, dans ton propre intérêt, n'hésite pas à appeler à l'aide dès que tu verras l'hydre, avant que ce soit elle qui te voit. »

Le vampire acquiesça puis sortit de son sac le strict nécessaire qu'il enveloppa dans une pièce de tissu autour de sa poitrine. Ensuite, suivant les lignes de pierre saillantes, il disparut dans l'obscurité.


L'aube se leva sur un Anowon au comble de l'enthousiasme. Le simple fait de se trouver dans les salles d'un Fort céleste était pour lui la réalisation d'un rêve. Il n'avait plus à se débattre avec les rares prépositions et les noms dissimulés dans les gravures car celles-ci devenaient des phrases entières. La ligne extérieure la plus à gauche du Fort céleste de l'Ondou constituait tout un traité sur sa création et sur la tâche que les anciens kor avaient accomplie dans cette région. Rien que sur ses murs, chaque salle renfermait un trésor. Aussi loin que portait son regard, le langage de prédilection était une longue ligne continue aux bords marqués par des traits parallèles et perpendiculaires qui formaient des lettres. Il pouvait encore deviner les bords des gravures, qui faisaient mention de derniers composés chimiques et de variations dans la méthode ou de résultats non désirés. Il regrettait toutefois que tant des documents qu'il trouvait soient pétrifiés ou gorgés d'eau. Au moment où il eut assimilé tout ce qu'il avait lu, il sut quelle allait être l'étape suivante.}

Il retourna alors dans le couloir d'entrée et fit signe à Tarsa de le suivre. Les deux autres aventuriers étaient réveillés et se joignirent à eux. Tout en marchant, Eret soignait les blessures de son capitaine. « Nous allions justement venir te chercher, dit Tarsa à Anowon, observant la lame de son glaive avant de le ranger. Trouvons vite Grakgueule afin de ne pas avoir à passer une nuit de plus ici. »

« Les murs pourraient nous y aider » annonça Anowon, heureux de ses découvertes.

Nadino fronça les sourcils. « Ce n'est pas le moment de se vanter de connaître l'histoire. Tu ferais mieux de se concentrer sur la mission... »

« C'est exactement ce que je fais, affirma-t-il en regardant Tarsa avec assurance. Fais-moi confiance. »

Il les guida dans le couloir, puis dans ses étranges intersections perpendiculaires qui se divisaient en d'autres salles de pierre aux murs épais. Certaines d'entre elles étaient d'anciens ateliers où on confectionnait des potions. Désormais, on n'y trouvait plus que des bris de verre, de la mauvaise herbe et des insectes. D'autres étaient de grandes pièces maculées de taches sombres datant d'une époque avant que le Fort céleste ne s'écrase. Alors qu'ils marchaient, Anowon suivait du regard le défilement des gravures et, d'une voix calme, les traduisait : « L'infrastructure sur le continent de l'Ondou, bâtie afin d'accomplir des progrès notables en matière d'armements et d'armes de siège dans l'éventualité de conflits avec des forces extérieures . . . »

« Des forces extérieures ? Lesquelles ? » murmura Nadino.

Anowon pouvait parfaitement imaginer un réponse à ça. Et si une armée ennemie était arrivée d'un autre monde, comme il l'avait déjà vu ? Mais l'histoire racontait toute autre chose. « Ce Fort céleste est celui qui s'est rebellé contre l'ancienne capitale kor, Makindi. Quand il est tombé en entraînant la capitale avec lui, ce fut toute leur civilisation qui fut enterrée.

« C'est donc une cache d'armes ? demanda Tarsa en claquant dans ses mains avec impatience. Cela fait longtemps que je voudrais savoir l'effet que ça fait de tenir un ancien sabre kor. J'ai l'impression que tu partiras d'ici sans reliques, Anowon. »

Le vampire montra une pile de parchemins pétrifiés enveloppés dans un tissu. « Je pense que cet endroit m'a déjà bien gâté. Il ne nous reste plus qu'à accomplir notre mission. »

« Dis-moi . . . Où nous emmènes-tu ? » demanda Eret, observant les tesselles comme s'il avait pu comprendre leur signification.

« Ils avaient équipé ce Fort céleste d'une salle conçue pour tester les résultats de leurs expériences. Nombre d'entre elles n'étaient pas . . . inertes. »

« On a conduit des expériences sur les animaux, ici . . . fit Nadino, secouant la tête. Ils ont dû découvrir différentes manières de pervertir la faune, que ce soit grâce à la magie du terrain ou grâce à leur travail. Ce Fort céleste pourrait tout à fait être l'endroit . . . où Grakgueule a été créée. »

« Entre autres choses. Avec l'aide de la science, ils ont découvert ce que la brutalité des Eldrazi mettrait au jour plus tard, expliqua Anowon. Ils ont révélé que ce monde est à vif et en pleurs, qu'il possède une volonté propre et que nous continuons d'essayer de lui imposer la nôtre au lieu de l'écouter. »

Ils atteignirent une double porte de pierre aussi haute que le Fort céleste lui-même. Des lianes sauvages avaient poussé à l'endroit où les battants se rejoignaient et avaient créé un espace suffisant pour laisser passer quelqu'un de suffisamment mince. Nadino dégaina son épée et s'en servit pour dégager les lianes qui tressaillirent comme sous l'effet de la douleur. Après que le sorcier eut pu passer par l'interstice, Tarsa et Eret entreprirent d'ouvrir davantage les portes afin de le suivre. Cela souleva de la poussière et la friction de la pierre laissée à l'abandon fit trembler les murs.

Ils entrèrent et virent Nadino qui observait une pile de vêtements déchirés. Ils reconnurent les couleurs de leur groupe et l'écharpe d'un kor, mais il y avait à peine assez de matière pour couvrir la surface d'une main. Nadino se tourna vers Tarsa, tentant de retenir ses larmes « Cette maudite . . . créature . . . l'a amené jusqu'ici . . . et l'a mis en pièces . . . »

Tarsa posa une large main sur l'épaule de son compagnon. « Je sais à quel point ça fait mal, crois-moi. C'est pour ça que nous sommes venus, pour prendre notre revanche. Ressaisis-toi. »

Anowon suivit la scène du coin de l’œil alors qu'il étudiait la vaste salle. C'était bien ça. À la fois spacieux et haut, cet endroit était le lieu idéal pour qu'une hydre puisse massacrer du bétail peu méfiant (voire, parfois, un elfe...). Pendant ce temps, les chercheurs pouvaient l'observer depuis des balcons élevés. L'hydre devait être bien plus petite alors, car celle qu'ils avaient croisée n'aurait eu aucun mal à atteindre le sommet des piliers pour dévorer ceux qui s'y trouvaient. D'ailleurs, elle avait peut-être réussi, même à l'époque. « Ici, nous sommes prêts à l'accueillir. »

Tarsa claqua des doigts. « Nadino, dès qu'elle arrive, positionne-toi en hauteur et frappe-la sans cesser de te déplacer. Je ferai la même chose. Eret, avant tout, tu devras soutenir Nadino, mais sois prêt à nous aider si nous devons fuir. Quant à toi, Anowon... »

Mais le vampire ignorait ses compagnons. Il était trop occupé à fouiller les armoires des salles adjacentes, à la recherche de tout ce qui aurait pu survivre à la chute des anciens kor. Et, en effet, il y trouva des dizaines de fioles et de pages de notes en bon état dont il bourra son sac autant que possible.

« Maudit sage ! jura Tarsa en s'approchant. Après tout ce que tu nous as dit, tu devrais savoir qu'il n'est pas question que nous te laissions partir avec tous ces poisons. »

« Nous avons conclu un accord, Tarsa, rappela-t-il avec calme, en évitant l'ironie que pratiquait celui qu'il avait été. C'est pour mes recherches, je t'assure... »

« Peu importe. Il suffirait que quelqu'un décide de recréer ce que ces produits peuvent engendrer pour que des villages entiers soient détruits . . . Veux-tu vraiment que les gens apprennent à faire ça ? À se concocter leur petite horreur personnelle ? »

« Entre des mains bien intentionnées, ces connaissances s'avèreront utiles, que ce soit à Porte des mers ou... »

« Des mains capables de corrompre Zendikar ne peuvent pas être bien intentionnées. »

Soudain, un hurlement strident se fit entendre d'au-dessus d'eux. Tarsa claqua des doigts. Immédiatement, ses collègues prirent position et arrimèrent leurs grappins aux garde-fous des balcons, prêts à bondir au-dessus du sol. « Anowon ! cria Tarsa. Sois prêt à bondir. »

Il acquiesça en soupirant et ajusta les crochets sur ses vêtements tout en se promettant de fixer les élingues plus tard. « Et en attendant ? »

« En attendant, on va l'attirer jusqu'ici. »

Grakmaw, Skyclave Ravager
Grakgueule, dévastateur du fort céleste | Illustration par : Filip Burburan

Nadino comprit que c'était pour lui le signal de hurler à pleins poumons et Eret l'imita. Grakgueule leur répondit en rugissant avant de charger à travers les salles supérieures du Fort céleste et de dégringoler du toit dans la salle. Pendant ce temps-là, toute l'équipe passa à l'action. Nadino frappa Grakgeule au bas-ventre avec des pointes de glace et le fil de ses crochets d'escalade, tandis que Tarsa se propulsait en hauteur avec ses cordes, enchaînant les coups et les sauts périlleux pour rester aux côtés du kor.

Anowon faisait de son mieux pour suivre la cadence. Il n'avait jamais été un grand chasseur. Il ne parvint à retrouver un peu de ferveur qu'en envisageant de succomber à sa soif. Dès que cette créature serait morte, il aurait le plaisir d'en boire le sang, et il pourrait en profiter davantage s'il y goûtait alors qu'elle était encore vivante. Il tenta d'étrangler l'un des cous de la bête avec ce qui lui restait de corde en espérant que la gravité et son poids feraient le plus gros du travail. L'élingue s'enfonça à peine dans la chair du monstre, mais la tête fut entraînée vers le sol, devenant ainsi une cible facile.

Tarsa sauta sur l'occasion et planta sa lame dans son menton avant de décrire un cercle pour emporter le reste de la gueule du monstre. Il savait que cette blessure ne durerait que le temps qu'une nouvelle rangée de crocs acérés et d'yeux perçants n'en émergent. Affrontant la tête diamétralement opposée, Nadino était confronté au même problème. Une boule de feu parfaitement lancée au fond de la gorge de la créature avait ouvert la voie à deux nouvelles mâchoires, l'une d'entre elles se refermant à quelques centimètres du bâton du sorcier. De son côté, Jolly parvenait à peine à mordre les ergots arrière du monstre, mais il ne se démontait pas.

Ça ne marche pas, songea Anowon. Encore quelques acrobaties téméraires comme celles-ci et s'en serait fini d'eux. Alors il coupa sa corde et, dans une roulade, quitta le champ visuel de l'hydre pour chercher dans son sac quelque chose qui lui serait utile.

« Tu n'as pas intérêt à nous abandonner, espèce de... ! » Mais Nadino ne put pas se déconcentrer suffisamment longtemps pour terminer cette insulte. « Qu'est-ce que tu fais ? »

« Je cherche des réponses, cria le vampire, vérifiant les couleurs des fioles qu'il avait mises de côté. Le rouge intense, le bleu pastel et le vert foncé ainsi que toute la palette de couleurs des autres potions irradiaient sous le verre des flacons éclairés par la lumière. Il se souvenait avoir lu les descriptions de quelques-unes des compositions avec lesquelles les anciens kor avaient rencontré le succès. L'une d'entre elles pourrait leur donner un avantage.

Il finit par la trouver. C'était une potion jaune nébuleux enfermée dans une bouteille à peine aussi grosse qu'un de ses doigts. Sous ses yeux, il semblait changer d'état, passant du stade gazeux à la solidité d'un morceau d'ambre. Les notes le décrivaient comme un éventuel outil de suppression, quelque chose censé immobiliser les soldats et les bêtes sauvages. Toutefois, il n'avait pas poursuivi sa lecture assez loin pour en connaitre les effets exacts. « Remontez ! » cria-t-il.

Il plongea la main dans sa sacoche pour en tirer une autre élingue équipée d'un crochet et visa le balcon. L'hydre ne tarda pas à le repérer, d'autant plus qu'il était plus près que le reste de l'équipe pour finir broyé entre ses crocs. Il se hissa aussi vite qu'il le put en veillant à ne pas briser la fiole en serrant la corde.

Grakgueule tendit toutes ses têtes armées de tous ses crocs vers lui seul. La créature tenta d'attraper son élingue et ne la rata que d'un cheveu. Mais elle griffa le bras du vampire. Celui-ci faillit lâcher prise et laissa échapper la fiole. Il étouffa un juron en la regardant tomber. À cet instant précis, une petite lame entra dans son champ de vision en tournoyant. Elle brisa la fiole au niveau de la lèvre d'une des têtes de l'hydre et se planta dans sa joue. Anowon se retourna juste à temps pour voir Nadino ramener sa main le long de son corps.

La potion se répandit sous la forme d'une fumée depuis la gueule de l'hydre et descendit lentement le long de son cou, comme le brouillard dévalant une colline. Tout ce que touchait cette brume devenait gris et crénelé, comme si la peau de la créature entrait en ébullition et se pétrifiait en même temps. Le phénomène scella la dague dans la tempe de l'hydre. En quelques secondes, les têtes du monstre étaient devenues des pointes de pierre effilées qui tendaient toutes leurs gueules vers les membres du groupe. Le corps de l'hydre tenta de faire demi-tour, comme s'il espérait pouvoir échapper au piège qui s'était déjà refermé sur lui, mais le poids des têtes le fit trébucher. Têtes et corps s'écroulèrent dans une déflagration qui résonna jusqu'au toit.

L'onde sonore projeta Anowon au sol. Il se releva avec vivacité pour s'éloigner du nuage qu'avait contenu sa fiole, mais la magie avait achevé son œuvre. Les dernières volutes de fumée s'enroulèrent autour d'un de ses index. Il demeura immobile, effrayé et retenant son souffle. Puis, juste avant l'articulation, le phénomène s'arrêta et le vampire tomba à genoux, épuisé et soulagé à la fois.

Agrippé à son élingue, Nadino l'interpela en souriant. « Qu'est-ce qui t'arrive, misérable vampire ? Je croyais que si tu devais mourir, ce serait avec prudence ! »


Il était clair que les têtes n'allaient pas retrouver leur forme d'origine.

« Dans ce cas, on en revient à notre accord initial », annonça Tarsa en s'apprêtant à les attacher au sac d'Anowon.

Le vampire soupira, immobile. « Je comprends. »

Eret lui lança alors un coup de coude. « Allons ! Il n'en est pas question. On va se partager la charge. Après tout, ça nous permettra de redescendre plus vite. »

Lui et Nadino attachèrent leurs élingues au niveau de l'entrée du Fort céleste et se laissèrent glisser en profitant du poids des têtes pétrifiées de l'hydre sanglées sur leur dos.

Alors qu'ils marchaient en direction de la plage, Tarsa posa une main sur l'épaule du vampire. « Tu as supporté beaucoup de choses de notre part sans te plaindre. Nous nous sommes montrés odieux envers toi et, pourtant, tu nous as sauvés. » Il fit alors un geste vers la boule de tissu attachée au sac de Nadino, tout ce qu'il restait d'Orien, et ajouta : « Tu nous as permis de venger notre équipier et de lui rendre hommage. » Il lui sourit chaleureusement. « Merci. Tu peux nous rejoindre en tant que quatrième crochet quand tu veux. »

Anowon hocha la tête, souriant intérieurement. Il réalisa alors que le sentiment qu'il éprouvait à cet instant précis était celui qu'il avait recherché tout du long. Ce n'était ni la gloire, ni le prestige, mais . . . une forme d'appartenance. Et le plaisir de savoir que ses connaissances avaient de la valeur. À présent, il espérait que ce sentiment durerait, qu'il pourrait révéler d'autres pans du passé ancestral de Zendikar et partager ces découvertes, ne serait-ce que pour entretenir ce bien-être.

Pendant ce temps, derrière lui, Nadino retint un rire et gratta le haut de la tête de Jolly, qui avait planté ses crocs inondés de bave dans une pile de parchemins qui pendait du sac d'Anowon. Le vampire se demanda s'il était envisageable qu'il perde tout ce qu'il venait de gagner.

Quand la réponse lui apparut, il sourit et se retourna pour gratter le gnarlide sous le menton.

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