Festin

Posted in Magic Story on 14 Juin 2017

By Alison Luhrs

Alison Luhrs is a game designer for Magic: The Gathering. She is also a playwright, improviser, and tweet farmer.

Histoire précédente : L'Âge de la Révélation

Or donc, l’Âge de la Révélation envahit le monde, et l’ère promise survint, où toutes les questions trouveraient réponse. Ainsi, voilà que le Portail vers l’au-delà s’ouvrit et que, de derrière ses vantaux vermeils, la réalité de la marée montante déferla.


Liliana éloigna son pied des vaguelettes écarlates du Luxa. Agacée par les railleries de Razaketh qui lui résonnaient aux oreilles, elle soupira. J’ai passé l’âge de ce genre de fadaises, maugréa-t-elle à part soi avant de redresser les épaules en rejetant ses cheveux en arrière. En cet instant, elle n’éprouvait ni crainte ni excitation, mais de l’impatience. Tout bien considéré, ses deux premiers démons s’étaient laissé vaincre aisément. La fulgurance de ses attaques, associée à l’élément de surprise, avaient cependant joué en sa faveur. De surprise, il n’en était en revanche plus question aujourd’hui, mais, fort heureusement, elle pourrait, pour le troisième, compter sur les meilleurs spadassins du Multivers.

Jace, tu m’entends ?

L’intéressé lui répondit mentalement d’une voix lointaine : Lili ? Mais où es-tu ? Nous arrivons tout de suite ! La foule…

… Était trop compacte, je sais. Je suis sur la berge, en face du portail. Écoute-moi, c’est Razaketh, il…

« Où te caches-tu donc, sorcière ? » s’écria de nouveau le démon de sa voix tonnante.

Un murmure parcourut le restant de la cohue autour d’elle ; ceux qui n’avaient pas pris la clé des champs restaient cloués sur place en tremblant, totalement apeurés et désemparés. Liliana fronça les sourcils : elle connaissait suffisamment Razaketh pour savoir qu’il voudrait s’amuser d’elle et la provoquer, mais elle n’avait aucune intention de se laisser entraîner aussi facilement dans ses petits jeux.

« Liliana, je sais que tu es là ! »

Elle se faufila discrètement parmi la masse des autochtones en suivant des yeux la sombre silhouette qui décrivait indolemment des cercles dans le ciel, au-dessus du fleuve. Le démon fila ensuite jusqu’au portail grand ouvert et scruta la foule.

Quand sa main droite se mit à pianoter comme animée d’une volonté propre, Liliana baissa les yeux, surprise par ce mouvement involontaire, puis la leva devant son visage, la poitrine comprimée par une vague d’effroi. Ses doigts s’agitèrent en retour comme pour lui faire la nique ! Avec un cri d’effroi, elle secoua énergiquement le poignet. Refusant catégoriquement de se laisser impressionner par cette tentative d’intimidation, elle plongea résolument la main déloyale dans les replis de sa robe, vers le Voile de Chaîne.

Dans un éclat de rire, le démon s’exclama : « Ah, te voici ! »

Liliana sentit un frisson lui picoter la nuque. Du coin de l’œil, elle vit les autres Sentinelles approcher. Comme ils faisaient peine à voir, ainsi couverts de contusions suite au combat dans l’arène ! Lorsque Jace voulut se placer à son côté, elle leva son autre main pour l’en dissuader. Ses quatre équipiers se postèrent donc autour d’elle mais à distance respectable, le regard rivé sur le démon perché sur le portail.

« J’ignore l’étendue de ses pouvoirs, murmura gravement Liliana, mais il est très puissant. Il faudrait… »

Elle s’interrompit brusquement. Au loin, le démon abaissa les ailes, et sa voix — ferme mais doucereuse et horriblement calme — déferla sur la foule : « Viens à moi ! »

Dès que cet ordre atteignit ses oreilles, Liliana sentit ses épaules se redresser et les muscles de son visage se relâcher jusqu’à l’atonie. En réponse à l’appel du démon, l’entrelacs de tatouages qui lui recouvrait la peau s’illumina et, lorsque son corps se mit en marche de lui-même et contre sa volonté vers le fleuve sanguinolent, elle hurla intérieurement.

Art by Titus Lunter
Illustration par Titus Lunter

Au cours de sa longue existence, Liliana avait enduré maintes tortures : elle avait combattu, capitulé, vieilli, volontairement vendu son âme et pis encore. Cependant, rien n’était plus odieux ni rageant que de perdre les rênes. Elle qui avait cru savoir exactement le tribut à payer pour les pactes démoniaques qu’elle avait signés, des décennies plus tôt, elle s’apercevait néanmoins à présent qu’elle n’en avait jamais véritablement envisagé les conséquences.

La rage était d’ailleurs une émotion qu’elle préférait ne ressentir que le plus rarement possible, car elle lui faisait l’effet d’un bain bouillant, d’une flamme incontrôlée, d’une robe mal taillée dont il lui semblait qu’elle ne fût pas à elle. Pourtant, tandis que Razaketh la manipulait comme une marionnette, Liliana trouvait réconfort dans sa rage présente, se délectant au contraire de cette fureur impétueuse, et elle résista, s’insurgea, se débattit, luttant de toutes ses forces pour retrouver la maîtrise de ses membres — mais en vain. Elle eut beau se cabrer et se mutiner, pas un muscle de son visage ne lui obéissait, pas un nerf de ses jambes n’obtempérait. Elle n’avait plus aucune emprise sur la seule chose qui lui eût jamais réellement appartenu.

Par les flammes de l’enfer ! Elle vitupéra et s’égosilla en silence, mais rien n’y fit : elle avait perdu tout ascendant sur son corps.

Comprenant de quoi il retournait, Chandra et Nissa tentèrent de la retenir, mais un foisonnement d’énergie nécromantique les repoussa. Elles reculèrent précipitamment pour éviter de laisser la nappe de déliquescence les toucher.

Liliana entendit indistinctement Jace hurler dans sa tête, puis la voix de Gideon résonner à ses oreilles, mais elle demeurait obnubilée par Razaketh. Le rejoindre sans délai était la seule injonction à laquelle son corps se pliait encore. Le Voile de Chaîne restait hors d’atteinte, le démon trop proche, ses camarades incapables de freiner son irrépressible cheminement. Elle aurait voulu pouvoir arracher les yeux du démon pour les gober, mais, impuissante, elle proféra dans sa tête un chapelet d’obscénités, dans l’espoir que ce flot d’injures le forçât à lâcher prise. Ce fut néanmoins peine perdue.

Liliana pénétra dans les eaux sanglantes du Luxa, le liquide chaud, visqueux et parfaitement immonde lui baignant d’abord les hanches, puis la taille et enfin le sternum. Ses violentes protestations muettes se changèrent alors en un hurlement ininterrompu. Son pied effleura un cadavre au fond de l’eau, puis un poisson mort flotta près de son épaule. Le fleuve regorgeait de bêtes asphyxiées par le sang rituel que Razaketh avait versé, rien ne survivait dans ce bourbier d’ichor.

La voix mentale de Jace faiblissait à mesure que la nécromancienne s’enfonçait dans le fleuve. Elle inspira longuement juste avant de s’immerger entièrement dans le révoltant liquide poisseux, presque brûlant sur sa peau. La panique lui affolait le cœur. Non, je ne céderai pas à la peur. Il est plus faible que moi, je survivrai à cette épreuve ! se raisonna-t-elle.

Une voix grinçante s’immisça dans son esprit : Tu ne survivras à cette épreuve qu’en le tuant.

L’Homme-corbeau !

Liliana hurla : Va-t’en ! Ce n’est pas le moment ! Je ne veux pas t’entendre !

Tu ne seras libre que quand tu auras tué tous tes démons, Liliana. Alors seulement, je te laisserai tranquille.

Liliana n’avait guère le temps d’y réfléchir, l’air allait lui manquer. Sachant qu’elle se noierait dès les premières lampées de sang, l’envie d’inspirer ne la taraudait pas moins, mais le joug du démon était tel qu’il s’opposait jusqu’à ses réflexes, y compris de ventilation. Au moment même où elle s’attendait à s’évanouir, son corps remonta toutefois de lui-même à la surface, et elle aspira une grande goulée d’air. Elle avait traversé le fleuve et rampait à présent sur la rive opposée.

Elle leva la tête en clignant faiblement des yeux, les cils collants, avisant l’embasement de la Nécropole, par-delà le Portail. Razaketh se dressait devant elle, sur une estrade de pierre, le regard aussi suffisant que dans son souvenir, à raison, d’ailleurs, puisqu’aucun autre démon ne pouvait la contraindre ainsi. Malgré elle, elle se sentit ridicule, car comment espérer le combattre, lui qui la manœuvrait comme un pantin ? À quelle tactique recourir pour défaire ennemi si puissant ?

Razaketh baissa les yeux sur elle. Pour impénétrable que fût son faciès reptilien, il paraissait néanmoins ravi de revoir sa débitrice. Si Kothophed et Griselbrand s’étaient montrés distants, lui, en revanche, semblait en effet d’humeur enjouée : « Quelle délicieuse surprise ! » susurra-t-il.

D’un geste de la main, il invita Liliana à se redresser et, sans atermoiement, le corps de celle-ci obéit et s’agenouilla dans le limon. Sa robe lui collait à la peau, et le sang du fleuve, sous la chaleur du soleil, commençait à y former une croûte. Elle subodorait que cette posture ne tarderait pas à lui donner des crampes aux pieds, mais elle se trouvait incapable de bouger et encore plus de changer de position. Elle choisit donc de se concentrer sur sa respiration, anhélant à un rythme dont elle n’était pas maître, pour tenter d’endiguer sa panique débordante par un barrage de détermination.

Le démon vint examiner son jouet de plus près. « Vieillir ne t’a jamais réussi », gouailla-t-il en la lorgnant avec son sourire reptilien, que Liliana aurait voulu lui arracher du visage. « Je me réjouis de savoir que tu as récolté les fruits de notre accord, poursuivit-il, avant de sembler enfin remarquer sa robe maculée. Je te prie de m’excuser pour cette sordidité, mais un ami très cher m’a confié une mission. » Il regarda le second soleil. « Tu arrives d’ailleurs au bon moment pour profiter du spectacle ! Je suis moi-même très impatient d’y assister. Ce sera une surprise tout autant que pour toi, vois-tu ? »

Liliana regretta de ne pouvoir bondir de rage, mais un léger crépitement tintinnabula soudain aux confins de son esprit : Liliana ! Nous savons où tu es, nous arrivons !

Jamais la nécromancienne n’avait été aussi soulagée d’entendre Jace dans sa tête et elle se félicita un bref instant de n’avoir aucun contrôle sur les traits de son visage, car Razaketh semblait n’avoir rien remarqué, continuant de se divertir d’elle : « Pardonne ma brusquerie, Liliana, mais j’aime que mes chiens accourent à mon appel, et tu es un toutou obéissant, n’est-ce pas ? »

Il tendit paresseusement un doigt, qu’il agita de haut en bas. Liliana sentit sa tête acquiescer. Elle tenta bien de résister, ses muscles se contractant douloureusement, mais sa tête se pencha docilement en avant, puis en arrière, en avant, en arrière…

Satisfait, le démon baissa la main. « Parfait », déclara-t-il, avant de considérer passagèrement sa victime en silence. Un sourire suffisant lui étira les écailles de la face tandis qu’il réfléchissait à son ordre suivant. « Aboie ! » commanda-t-il finalement.

« Ouaf ! » répondit Liliana d’une voix qui aurait pu glacer le soleil et qui arracha à Razaketh un grognement de mécontentement.

« Tu sais, tu devrais réellement lire plus attentivement les contrats avant de les signer. Les gens y glissent toutes sortes de clauses abusives. Mes homologues n’ont guère fait preuve d’imagination, mais, pour ma part, j’aime pimenter mes transactions. »

Il inclina le menton et, sans crier gare, la main droite de Liliana se ferma et le poing fusa vers son propre visage, s’arrêtant à un cheveu de son œil gauche. Bien que son visage demeurât figé dans cette expression impassible d’obéissance, elle se débattait furieusement à l’intérieur. Satisfait de sa démonstration, Razaketh amena silencieusement sa marionnette à baisser le poing. Tandis que son corps obtempérait, Liliana projeta son esprit vers le fleuve, dans son dos, afin d’évaluer le nombre de bêtes asphyxiées encore immergées dans le sang.

Las de ces amusettes, Razaketh se redressa en bombant le torse et l’interrogea : « Et maintenant, sorcière, dis-moi ce que tu viens faire ici ! »

La bouche de Liliana s’ouvrit, rendue au contrôle de sa propriétaire, qui remua la mâchoire de gauche à droite. Certes, le reste de son corps restait inaccessible, mais elle avait au moins recouvré la parole, ce dont elle tira parti, résolument et sans tarder : « Il ne te reste que cinq minutes à vivre, assena-t-elle. Regarde-moi bien, je vais te tuer. »

Son tortionnaire partit d’un rire dédaigneux. « Cinq minutes ? Voilà qui est bigrement précis. »

Liliana resta de marbre lorsqu’elle le provoqua : « Je suis toujours à l’heure à mes rendez-vous — à la minute près. »

« Pour aujourd’hui, j’en doute. »

« N’ai-je pas éliminé Kothophed et Griselbrand ? rétorqua-t-elle avec l’esquisse d’un sourire. Or la tâche ne s’est pas révélée très compliquée. »

« Deux imbéciles ! » se gaussa Razaketh.

« Tu n’as pas tort », reconnut-elle, son sourire s’accentuant.

Le démon la considéra un instant, puis déclara : « Je ne vais pas te tuer. En revanche, je pourrais te mutiler, songea-t-il à haute voix en jouant avec un couteau attaché à sa hanche. Et si je te forçais à te taillader le visage ? »

Liliana inclina le menton et lâcha : « Quatre minutes. »

Tandis que Razaketh s’esclaffait, la voix de Jace fit de nouveau irruption dans l’esprit de la nécromancienne : Surtout, ne bouge pas !

Liliana soupira intérieurement. Tu te crois drôle, je suppose ?

Un bref silence, puis Sait-on jamais.

Liliana reporta son attention sur le démon qui la dominait, y compris par la taille. Un silence gênant s’installa.

« N’avais-tu vraiment rien de plus dans ton arsenal que cette futile menace ? Tu m’en vois presque déçu », finit par railler Razaketh en hochant exagérément la tête pour manifester un feint dépit.

La voix de Jace surgit de nouveau dans la tête de Liliana, teintée de panique : Attends, Chandra, ne te précipite pas… !

« Quatre minutes, c’est un peu long, tu ne trouves pas ? » se ravisa Liliana avec un sourire faussement ingénu. Voyant le démon sourciller, elle sourit de plus belle. « Et si on disait… maintenant ?! »

Un jet de flammes surgit brusquement derrière la tête du démon et l’engloutit tout entier, en lui arrachant un beuglement. Liliana eut l’immense soulagement de retrouver sa maîtrise de soi, aussi bondit-elle sur ses pieds, le sang du Luxa dégoulinant encore de sa robe, et parcourut du regard la colonne de feu pour remonter jusqu’à sa source. C’était une véritable fournaise dont Chandra enveloppait Razaketh, qui mugissait de douleur tout en fouettant frénétiquement l’air de sa queue et en se démenant pour s’extirper du brasier. Déployant ses ailes, il s’élança dans les airs, puis fondit sur Chandra à toute allure en la percutant à l’épaule pour, dans un fracas inquiétant, la projeter violemment contre un mur de la Nécropole.

Une main dirigée vers le Luxa, Liliana puisa dans ses pouvoirs, mais Razaketh se tourna vers elle en grognant férocement : « Ne t’en avise pas ! » rugit-il, et elle sentit aussitôt son épaule se luxer. Un hurlement de douleur mêlée de colère jaillit de sa gorge, puis sa voix s’étouffa malgré elle ; main tendue vers elle, le front plissé, Razaketh reprenait le contrôle de son jouet.

Soudain, une langue de sable, de roche et de roseaux fouetta au flanc le démon distrait, puis un immense élémental apparut, né des rives du fleuve. Lorsque la créature se dressa, un eau artésienne pure, épargnée par le sortilège de sang, en ruissela.

Exploitant cette distraction, Liliana frissonna de recouvrer la maîtrise de ses gestes. Aussi, elle se rebouta incontinent dans un gémissement, puis pointa une nouvelle fois la main vers le fleuve, une obscure énergie la traversant tandis qu’elle tissait son sortilège.

Surpris autant que meurtri, Razaketh tenta de repousser l’élémental à coups de griffes pour se réfugier dans le ciel. Derrière lui, Nissa aida Chandra à se relever, sans pour autant lâcher sa créature du regard. Tout en arrachant une énorme masse de terre du torse de l’élémental, le démon tendit vers Liliana une main griffue pour la ramener sous sa coupe, mais avec un succès mitigé, puisque, si les jambes de la nécromancienne se dérobèrent effectivement sous elle, elle n’en conserva pas moins la maîtrise de son corps.

L’élémental frappa de nouveau Razaketh, qui reporta son courroux sur celui-ci. Grognant, crachant, il lui lacéra le flanc de sa queue, tout en lui arrachant des mottes de boue de la poitrine et des roseaux de ses côtes. Quand il leva le poing pour porter le coup fatal, un nouveau tourbillon de flammes l’enveloppa : Chandra, enfin debout, le bombardait de boules de feu.

Liliana sentit son côté droit fléchir, et elle s’écroula, à moitié manipulée par son ennemi qui gardait une main braquée vers elle, tandis que, de l’autre, il clouait l’élémental de Nissa au sol. Pantelante, face contre terre, du sable entre les dents, elle vit au loin le golem s’écraser à terre. Peinant visiblement à rassembler suffisamment de mana pour animer sa créature, Nissa s’était repliée derrière une autre partie de la Nécropole. Or Razaketh en avait profité pour s’envoler et évitait sans peine les projectiles enflammés de Chandra.

Jace ! appela mentalement la nécromancienne. Tandis que le nom se formait dans son esprit, elle s’interrompit néanmoins brusquement, le souffle coupé. Elle voulut inspirer, mais son diaphragme restait paralysé, et sa seconde tentative fut tout aussi infructueuse : elle se révélait incapable de respirer ! Razaketh se posa entre elle et Chandra, faisant face à cette dernière, qu’il provoquait du geste. Derrière lui, Liliana constata que son amie armait sa prochaine attaque. Étalée dans la boue, elle comprit que la pyromancienne ne la voyait pas. Impossible de respirer, de bouger, et la pyromancienne ciblait le démon qui se tenait juste devant elle ! JACE ! répéta-t-elle, affolée.

La voix du mage réapparut dans son esprit, éperdue et sans s’adresser directement à elle : Gideon, sur ta gauche !

Liliana tressaillit lorsqu’elle sentit une main invisible l’attraper par l’épaule. Jace avait sans doute camouflé Gideon afin de l’aider à s’approcher d’elle. Le sural du hoplite surgit brusquement sous ses yeux, creusant trois profonds sillons dans le dos de Razaketh. Celui-ci hurla de douleur, et Liliana aspira en toussant une grande bouffée d’air mêlée de sable. Elle se redressa sur ses coudes pour reprendre son souffle, mais difficilement.

« Fais vite ! » lui grogna Gideon à l’oreille.

« C’est bien mon intention », crailla-t-elle.

Elle sentit alors une magie éclatante et étrange s’abattre autour d’elle : le hiéromancien avait étendu son invulnérabilité afin d’ériger un bouclier protecteur entre le démon et elle. Aussitôt, les flammes dévorèrent l’air environnant. Liliana distinguait à présent Gideon, accroupi au-dessus d’elle, qui, sous un dôme doré, les abritait tous deux de la conflagration.

Razaketh trébuchait au milieu des flammes en gesticulant, quand il fut renversé par un second élémental. Plaqué au sol, il rugit, sa peau se boursouflant du bombardement pyromantique de Chandra.

Liliana se releva, puis s’éloigna, Gideon sur ses pas, qui maintenait son aura d’invulnérabilité. Elle perçut un troisième tressaillement de magie : Jace les avait probablement rendus invisibles aux yeux de leur adversaire.

Jace, il faut que tu contrecarres son influence sur moi !

La voix du télépathe résonna, trahissant son agacement : Que crois-tu que je fasse depuis dix minutes ?

C’était bien le moment de se chamailler ! Laisse tomber l’invisibilité et concentre-toi là-dessus tant que Razaketh est occupé ! insista-t-elle.

Les yeux du démon devinrent hagards.

C’est bon, hâtez-vous ! lança Jace d’une voix laborieuse.

« En avant, Gideon ! » intima Liliana, avant de s’engouffrer à travers le mur de flammes, le sang qui lui dégouttait du corps atterrissant sur le sol en grésillant. Gideon l’empoigna par l’épaule pour renforcer la magie qui les protégeait tous les deux. Derrière cette barrière d’invulnérabilité, la chaleur du brasier semblait douce, presque agréable. Éblouie, Liliana plissa les yeux et distingua la silhouette de Razaketh devant elle : toujours aux prises avec l’immense élémental de sable et d’eau invoqué par Nissa, il avait la peau noircie et brûlée par le feu. La nécromancienne tira le Voile de Chaîne des replis de sa robe.

Tu n’en as pas besoin, lui souffla Jace par télépathie. Il ne t’apportera que souffrances…

La nécromancienne sourcilla, irritée par l’intervention du mage. D’un autre côté, il n’avait pas totalement tort : elle n’avait pas besoin de l’artefact. Que le démon voie donc quelle puissance terrifiante elle savait déployer toute seule ! Elle remit donc le voile à sa place ; si la situation empirait, elle pourrait toujours le ressortir, mais, pour l’instant, elle préférait s’en tenir à ses capacités propres. L’agonie du démon, sous ses yeux, la rendait singulièrement indulgente.

« Razaketh ! » l’apostropha-t-elle.

Couvert de cloques, l’intéressé était plaqué sur la berge, le visage carbonisé, fondant comme de la cire, affreusement tordu en une grimace de rage.

Tête haute, Liliana le toisa d’un regard dont elle espérait qu’il exprimait le plus profond mépris. « Regarde-moi bien, je vais te tuer », assena-t-elle, avant de tendre les mains vers le fleuve pour y projeter son pouvoir. L’eau se mit à s’agiter, à bouillonner. Razaketh écarquilla les yeux.

Maintenant ! s’écria Jace dans l’esprit de son équipière. Il apparut à quelques pas de là, abandonnant son voile de dissimulation, sa voix mentale tendue par l’effort. Liliana sursauta en le voyant : il s’était glissé plus près qu’elle ne l’avait imaginé. Il grimaça, et elle sentit sa main se contracter : Razaketh luttait pour reprendre l’ascendant sur elle. D’un mouvement de poignet, elle fit jaillir toute une faune macabre des eaux pourpres du Luxa, une masse grouillante de tortues, serpents, hippopotames, grues et antilopes noyés. Gueule béante, dents découvertes, ils se précipitèrent sur la berge, vers le démon havi.

Liliana leur commandait comme à son propre corps, son autorité s’étendant sur chaque bec, griffe et croc qui sortait du fleuve poisseux. Elle se sentait immense : illimitée, grandie, essaimée dans des vagues de chair ranimée. Où s’achevait son être et où commençaient les centaines de créatures mortes-vivantes, elle n’aurait su dire, mais, l’espace d’un instant, elle se rappela ce que l’on ressentait à exercer un pouvoir quasi divin.

Razaketh se débattait pour échapper à l’étreinte de l’élémental assujetti à Nissa. Il se tortillait en rugissant et parvint à se libérer, ouvrant des ailes déchirées comme une vieille toile sur un cadre pourrissant, pour s’élancer dans les airs. Liliana lui décocha un éclair d’énergie nécromantique qui le précipita au sol, agité de convulsions. Aussitôt, la nuée de bêtes ressuscitées se jeta sur lui, lui lacérant les chairs de leurs crocs, pattes et cornes.

Écœurés, Chandra, Gideon et Nissa détournèrent le regard, mais, à côté de Liliana, Jace, subjugué, semblait ne pas pouvoir quitter le carnage des yeux. Le sentant effleurer prudemment l’orée de son esprit pour lui demander de goûter à cette expérience, la nécromancienne le laissa voir par ses yeux. Regarde, Jace, ce que je lui inflige. Derrière elle, elle l’entendit vaguement avoir un haut-le-cœur, pour ensuite se retirer immédiatement de sa tête, mais elle n’en avait cure : elle était bien trop occupée.

Elle agita les mains, et une vingtaine de crocodiles cadavéreux se hissèrent sur la rive en vagissant. Soudain happé brutalement et tiré vers le fleuve, Razaketh hurla de douleur. Une patte prisonnière des mâchoires de l’une des bêtes, il tenta de se redresser pour fuir, mais trop tard. Liliana abandonna les autres créatures à elles-mêmes, pour déverser toute son énergie et sa volonté dans ces corps reptiliens aux muscles puissants et aux dents acérées, animés de cet insatiable appétit de chair fraîche que seuls possèdent les morts-vivants.

Sa conscience scindée entre les crocodiles du troupeau, la nécromancienne serra les dents puis passa à l’attaque. Sa vingtaine d’estomacs gargouillèrent, et ses mâchoires vingtuplées se déployèrent. Sans hésitation ni clémence aucune, ces vingt extensions de son être dévorèrent ce qui subsistait du démon Razaketh, dont les hurlements ponctuèrent le festin que constituaient pour elle les affres de son agonie.

Les reptiles entraînèrent ensuite la dépouille dans l’eau sanglante, fouettant la surface de leur queue dans un fracas d’éclaboussures écarlates, continuant de se bousculer pour planter leurs crocs dans la chair du démon. Liliana sentait peu à peu sa propre faim s’assouvir. Ses mâchoires mordirent bras et jambes, puis tournoyèrent violemment pour les arracher, ses gueules en recrachèrent le sang avant d’en engloutir la chair recuite. Il ne resterait rien à ranimer. Elle éclata de rire, et les crocodiles vagirent de concert. Voilà un cadavre auquel la Malédiction d’Amonkhet ne s’appliquerait certainement pas !

Tandis que son esprit divisé et bestial dévorait le démon, elle imita inconsciemment, de ses propres mâchoires, la mastication des hippopotames zombies. Hilare, elle entendait confusément, dans son dos, Jace être pris de nausée.

Arrête, Liliana, l’implora-t-il enfin. Il est mort. Je t’en prie, modère-toi !

Liliana déglutit et ne trouva sous sa langue que sa salive. Elle haletait, exténuée, mais grisée. Elle se sentait repue, soulagée et délicieusement cruelle. Elle n’avait aucune envie de s’interrompre.

Lili, il suffit ! réitéra Jace, plus fermement.

Abaissant la main, elle se résigna à extirper son esprit des reptiles, qui chancelèrent un instant avant de partir remonter le fleuve : la Malédiction d’errance avait repris ses droits.

Enfin, elle avait réussi ! Elle s’esclaffa puis s’affala sur le sable, à bout de forces. Aucun nectar n’était aussi suave que l’indépendance, nulle victoire aussi satisfaisante que l’émancipation. D’ordinaire, Liliana se défendait de toute sentimentalité, mais là, étendue sur la berge du Luxa à contempler l’Hekma iridescent, elle se surprit à rêver d’un doux avenir, où, affranchie de tout maître et de ce qu’elle méprisait, elle aurait enfin recouvré son libre arbitre. Combien elle en était proche, désormais, en partie grâce aux Sentinelles, qui, comme prévu, avaient aujourd’hui été les instruments de son émancipation !

Le vent se leva, et une chaude brise lui écarta les cheveux du visage. Elle remarqua Jace du coin de l’œil. Il se tenait près d’elle, à la dévisager d’un air impassible. Une odeur de vomissures montait du sol, derrière lui.

« J’ai réussi, Jace ! » Elle pouffa de nouveau. « Je l’ai dévoré, tu entends ! »

Le télépathe s’abstint ostensiblement de réagir.

« Il m’a donné beaucoup plus de fil à retordre que les deux autres, qui n’auraient d’ailleurs pas été capables de telles tortures, poursuivait-elle. Il n’en reste qu’un — encore un, et j’aurai brisé toutes mes chaînes. » Consciente que la fatigue la poussait à la logorrhée, elle se redressa, mais péniblement. « Tu as vomi ? » s’enquit-elle, encore pantelante.

Jace demeurait muet.

Gideon, Nissa et Chandra approchèrent prudemment. Restés en retrait pour observer de loin le spectacle de sa vengeance, ils venaient à présent la retrouver, éreintés par l’affrontement. « Je vous remercie tous de votre aide », déclara-t-elle avec un sourire reconnaissant.

Gideon croisa les bras. « Nous n’avons fait que notre devoir. Il faut maintenant nous préparer à l’arrivée de Bolas. »

« Tout à fait, approuva-t-elle en se rattachant les cheveux avec un ruban tiré de sa robe. Mais accordons-nous d’abord un instant pour souffler. »

« Non, nous n’avons pas le loisir de nous reposer ! objecta Nissa avec une fièvre qu’on ne lui connaissait guère. Si j’en crois mes sens, le rituel hématomantique de Razaketh a provoqué des sortilèges en cascade : c’est le démon qui devait déclencher l’avènement de ces fameux Âges annonçant le retour de Nicol Bolas. »

Liliana se releva sur des jambes flageolantes, sans qu’aucun de ses équipiers n’offrît de l’aider. « Oui, mais, à présent que Razaketh est hors-jeu, nous serons mieux à même d’affronter le dragon », protesta-t-elle.

« Certes, concéda Gideon, mais, si nous sommes intervenus, c’est pour te sauver, et ce, malgré tes cachotteries sur la présence du démon. »

« Et tout s’est bien déroulé, non ? » allégua la nécromancienne.

Chandra leva les mains pour calmer le jeu. « Nous n’avons pas le temps de ressasser le passé, il faut nous séparer et éviter une nouvelle hécatombe », insista-t-elle.

« Je suis d’accord », acquiesça Nissa, puis elle se tourna vers Jace et s’engagea silencieusement dans une conversation mentale avec lui.

Gideon profita du répit pour prendre les choses en main. « Nous devons nous mobiliser et économiser nos forces. Si possible, il faudrait tendre une embuscade à Nicol Bolas dès son arrivée, le prendre par surprise et non l’inverse. » Il fixa Liliana avec insistance.

Celle-ci eut un mouvement d’humeur. Si elle n’avait honte en rien de sa tactique pour vaincre le démon, elle ne pouvait en revanche nier la froideur avec laquelle ses camarades la considéraient à présent : Gideon tentait maladroitement de dissimuler sa réprobation, Chandra pinçait les lèvres et Nissa se montrait ostensiblement renfrognée, mais Jace était sans doute le plus distant de tous.

« Cherchons un promontoire pour nous préparer à l’arrivée de Nicol Bolas », trancha Gideon. Ils tournèrent les talons puis regagnèrent le portail en direction de Naktamon. Seul Jace s’attarda auprès de Liliana en la dévisageant d’un air indéchiffrable.

« Ne me regarde pas comme cela ! » le houspilla la nécromancienne.

Sans ciller, il la mit en garde : « Si jamais tu nous infliges de nouveau pareil coup bas, je ne resterai pas bras croisés. »

« C’était nécessaire », répliqua-t-elle, fataliste.

Le mage hocha la tête d’un air désapprobateur. « C’était disproportionné, tu veux dire. »

Liliana afficha un sourire moqueur et insista : « J’ai fait ce que je devais faire. » Puis elle lui tourna le dos, se dégagea le visage des mèches qui le barraient encore et partit rejoindre ses compagnons.

Jace resta un moment seul devant le portail. Il contempla les traînées de sang qui maculaient les berges du Luxa et, malgré la chaleur de l’après-midi et la sueur sur son front, il frissonna.


Profil du Planeswalker : Liliana Vess
Profil du Planeswalker : Jace Beleren
Profil du Planeswalker : Chandra Nalaàr
Profil du Planeswalker : Gideon Jura
Profil du Planeswalker : Nissa Revane
Profil du plan : Amonkhet​

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