Épisode 4 : Mis à l’épreuve

Posted in Magic Story on 14 Avril 2021

By Adana Washington

Adana Washington is a creative workaholic. More specifically, she is a writer, tarot reader, and aspiring game developer. She's the creator of the Kinetic Tarot Deck and the author of a few books.

Will se réveilla en sursaut. Il lui fallut un moment pour comprendre qu’il était dans sa chambre, que les sombres silhouettes tapies dans les coins n’étaient que le vestige d’un mauvais rêve. Son uniforme, encore sur son dos, était tout froissé, et le devoir posé sur son bureau, inachevé. Dehors, la nuit était tombée sur Arcavios, toile d’obscurité ponctuée çà et là des habituelles lumières du campus. Aucun signe de Rowan. Le même capharnaüm régnait de son côté de la chambre. Il se levait, le cou endolori par un torticolis, quand des cris lui parvinrent du couloir.

« … porte sud ! »

« Combien en a-t-elle… ? »

« Est-ce que tout le monde… ? »

Dans le flot d’étudiants qui passaient en courant, Will repéra un joueur de l’équipe de Prismari de Tour-polo des mages : Arlo Wickel, le meneur qui avait épaté Quint par son emploi de la magie terrestre.

« Hé ! Que se passe-t-il ? »

Wickel tendit un doigt vers le bout du couloir. « Hé, le première année ! Suis le groupe. La doyenne Uvilda vous attend pour vous conduire dans un abri dédié. »

« D’accord, mais qu’est-il arrivé ? »

« L’Oriq nous attaque », répondit-il sèchement, avant de courir après la foule de jeunes étudiants. Will resta un moment immobile, interloqué, le ventre noué par une angoisse naissante. Le professeur Onyx avait vu juste.

Dehors, il découvrit une scène de débâcle absolue. La foule, grossie par un afflux d’étudiants sortant des dortoirs, s’était figée au bout de la grande cour. Devant eux, sous leurs regards à la fois horrifiés et médusés, s’avançait un mur de formes sombres.

Non… Pas des formes. Des créatures.

Elles envahissaient les somptueuses pelouses sur de fines pattes pointues, leur chair vineuse bardée de plaques de chitine. Des piquants d’une lueur violine leur couvraient le dos jusqu’à une tête sans yeux dont le seul trait notable était une mâchoire béante garnie de dents. Leurs effroyables cris déchiraient l’air de leurs notes stridentes.

Le cri de monstres affamés.

Un instant, Will crut que c’étaient simplement ses jambes qui flageolaient — mais il s’aperçut que le sol entier tremblait. Wickel émergea alors de la foule, le corps vibrant d’énergie, et planta les mains dans le gazon. Une onde de terre se propagea devant lui en arc de cercle et s’éleva pour former un rempart épais entre les créatures et les étudiants. Il se tourna de nouveau vers ses cadets abasourdis. « Qu’attendez-vous ? Courez ! »

Alors qu’il s’empressait de lui obéir, Will vit l’une des monstruosités apparaître au sommet du mur de terre qu’elle venait d’escalader sans difficulté. Il devait trouver sa sœur au plus vite. Où était Rowan ?


De l’autre côté du campus, Rowan brandissait son épée en hurlant. La lame se glissa entre deux plaques de chitine pour taillader la créature. Une gerbe de sang noir gicla sur son uniforme et souilla le jardin sauvage du dortoir de Flestrefleur. Derrière elle, Plink poussa un cri de terreur en reculant devant une autre abomination ; Auvernine déclama une incantation à tue-tête pour invoquer des racines épineuses, qui jaillirent du sol et entravèrent le monstre avant de l’entraîner sous terre.

« Il y en a partout ! se récria Plink en manquant de trébucher sur le corps enfoui. Nous sommes cernés ! Abandonnez le navire ! Il faut jeter les armes ! »

Rowan balaya les environs du regard. Son amie avait raison. Les créatures, véritable mur de chitine nimbé d’une lueur sinistre, avançaient implacablement, repoussant les étudiants vers le dortoir.

« Il suffit d’attendre que les professeurs… », commença Auvernine.

« Non. Si on attend bêtement, on se fera vite écraser. On doit tenter une percée et ficher le camp », la contredit Rowan.

« Pour aller où ? » demanda Auvernine d’un ton désespéré.

Rowan porta son regard sur le Biblioplexe et ses pensées se tournèrent vers Will. Connaissant son frère, c’était là qu’elle le trouverait. « Là-bas », décréta-t-elle en désignant l’imposant édifice dont la silhouette se découpait dans la nuit.

« C’est maintenant que tu veux étudier ? » vitupéra Plink, dans tous ses états, en rejoignant tant bien que mal ses amies.

Sa décision n’était pas motivée que par Will, cependant. Le bâtiment se situait au cœur du campus ; si les doyens et les professeurs choisissaient un lieu où faire front, ce serait celui-là — et puis son frère n’avait cessé de lui rebattre les oreilles avec les sorts puissants contenus dans ces vieux livres poussiéreux. Pourvu que tu aies raison, Will.


« Professeur Onyx, attention ! »

Au cri de son étudiante, Liliana se retourna, juste à temps pour voir un agent de l’Oriq lui envoyer un serpentin d’énergie — un sort violent, destiné à aspirer sa vie. Fort heureusement, elle était elle-même très versée dans la matière. Elle figea le sort à quelques centimètres de sa paume et le considéra froidement. Derrière elle, la foule d’étudiants qui suivaient son cours quelques instants auparavant observaient la scène, à la fois pantois et terrifiés. Il aurait pu les toucher, songea-t-elle. Soit. Échange de bons procédés. D’un geste, elle renvoya le sort à son auteur avec une voracité décuplée. L’homme tenta de l’esquiver, mais la magie carnassière le dévora sans lui laisser le temps d’émettre le moindre son.

La doyenne Kianne et le doyen Imbraham apparurent sur le chemin qui menait à l’université de Quandrix, sur les talons d’une nouvelle flopée d’étudiants. « Professeur Onyx, l’interpella Imbraham de son étrange voix perchée. Des ennemis fort curieux nous poursuivent. Je suggère que nous nous regroupions avec l’autre faculté à… »

Un hurlement l’interrompit ; un étudiant s’était retrouvé coupé du groupe. « Allez-y ! aboya Imbraham. Je veillerai sur les élèves. »

Kianne et Liliana s’élancèrent côte à côte. Un nouveau hurlement s’éleva ; cette fois, elles aperçurent l’étudiant, recroquevillé par terre devant un grand monstre insectoïde. « Des chasseurs de mages », pesta tout bas Kianne. Liliana vit plus loin les ombres en vomirent d’autres dans un cliquetis de pattes précipité.

La créature se cabra, luisante. Kianne transperça son corps segmenté d’une lance de force géométrique. Aussitôt, Liliana récupéra l’étudiant effrayé et le poussa derrière elle. « Va-t’en, vite. »

Un détail, cependant, attira son attention — au milieu des ténèbres grouillantes qui les encerclaient, elle crut distinguer une silhouette humaine, un homme vêtu d’un étrange uniforme écarlate. Du moins le crut-elle humain de prime abord ; son visage paraissait difforme, avec des pommettes affinées et allongées au point de lui évoquer des mandibules. Il planta son regard dans le sien et, avec une effrayante synchronisation, tous les chasseurs de mages se ruèrent vers elles. »

« Qui est-ce ? » demanda Kianne.

« Je l’ignore. Mais il semble contrôler ces créatures. »

La doyenne Kianne eut une grimace d’horreur. « Toutes ? Je n’ai jamais vu un tel fait de magie. »

« Il existe un sort pour tout », marmonna Liliana. Puis elle tendit la main et lança des fils de magie noire vers l’homme. Au dernier moment, cependant, l’une des créatures se jeta devant lui pour recevoir le sort à sa place. Sa carapace se fendit puis tomba en poussière.

Defend the Campus
Défendre le campus | Illustration par : Izzy

La doyenne Kianne, quant à elle, leva les mains, nimbée de lumière. En l’espace de quelques secondes, une horde de fractales à l’apparence féline s’assemblèrent et, sous son ordre, s’élancèrent pour aller s’écraser contre la vague de chasseurs de mages. L’homme au manteau rouge s’évanouit dans la foule de corps spinescents. Liliana s’apprêtait à le poursuivre, quand une pensée l’arrêta net.

Ce chaos général. Une attaque sur tout le campus, sans autre volonté apparente que de semer le désordre et la destruction. Pourquoi ?

Parce que, comprit-elle avec effroi, il ne s’agissait pas d’une attaque, mais d’une diversion.


Will courait. Il courait de toutes ses forces en essayant de ne pas penser à l’abomination multipède sur ses talons, ni à ses poumons brûlés par l’effort, ni à l’herbe humide qui menaçait de le faire glisser à tout instant…

Mais j’y pense. Sans ralentir, il porta la paume de sa main vers le sol et y concentra une partie de son pouvoir. Derrière lui, la rosée vespérale se convertit en glace. Il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule, juste à temps pour voir le monstre déraper.

« Oui ! » s’exclama-t-il, avant de percuter une grosse masse hérissée de piquants.

Il rebondit sur la carapace de la seconde créature, qui l’attaqua avec sa grande griffe, déchirant son uniforme sans le blesser. Précipité à terre, il roula de côté afin d’échapper à une autre griffe, qui se planta juste à côté de sa tête. Lançant ses bras à l’aveuglette, il entra en contact avec le thorax de la bête et aspira sa chaleur si vite que la plaque de chitine se fendit en son milieu. La créature recula dans un hurlement. Malheureusement, l’autre avait eu le temps de se relever, et se précipitait vers lui.

Mage Hunter
Chasseur de mages | Illustration par : Mathias Kollros

Soudain, un rugissement retentit dans le ciel, tel un roulement de tonnerre. D’autres y répondirent ensuite dans un concert assourdissant qui vint ébranler le sol. La créature s’écarta brusquement de Will pour se mettre à détaler sur ses multiples pattes, étonnamment rapide — mais pas assez.

Une colonne de feu s’abattit du ciel et sillonna la terre. Will entendit tout autour de lui les cris perçants des monstres envahisseurs, sentit l’odeur écœurante de leurs carapaces qui se consumaient, éclataient, noircissaient. En un instant, il n’en resta plus que des cendres, dispersées au vent par le battement d’ailes géantes.

Lorsqu’un nouveau jet de flammes déferla sur la cour, Will s’entoura en panique de panneaux de glace. Ceux-ci suffirent à peine à le protéger de la fournaise, mais il ne put s’empêcher d’exulter. Les dragons étaient venus.


Rowan se retourna en entendant son nom tandis que ses amies continuaient de courir vers le campus principal. Là, une épée de glace à la main et une drôle de déchirure à son uniforme, se tenait son frère. « Will ! »

Ils coururent l’un vers l’autre et s’étreignirent avec force. Quand Rowan s’écarta, elle examina l’arme improvisée de son jumeau en fronçant les sourcils. « Où est ton épée ? »

« Dans notre chambre, expliqua-t-il, le souffle court. J’ai paré au plus pressé. »

« Attention ! » les avertit quelqu’un. Rowan eut tout juste le temps d’apercevoir l’agent de l’Oriq qui surgissait de derrière la haie, main tendue, pour leur envoyer une gerbe d’épines d’énergie rouge sang. Sans réfléchir, elle poussa Will au sol.

Il y eut un gargouillis, suivi d’un long silence ; Rowan se rendit compte alors qu’elle avait fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, l’agent de l’Oriq gisait par terre, au pied de la silhouette sévère et familière du professeur Onyx. Cette dernière tourna vers eux ses yeux violets glaciaux. « Vous deux. Pourquoi n’êtes-vous pas à l’abri ? »

« On nous a attaqués », répondirent-ils, presque à l’unisson.

« Au dortoir de Prismari », précisa Will.

« Et à celui de Flestrefleur, ajouta Rowan. Ils nous encerclaient… À croire qu’ils voulaient tous nous garder au même endroit. »

« Telle était leur intention, confirma le professeur Onyx. Cela fait partie d’une diversion. »

« Pour nous éloigner de quoi ? » la questionna Will.

« Je n’ai pas la réponse, confessa-t-elle. Du moins, pour le moment. Je sais cependant une chose : les chasseurs de mages ne se contentent pas d’assiéger les étudiants. Ils ont également formé un périmètre autour du Biblioplexe. »

"Un périmètre". Voilà qui ne présageait rien de bon. Un mur vivant de piquants, d’antennes luisantes et de dents acérées. « Que devons-nous faire ? »

Le professeur darda alors sur elle son regard violine. « Mon devoir d’enseignante serait de vous mettre en lieu sûr et de vous tenir à l’écart de ce combat. »

« Mais ce n’est pas votre intention, comprit Rowan. N’est-ce pas ? »

Les lèvres du professeur frémirent — Rowan y aurait presque décelé un sourire. « En effet. Je ne prends pas mon devoir autant à cœur. Et j’ai besoin d’aide. »


« C’est donc par-là que nous allons entrer ? » s’enquit Will en touchant le cercle de pierre. La dalle semblait incrustée dans le flanc de la colline qu’ils venaient de gagner dans la partie sauvage du campus de Flestrefleur.

« Oui. C’est un ancien accès de service que j’ai découvert quand j’étais étudiante. » Le professeur appuya une main sur la porte et murmura quelques paroles inintelligibles. Avec un lent grincement que Will jugea bien trop sonore, le cercle de pierre se scinda et se rétracta dans la colline, dévoilant un long tunnel obscur.

« Ils laissent vraiment des étudiants se balader là-dedans ? » s’étonna-t-il.

Rowan et le professeur Onyx arquèrent un sourcil de concert.

« Non, comprit-il. Évidemment que non. »

Rowan fit apparaître dans sa main une boule de lumière étincelante, puis s’aventura prudemment dans le passage, le professeur et Will sur ses talons.

« Risque-t-on de faire, euh, commença Will, des mauvaises rencontres là-dedans ? »

« Je l’ignore, avoua le professeur. C’est une possibilité. Personne à Strixhaven n’emprunte ces tunnels depuis fort longtemps, mais je ne suis pas la seule à connaître leur existence. Je suis convaincue qu’Extus y fait passer ses agents depuis des mois. »

« Extus ? »

« Le responsable de ce chaos. Le chef de l’Oriq. »

Will sentit sa gorge se serrer. « Ah… Donc nous n’avons rien à craindre, si ce n’est une bande de mages meurtriers adeptes de magie noire. »

« Cesse de faire ta poule mouillée, le réprimanda Rowan. On a connu pire. »

« Vraiment ? demanda le professeur Onyx d’un air amusé. Je n’aurais pas cru que vous aviez l’étoffe de héros. D’un autre côté, je suis sans doute mal placée pour parler. »

Will ignorait ce qu’elle voulait insinuer.


Extus arpentait les longs couloirs courbes du Biblioplexe en effleurant les élégantes étagères en bois. Tant de sagesse enfermée dans ces vieux ouvrages — et pourtant, elle ne leur semblait d’aucune aide à cet instant. Il était étrange d’entendre de nouveau l’éternel silence de ces lieux, bien qu’il fût, de temps à autre, rompu par les hurlements d’un étudiant surpris dans l’édifice.

« Extus ! »

Le mage se retourna. L’un de ses agents approchait avec, dans les mains, un gros livre aux pages jaunies et racornies. À sa voix, il devait s’agir de Tavver — un jeune membre très investi dans la cause, qui avait déjà effectué plusieurs missions au sein même de l’école.

« Vous aviez tout à fait raison, monsieur, il était bien dans l’aile est. »

« Beau travail », le félicita Extus. Il récupéra le livre et en essuya une couche de poussière, révélant des lettres dorées dans la lumière tamisée.

« Avec votre permission, monsieur, de quoi s’agit-il ? »

« L’œuvre d’un autre esprit remarquable ignoré et relégué dans l’oubli. Ils sont si prompts à nous écarter quand nous ne servons pas leurs intérêts. » Dans un brusque élan de bonté, il offrit sa main à Tavver. « Tu seras récompensé pour tout ce que tu as accompli aujourd’hui. »

Au moment où l’agent lui prenait la main, Extus remarqua l’étudiante en uniforme de Plumargent derrière lui. Elle saignait profusément, un bras pendant à son flanc, mais elle les foudroyait tous deux d’un regard furieux. Il sentit la haine qui irradiait de son sort naissant, une sphère d’obscurité absolue, qu’elle lança droit sur lui.

Sans hésitation, il affermit sa prise sur le bras de Tavver et l’attira devant lui, sur la trajectoire du sort. L’agent se cambra sous l’impact dans un hurlement étouffé par son masque, puis s’effondra tel un pantin désarticulé. L’étudiante leva les bras dans une nouvelle tentative désespérée, mais elle était à bout de forces. Extus lui décocha un éclair d’énergie qui la toucha en plein cœur. Elle s’écroula, et le silence reprit ses droits dans la bibliothèque.

Extus posa un instant le regard sur le cadavre de son agent masqué, à présent inerte. Puis, sans s’y attarder davantage, il poursuivit son chemin.


« Vous disiez avoir découvert ce passage quand vous étiez étudiante ? s’émerveilla Will, sa voix résonnant dans le tunnel de pierre tel un écho d’outre-tombe.

« C’était il y a longtemps ? » l’interrogea Rowan. Sa jumelle portait leur unique source de lumière, une étincelle de magie trépidante qui animait les ombres autour d’eux.

« Très longtemps, répondit le professeur Onyx. C’était une époque fort différente, et j’étais alors une tout autre personne. »

Ils débouchèrent dans ce qui semblait être une caverne. Au-dessus de leur tête, le plafond de pierre grisâtre disparaissait dans les ténèbres. Un gouffre les séparait d’un autre tunnel, que Will discernait tout juste dans la faible clarté ; un pont en bois franchissait l’abîme.

« Euh, n’y a-t-il pas un autre moyen de traverser ? » demanda-t-il en considérant la corde usée et les planches vétustes.

« S’il y en a un, je ne l’ai jamais trouvé », déclara le professeur, avant de s’engager d’un pas léger sur le pont. Rowan lui emboîta le pas, s’avançant sur les planches moisies bien trop vite au goût de Will.

« Ralentis », la supplia-t-il en progressant avec prudence derrière elle.

« À chaque minute que nous perdons ici, un agent de l’Oriq s’en prend à un membre de notre école », lui lança-t-elle par-dessus son épaule. Chacune de leurs foulées faisait choir des fragments de bois dans le gouffre obscur.

Soudain, un craquement retentit dans la caverne. Une pluie de cailloux dégringola au milieu de nuages de poussière. Rowan fit un pas et le bois céda sous son pied.

Will plongea vers elle pour la retenir par le poignet et la hissa tant bien que mal sur le pont, délogeant de nouvelles planches. Ils basculèrent l’un sur l’autre, puis poursuivirent la traversée en rampant.

« Merci », bredouilla Rowan d’une voix tremblante.

« Tu en ferais autant pour moi. »

« Dépêchez-vous », appela le professeur, de l’autre côté. Elle semblait à peine avoir remarqué qu’ils venaient de frôler la mort. « Il n’y a pas de temps à perdre. »

« Que cherche-t-il exactement ? demanda Will. Extus, j’entends. Que vient-il faire ici ? »

« Les motifs ne manquent pas. Ouvrages précieux, artefacts magiques… Le Biblioplexe regorge de trésors de savoir qu’un mégalomane en herbe pourrait convoiter. »

« Et où nous emmenez-vous ? »

« Là où j’irais si je voulais provoquer un véritable cataclysme. »

Will la regarda en silence emprunter le tunnel suivant.

« Ne nous attardons pas », dit Rowan en l’incitant d’un coup de coude à avancer.


Extus posa la main sur le bois lisse et froid de la double porte qui protégeait la Salle des oracles. Elles étaient verrouillées, mais, heureusement, l’attaque de l’Oriq avait été trop fulgurante pour laisser le temps à l’école d’y apposer des sorts de défense. D’un bref effort de volonté, il les fit sauter de leurs gonds et pénétra dans la salle.

Hall of Oracles
Salle des oracles | Illustration par : Piotr Dura

Sur le pourtour de la salle s’alignaient des statues aux visages sévères et rabougris — les oracles, préservés dans les mémoires à travers les siècles. Extus crut lire une forme de dédain dans leurs yeux fixes, comme s’ils désapprouvaient ses actions même depuis la tombe. Comme s’ils le jugeaient indigne de figurer parmi eux.

Peu importait, ils étaient morts. Et, quand le mage en aurait fini, ils se féliciteraient de l’être.

Il leva les yeux vers le plafond et, en dépit de son masque, fut ébloui par sa lumière. Le Lacis de Strixhaven s’offrait à son regard, fouettant l’air de tous côtés avec ses vrilles d’énergie. Un mana issu des premiers âges de ce monde, qui continuait de tourbillonner dans un maelström de puissance. Il flottait au-dessus d’une série d’anneaux de pierre, presque aussi vieux que le vortex lui-même — des cercles de confinement, se rappela Extus. Le noyau d’énergie inondait la pièce d’une douce lueur bleutée, qui faisait danser les ombres sur le dallage.

Oui, pensa-t-il. Cela devrait faire l’affaire.

Ouvrant son livre, il en tourna les pages parcheminées jusqu’à trouver le passage qu’il cherchait.

Des pas résonnèrent dans le couloir, puis les agents de l’Oriq entrèrent en file dans la salle. Chacun tenait un livre ou un parchemin. Extus hocha la tête, soulagé que son masque cachât son sourire frivole. « Parfait. Disposez-les comme prévu. Le moment est venu. »

L’un après l’autre, les agents placèrent avec précaution les textes anciens devant leur chef, jusqu’à former un demi-cercle ouvert devant lui. Extus s’accorda une seconde pour savourer cet instant, puis commença sa lecture.


Liliana savait que l’accès au Lacis serait semé d’embûches — après tout, jamais l’Oriq ne laisserait l’objet de toutes ses convoitises sans surveillance. En revanche, elle ne s’était pas attendue à voir ses deux élèves si enthousiastes pour cette étape de leur aventure. Elle n’eut pas à tuer grand-monde ; dès qu’un agent de l’Oriq pointait le bout de son nez, Rowan le mettait à terre avec un courant d’énergie qui le laissait en proie à de grandes convulsions. Même Will s’avéra fort utile, emprisonnant les vaincus dans des coques de glace afin de garantir leur immobilité une fois les spasmes calmés. Quand ils atteignirent la Salle des oracles, cependant, les portes étaient déjà enfoncées. À l’intérieur, un groupe d’individus masqués se découpait dans la lumière ondoyante du vortex. Au centre, l’un d’eux lisait à voix haute une incantation dans un livre épais.

Elle sentit les courants arcaniques fluctuer, à l’écoute ; une sensation qu’elle ne connaissait malheureusement que trop bien. Une puissante magie noire était à l’œuvre. Les jumeaux Kenrith durent le percevoir également, car ils se figèrent à ses côtés.

« Nous arrivons trop tard, déplora-t-elle. Il vient de se lier au Lacis. »

« Rien n’est encore perdu. » Et Rowan les tira de la torpeur qui les paralysait en se précipitant dans la salle.

« Attends ! » l’appela Will en s’élançant à sa suite avant que Liliana pût le retenir.Malheureux. Ils ne feront pas le poids avec un tel pouvoir à sa disposition ! pensa-t-elle.

Les mages masqués se retournaient déjà, les mains embrasées de flammes vives, de venin bouillonnant, et d’autres sorts tout aussi barbares. Rowan poussa un hurlement de rage teinté d’une joie malsaine et libéra sur un groupe d’agents toute la puissance de ses éclairs. Des volutes de fumée s’élevèrent de leurs capuches, puis ils s’écroulèrent. Cette fille est déjà une mage redoutable, songea Liliana. Encore quelques années, et elle deviendra véritablement terrifiante.

Toutefois, encore trop novice, Rowan ne remarqua pas l’agent de l’Oriq qui se campait derrière elle, les doigts crépitant de magie meurtrière. Liliana se concentra, et le temps parut ralentir un moment tandis qu’elle isolait, au milieu des énergies arcaniques qui tourbillonnaient dans l’air, la petite lumière de l’âme de cet homme. Dans un violent élan de volonté, elle l’arracha à son corps, qui s’effondra d’un bloc.

C’est alors qu’un sort la toucha. Comment ? s’étonna-t-elle en tournant la tête vers l’origine de l’attaque. Extus, l’homme au livre, avait une main tendue vers elle. La nécromancienne n’avait pourtant senti aucune émanation de magie offensive — ni la chaleur du feu, ni l’horrible sensation de la magie de mort. Avec quoi l’avait-il attaquée ?

Soudain, le sol parut tanguer sous ses pieds. Prise de tournis, elle sentit une vague de vertige lui tordre les entrailles. Une sensation comparable au transplanement, mais plus écœurante, pernicieuse. La dernière chose qu’elle vit avant de s’évanouir fut le jeune Kenrith, les yeux rivés sur sa sœur. Terrifié — pour elle ou par elle, Liliana n’aurait su dire. Puis elle perdit connaissance.

Quand elle rouvrit les yeux, la lumière du Lacis avait disparu.

Elle battit des paupières, le temps de s’accoutumer à l’obscurité. Elle se redressa, ratissant de la main un tapis de terre et de feuilles, et étudia son environnement, l’esprit enfin assez clair pour identifier une forêt. Translocation forcée. C’était bien la première fois qu’on lui infligeait un tel sort.

Elle se releva. Un peu plus loin, devant, elle discerna dans la nuit l’une des torches qui balisaient la route de Strixhaven. Le campus se trouvait quelque part à l’horizon, hors de vue.

Tâchez de ne pas mourir, vous deux. J’arrive — mais la route sera longue.


Rowan regarda fixement l’endroit où le professeur Onyx se tenait une seconde plus tôt, puis elle se tourna vers Extus. « Que lui avez-vous fait ? »

L’homme masqué ne daigna pas lui répondre. Avec un grognement de frustration, Rowan lança une main vers lui. Un éclair en jaillit, rugissant, mais le chef de l’Oriq y réagit d’un simple mouvement de poignet. Le trait de foudre se figea en plein vol, puis tomba en se brisant sur les dalles tel du verre. Là-dessus, le mage noir agita la main avec nonchalance, et l’air se déforma sous l’effet d’une onde de force qui déferla vers Rowan. L’étudiante ferma les yeux et leva les bras, prête à être fauchée par le sort — mais elle sentit seulement de petits fragments de glace la mitrailler. Les éclats du mur que Will venait de dresser devant elle.

« Rowan, écoute-moi ! lui cria-t-il en lui saisissant l’épaule. Nous devons combiner nos magies, comme avant. »

« Mais tu avais raison : je ne contrôle plus mes pouvoirs ! Il y a quelque chose de différent. Notre magie change. »

« Oui. Tu es devenue plus forte. Mais moi, j’ai affiné ma maîtrise de la magie. Ensemble, nous pouvons y arriver. C’est notre seule chance ! »

Ce n’était pas tout à fait vrai. Rowan reporta son attention sur Extus et sur la tempête de magie pure qui faisait rage derrière lui. Le Lacis, selon les mots du professeur Onyx. Elle percevait la puissance qui s’en dégageait ; un pouvoir tel qu’un seul mage ne saurait l’accaparer. Elle pouvait s’en emparer, l’aspirer, tout comme elle avait siphonné celui de l’élémental aquatique de l’étudiant de Prismari. « On peut aussi faire comme lui : puiser dans la magie du Lacis. Le combattre avec ses propres armes ! »

« C’est trop dangereux ! La puissance est trop grande. Tu risques de te tuer et d’emporter tout Strix… ! »

Le mugissement d’une nouvelle onde de choc projetée par Extus l’interrompit. Will dressa un bouclier de glace, mais, cette fois, le sort traversa la paroi et les envoya valdinguer tous deux au fond de la salle.


Rowan se redressa, sonnée. À quelques pas d’elle, Will faisait de même. Elle s’avisa alors de la flaque qui se formait à ses pieds et pénétrait dans ses bottines. Elle se rendit compte avec effroi que c’était du sang.

Pas le sien, néanmoins, ni celui de Will. Le liquide s’éparpillait en ruisselets dans toute la salle. En les suivant des yeux, elle remonta jusqu’au Lacis suspendu au-dessus d’Extus. Sa lumière, auparavant céruléenne, était à présent d’un rouge incarnat.

Un grondement fracassant secoua la salle. Les murs se lézardèrent et une nuée de poussière séculaire tomba des chevrons de la charpente. Un second craquement, puis un morceau de plafond s’abattit sur eux.

Rowan se jeta sur Will et roula par terre avec lui au moment où le bloc de pierre s’écrasait sur les dalles. Un autre rocher broya le corps inerte d’un agent de l’Oriq tout près ; elle grimaça.

Des flots de sang débordaient à présent des cercles concentriques au pied d’Extus, comme d’une fontaine. Les minces filets s’étaient mués en torrents. L’odeur douceâtre et cuivrée lui assaillit les narines.

Extus écarta les bras sous le Lacis. « Lève-toi, glorieux élu ! Je t’invoque, Avatar de sang ! Déchaîne ton courroux sur ce monde inique ! »

De la fontaine de sang émergèrent deux pointes, qui s’allongèrent et se courbèrent, jusqu’à dessiner des cornes. Lentement, péniblement, une entité se libérait sous leurs yeux.

Rowan recula en rampant jusqu’au mur. Non, pas des cornes : un heaume de bronze antique. L’être qui s’élevait devant eux, maculé de sang, était immense et n’apparaissait que vaguement anthropomorphe. Au bout de chacun de ses quatre bras musculeux, il tenait une arme terrifiante ; un foisonnement de lames et de pointes tel que Rowan ne pouvait en appréhender la totalité. C’était à l’évidence une créature de guerre. Un être dont le seul dessein était d’anéantir ce qui avait perduré des siècles.

Voilà donc ce qu’Extus manigançait depuis le début. Voilà ce qu’ils avaient tenté d’empêcher. Et, à présent, leur échec risquait de précipiter leur mort à tous.

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