Le Consulat reconnaissant

Posted in Magic Story on 19 Octobre 2016

By James Wyatt

James Wyatt joined Magic’s creative team in 2014 after more than 14 years working on Dungeons & Dragons. He has written five novels and dozens of D&D sourcebooks.

Histoire précédente : Dans cette arène

Tezzeret comptait faire un exemple de Pia Nalaàr en l’affrontant en duel public, mais les Planeswalkers des Sentinelles, venus sur Kaladesh du fait même de la présence du mage du métal, ont mis fin au combat et libéré Pia des griffes du Consulat. Cependant, les manigances de Tezzeret sont toujours plus complexes qu’il n’y paraît : cette confrontation servait aussi un autre dessein — comme va l’apprendre Dovin Baàn.


Agacé, Dovin Baàn hocha la tête. Tout autour de lui, un plan malavisé dès sa formulation dégénérait à présent en véritable débâcle.

Partout dans la foire, les soldats du chef argousin Ranaj confisquaient des inventions en employant leurs méthodes habituelles de malappris, assistés par un bataillon d’automates dépourvu de toute subtilité. Des disputes avaient ainsi éclaté un peu partout, des rixes avaient lieu çà et là, et les inventeurs vociféraient sur toute la gamme des émotions prévisibles, de l’outrage au désespoir. Venait s’ajouter à tout cela un courant de panique dû à la cohue soudaine de la foule qui quittait l’arène, où Tezzeret aurait dû faire son exhibition face à Pia Nalaàr, la renégate. En réalité, le Grand Juge s’était fait transporter jusqu’à la Tour d’Éther à bord de l’aéronef amiral du Consulat. Par conséquent, Dovin devait lui aussi s’y rendre — à condition de parvenir à se frayer un chemin dans tout ce désordre.

Si seulement Tezzeret m’avait consulté avant d’envoyer les argousins, les choses se seraient tellement mieux passées ! songea Dovin.

« Vous ! aboya-t-il à l’attention d’une soldate portant un insigne d’officier. Il faut disperser cet attroupement avant que ces gens ne finissent par exprimer leur frustration de manière plus violente. » La femme suivit son doigt du regard et acquiesça aussitôt. Elle ouvrit la bouche pour confirmer ses ordres, mais il n’avait pas terminé.

« En outre, cet homme-ci devrait se montrer plus prudent avec son épée : il va finir par blesser quelqu’un ou par s’estropier. Par ailleurs, la charrette, là-bas, ne supportera pas le poids de cette arche de mana, donc veillez à ce qu’aucun de vos hommes ne s’avise d’y entrer. » Il s’était lui-même assuré que cette création de la Société éthérologique fût constamment entourée d’une barrière pendant la foire, pour la sécurité des visiteurs. Il grimaça quand un essieu dudit chariot se brisa net sous le poids de son chargement, tandis que six soldats s’évertuaient maladroitement à l’empêcher de verser sur l’un d’eux.

La femme officier se précipita, oubliant, dans sa hâte, ses autres consignes. Dovin soupira. Ce serait donc à lui de prévenir le prochain désastre. Il se dirigea ainsi hâtivement en direction des inventeurs récalcitrants, attrapant au passage deux argousins par le coude.

« Rentrez chez vous, citoyens ! ordonna-t-il. Pour votre propre sécurité. » Il poussa les deux soldats devant lui, et ceux-ci se mirent à disperser la foule. Bien, passons à l’incident suivant.

Ah, encore trop tard ! L’empoté à l’épée s’était finalement blessé. Heureusement, l’entaille qu’il s’était faite au bras n’était pas très grave, et quelqu’un appliquait déjà un garrot en amont de la blessure. Dovin opina du chef ; les soins prodigués étaient satisfaisants, mais c’était leur nécessité qui l’agaçait toujours autant.

Non loin de là, une inventrice serrait dans ses bras un élégant mécanoptère comme s’il s’agissait de son enfant. Un argousin approchait, et Baàn sut immédiatement ce qui allait se passer : le soldat allait le lui arracher des mains, l’inventrice hurlerait en essayant de le lui reprendre et l’automate du Bastion qui secondait le soldat serait contraint de la maîtriser. La procédure prendrait-elle vraiment plus de temps si on l’appliquait à la lettre : présenter son insigne, signifier son intention, promettre de prendre soin du bien saisi et s’assurer qu’il soit étiqueté au nom de son propriétaire ?

Mais, visiblement, c’était trop demander. La scène se déroula ainsi exactement comme il l’avait prévu : l’automate retint l’inventrice manu militari, jusqu’à ce que celle-ci finît par se dégager et partît dans la direction opposée, d’évidence prête à se plaindre en haut lieu.

C’était un plan malavisé et mal exécuté. Il s’était attendu à mieux de la part du Consulat. D’un autre côté, il était au contraire d’usage qu’on le consultât, et il peaufinait alors, avant leur mise à exécution, les plans qu’on lui soumettait, au lieu de devoir courir dans tous les sens à réparer les pots cassés. Or c’étaient justement ces talents-là qui lui avaient permis son ascension au poste de chef inspecteur du Consulat et qui l’avaient amené à superviser les créations inédites ainsi que les nouvelles normes de sécurité. Tezzeret, lui aussi, avait discerné son potentiel, cette capacité à déceler les défauts et faiblesses, non seulement dans les inventions, mais aussi dans l’appareil bureaucratique consulaire, dans le mécanisme de la Foire des inventeurs et même dans les rouages de l’arrivée au pouvoir du Grand Juge. Oui, cela aussi, Dovin l’avait compris et avait même habilement aidé le mage du métal en lui pointant du doigt une ou deux failles dans ses projets, ce dont on l’avait d’ailleurs récompensé.

Mais alors, que s’est-il passé ? s’interrogea-t-il.

Avait-il soudain perdu les faveurs de Tezzeret ? Lui reprochait-on l’arrivée de ces autres Planeswalkers ? Dovin sentit le besoin de se justifier : contacter ces Planeswalkers — ces « Sentinelles » — avait constitué la décision la plus judicieuse eu égard aux circonstances et au vu des renseignements dont il disposait à ce moment-là. Cela, Tezzeret ne pouvait pas le lui reprocher.

Et pourtant, le mal était fait. Les Planeswalkers étaient là, les argousins appliquaient les ordres du Grand Juge et c’était à lui, Dovin Baàn, de résoudre les difficultés — ce qu’il faisait d’ailleurs dans la mesure du possible, dans toute la ville, et au mieux de ses capacités. Le revers de la médaille, avec un don comme le sien, c’était la difficulté qu’il éprouvait à ne pas corriger toutes les anomalies qu’il constatait. Il ne pouvait ainsi rester à rien faire tandis que sa cité, son Consulat, plongeaient dans le chaos.

Alors qu’il approchait de la tour, un puissant claironnement de trompette retentit sur la place. Devant lui, une délicate création mécanique à l’image d’un éléphant — son inventeur avait même reproduit son barrissement — balançait la tête de droite et de gauche, renversant des argousins sous les coups de ses immenses défenses spiralées. Les soldats avaient beau tenter d’esquiver ses défenses surdimensionnées ou de frapper la bête artificielle de leurs lances, celles-ci ne faisaient que rebondir sur ses plaques de métal. Dovin pinça les lèvres en se précipitant vers l’incident.

Je ne peux pas être partout à la fois à remédier aux conséquences de cette décision inconsidérée ! s’insurgea-t-il.

Il attrapa un argousin par le bras et le projeta en arrière, juste à temps pour lui éviter d’être assommé par la trompe de l’animal mécanique. « Écoutez ! » lui dit-il.

« Vous ne voyez pas que je suis occupé ? » rétorqua l’homme.

« Vous êtes peut-être occupé, mais vous n’avez aucune idée de la manière dont vous y prendre, le chapitra Dovin. Écoutez et prenez-en de la graine ! »

Le soldat le dévisagea, confus, et Baàn en profita pour lui expliquer : « Voyez, quand on projette une lance vers la gorge de l’animal, celui-ci se cabre à chaque fois, puis il frappe de ses pattes avant. Allez, dites-leur ! »

« Visez la gorge ! » cria l’argousin, et l’un de ses collègues lui obéit.

Dans un barrissement tonitruant, l’éléphant se cabra et frappa des deux pattes avant, projetant le soldat sur le pavé. Dovin soupira.

« Regardez là, dit-il en pointant le doigt vers le ventre de l’animal. C’est un travail de mauvaise qualité, caractéristique des créations renégates. Près de la hanche, un câble est exposé à chaque fois que l’éléphant se redresse ainsi. Il suffit donc de trancher ce fil, et l’automate s’effondrera. »

L’argousin acquiesça et retourna au combat, essayant de s’approcher suffisamment pour mettre à profit les conseils de Dovin. Celui-ci croisa les bras, gardant un œil sur l’éléphant tandis qu’il cherchait parmi la foule le façonneur de vie renégat responsable de ce désordre.

« Ah », fit-il, remarquant un elfe dans le public.

Il saisit une autre soldate par les épaules. « C’est à vous que revient la tâche de sectionner le câble », lui souffla-t-il à l’oreille. Il déplaça la jeune femme légèrement vers la gauche, à l’instant même où son précédent élève provoquait l’éléphant pour qu’il se cabre à nouveau.

« Maintenant ! » lui dit-il en la poussant en avant.

L’éléphant se tourna à l’approche de celle-ci, tentant de la frapper de sa trompe, mais elle parvint à l’esquiver — Bravo ! pensa Dovin —, à attraper avec sa guisarme le câble à présent exposé et à tirer d’un coup sec. La lame trancha le câble ; l’éléphant tomba...

Et son ultime coup de trompe assomma l’elfe façonneur de vie.

Dovin désigna celui-ci aux argousins et leur ordonna : « Arrêtez cet elfe pour avoir provoqué l’incident ! » Ensuite, il reprit son chemin vers la tour d’Éther — Assez de distractions ! —, pour retrouver Tezzeret.


En arrivant à destination, il aperçut celui-ci qui marchait à grands pas dans un couloir, aboyant des ordres. Il s’empressa de le rattraper et lui posa la main sur le bras.

Il la retira toutefois prestement en sentant le tranchant du métal sous le tissu de la manche. Il avait jusque-là présumé que la griffe luisante du Grand Juge était un appareil vraisemblablement sanglé sur son bras, mais il comprit alors qu’elle faisait au contraire partie intégrante de celui-ci, et, à partir de ce bref contact, il eut, en extrapolant, une idée assez précise de sa forme sous le tissu. Était-ce une prothèse ? Dans ce cas, Tezzeret faisait peu de cas de l’esthétisme, même si ce membre artificiel semblait redoutablement efficace. Il était, du reste, à la fois intéressant et étrange que Dovin ne l’eût pas remarqué plus tôt. Tezzeret s’en dissimulait-il ?

« Qu’y a-t-il, Baàn ? » demanda le Grand Juge, sa posture trahissant son impatience, même s’il s’efforçait d’afficher une mine imperturbable.

« Qu’est-ce que tout cela veut dire ? se récria le vedalken, désignant, d’un large mouvement du bras, le capharnaüm provoqué par le dispersement de la Foire des inventeurs. Quelles circonstances pourraient donc justifier le recours à des mesures aussi radicales ? »

Tezzeret pointa un doigt métallique au-delà de l’épaule de Dovin. « J’imagine que vous n’avez pas assisté à ce qui s’est passé dans l’arène », dit-il.

« Votre duel d’inventeurs contre la renégate, voulez-vous dire ? Vous donner ainsi en spectacle alors que ce combat aurait pu tourner au désastre ! Ne vous avais-je pas mis en garde dès que vous m’aviez fait part de vos intentions ? »

« Je faisais en réalité référence aux six Planeswalkers qui ont interrompu ce duel, avant de disparaître avec la renégate. » La frustration et l’irritation de Tezzeret craquelaient à présent son masque d’indifférence. « Il ne me souvient pas de vous avoir entendu m’alerter quant à la possibilité d’une issue aussi calamiteuse. »

Dovin compta sur ses doigts : il y avait la jeune Nalaàr, bien sûr, dont l’arrivée sur ce plan avait accru le nombre de dénouements potentiels ; le télépathe, l’elfe, le guerrier, la nécromancienne… Il s’arrêta à son auriculaire : qui était le sixième ?

« Ils ont enhardi les renégats, poursuivait Tezzeret. La situation nous échappe. »

« Mais tout cela était-il nécessaire ? Pourquoi confisquer ces inventions, et s’y prendre de surcroît d’une manière aussi brutale que maladroite ? D’un simple coup d’œil sur la place, vous constaterez en effet que ces actions ne font que provoquer la population et, comme vous le dites, encourager les factieux à se rebeller contre l’autorité du Consulat. »

« Du calme, Baàn ! Il n’est pas question de leur voler leurs découvertes : nous les mettons en lieu sûr, voilà tout. Nous ne saurions prendre le risque que des créations inestimables subissent de quelconques dommages aux mains des renégats. »

« Vous prêchez un convaincu, mais… »

« Du reste, vous n’êtes pas sans savoir que ces dispositifs n’ont pas été officiellement testés et qu’ils pourraient donc se révéler dangereux. Par conséquent, il serait hasardeux que de laisser circuler dans la cité tant d’appareils dépourvus du sceau du Consulat. »

« Pareille irresponsabilité serait impolitique, bien entendu, admit Dovin, mais il eût été plus fructueux que d’expliquer la raison de cette saisie : au lieu d’envoyer les argousins de Ranaj arracher ces inventions des mains de leurs propriétaires accablés, nous aurions pu missionner des gratte-papier avec des formulaires à remplir, moult rassurements et quelques promesses vides de sens mais lénifiantes. »

« Nous n’avons pas le temps ! » gronda Tezzeret entre ses dents.

Intéressant, se dit le vedalken : le langage corporel de Tezzeret avait totalement changé, comme si la rage avait, l’espace d’un instant, tétanisé tous ses muscles, avant de disparaître aussitôt.

Dovin adopta un ton apaisant : « Je ne doute pas que maintenir l’ordre et la sûreté publiques valent le temps qu’on y consacre, et je vous concède que certains de ces appareils présentent un risque potentiel considérable pour les biens et les personnes… »

« Un potentiel phénoménal, en effet. Ne comprenez-vous donc pas ? Il est de loin préférable que les circariums du Consulat les confisquent pour explorer leur potentiel, justement, plutôt que de laisser ce travail à n’importe qui. À nous de les optimiser, de les perfectionner, de les combiner. »

Dovin réfléchit un instant, avant de répondre : « Oui, bien sûr, ce prolongement constituait d’emblée l’un des objectifs essentiel de la Foire des inventeurs : le progrès technique au bénéfice de la société, sous la férule du Consulat. Alors pourquoi… ? »

« Et qui d’autre que vous saurait diriger un tel projet ? »

Le vedalken écarquilla les yeux, momentanément sans voix. « Qui, moi ? » Effectivement, le choix était logique. Pourtant, un instant plus tôt, il avait cru avoir perdu les faveurs de Tezzeret, et, voilà que celui-ci lui offrait un poste de première importance !

« Mais avant de vous confier une tâche aussi capitale, vous devez éclaircir un aspect de cette affaire : les autres Planeswalkers, vous les avez amenés jusqu’ici ? »

« Eh bien stricto sensu, non : j’en ai invité certains pour nous prémunir contre une défaillance potentielle que j’avais entrevue dans nos projets pour la Foire des inventeurs — à savoir, pour être précis, la menace renégate en la personne de Pia Nalaàr —, mais ils ont refusé mon invitation. C’est alors que la jeune Nalaàr a eu vent de ma proposition et qu’elle a décidé de venir ici, de son propre chef. Je n’en ai moi-même conduit qu’une seule ici : l’elfe Nissa. »

« Et c’est pourquoi je suis inquiet, Baàn, répondit Tezzeret, posant sa main de chair sur l’épaule de Dovin. J’apprécie beaucoup votre sagacité, mais vos interactions avec ces Planeswalkers me semblent témoigner d’un manque de discernement qui ne vous ressemble pas. »

Un manque de discernement ?! s’offusqua le vedalken. « Ma décision était au contraire la plus avisée au regard des informations que vous-même aviez choisi de me communiquer, car, face à la menace renégate, quoi de mieux pour affronter un tel danger qu’un groupe de gendarmes interplanaires aux pouvoirs considérables ? La probabilité qu’ils se rangent aux côtés des renégats était infinitésimale — sauf à prendre en compte tout contentieux personnel dont je n’avais pas connaissance. »

« Et voici le résultat ! reprit le Grand Juge. Ils me défient dans l’arène, et me voilà contraint de précipiter nos plans — ce qui nous conduit à cette maladresse que vous m’avez à juste titre reprochée. De fait, ils m’ont forcé la main. » Il replia ses phalanges de métal, et Dovin recula involontairement.

« Vous allez devoir régler ce problème, Baàn. Vous avez raison : ces événements vont galvaniser les renégats, alors, arrêtez-les ! J’ai besoin d’un circarium où je puisse travailler sans crainte d’une attaque de ces frondeurs. Les inventions confisquées doivent être stockées et cataloguées pour vos propres études. Il faut placer le Bastion en état d’alerte pour parer à toute dissidence ; nous devons leur rappeler qui sont les chefs. »

« Vous avez besoin d’un circarium ? demanda Dovin. Pour quelle raison ? »

« Pour mes propres recherches, répondit Tezzeret, s’éloignant dans le couloir, mais Dovin s’empressa de le rattraper. Les travaux de Rashmi sont d’une portée incalculable, bien plus importante que cette ridicule rébellion, voire que le plan Kaladesh tout entier. Je vais donc me concentrer sur ce projet ; le reste des inventions est à vous. »

Tiens donc ! se dit le vedalken qui n’avait en effet vu rien d’autre à la Foire fasciner autant Tezzeret. « Très bien », se contenta-t-il de répondre.

« Après que vous aurez réglé la situation. »

« Bien entendu. » D’abord, les Planeswalkers, pensa-t-il.

Tezzeret tourna les talons, partit sans rien ajouter, et Dovin fit signe à l’officier argousin le plus proche.

« Assemblez un bataillon de soldats aguerris — et compétents si possible — pour retrouver les étrangers et les renégats de l’arène. Écoutez-moi bien : ils ont des faiblesses qui garantiront leur défaite si vous savez les exploitez. » Il compta sur ses doigts : « Premièrement, ils n’ont pas de chef désigné, aussi doit-il être possible de les désolidariser. Deuxièmement, la jeune Nalaàr possède un tempérament explosif, et prête ainsi le flanc à provocation. Troisièmement, certains d’entre eux se méfient de la femme aux cheveux noirs, surtout le guerrier. Quatrièmement, ils se prennent pour des héros et ont donc tendance à agir comme tels. Ainsi, ils s’évertueront à protéger leurs compagnons plus vulnérables, comme Oviya Pashiri. Enfin et surtout, ils pensent pouvoir vaincre à moindre coût et à moindre sacrifice. Alors, exploitez ces faiblesses de toutes les manières possibles. Exécution ! »


Dès qu’il sortit du bâtiment, la tête de Dovin se mit à lui tourner, tant la place était noire de monde. Cette foule se composait vraisemblablement d’une grande partie des spectateurs de l’arène, dont la plupart étaient des inventeurs qui découvraient à peine que les argousins étaient en train de réquisitionner leurs précieuses créations, s’ils ne l’avaient pas déjà fait. Le vedalken hocha de nouveau la tête devant pareille gabegie. Il ne lui était même pas nécessaire de regarder autour de lui pour déterminer ce qui n’allait déjà pas, ni, d’ailleurs, les catastrophes qui allaient se déclencher. C’était un fiasco, Tezzeret l’admettait, mais il n’en était pas responsable. Pourtant, le Grand Juge lui avait ordonné de rétablir l’ordre, et personne, sans forfanterie, n’était plus apte à le faire que lui-même.

Il traversa donc la place, mais cette fois sans se presser, rassemblant autour de lui quelques soldats du Bastion. Après tous les abus de pouvoir survenus, l’événement le plus grave, statistiquement susceptible de se produire, était que l’opinion publique se retournât contre le Consulat, ce qui représentait non pas un point de rupture unique, mais des dizaines, qui menaçaient l’intégrité même du mécanisme délicat qu’était Ghirapur. Des groupes épars d’inventeurs mécontents ne retinrent ainsi pas davantage son attention que des taons : les argousins s’en chargeraient aisément, sous son commandement : pour le moment, il suffirait de les disperser en se montrant plaisant et rassurant, mais quelques arrestations judicieuses s’imposaient. Il délégua cette opération à des officiers qu’il envoya chacun vers une zone de dissension.

D’autres situations requéraient cependant qu’il intervînt en personne. Il se dirigea ainsi vers la scène d’un esclandre : un inventeur humain s’en prenait à une soldate naine tandis que deux automates s’efforçaient de confisquer un appareil d’apparence complexe et à la fonction indiscernable de prime abord.

« Peut-être puis-je vous aider ? » suggéra Dovin, s’interposant entre les deux protagonistes de l’altercation. Il savait, en l’occurrence, que le flegme caractéristique des vedalkens permettait souvent de désamorcer des situations volatiles où les autres races exprimaient si volontiers leurs émotions exacerbées.

« Vous n’avez pas le droit ! » hurlait l’inventeur, en approchant sans retenue son visage empourpré de colère de celui de Dovin et en lui appuyant un doigt sur le sternum.

« Je suis à même de comprendre votre attachement à cette merveilleuse machine », concéda l’inspecteur, en caressant le métal magnifiquement forgé de l’invention, dont il comprenait maintenant la fonction : la fabrication de mécanoptères en série. Une découverte astucieuse, certes, mais ses nombreux défauts lui apparurent instantanément, même si l’heure n’était pas à leur énumération. « Quel travail étonnant ! Votre mise en œuvre du principe de Dujari est fort ingénieuse », reconnut-il avec franchise et en se promettant d’examiner plus avant l’appareil lorsqu’il se trouverait en sécurité dans un laboratoire du Consulat et après que la dangereuse fuite d’Éther, qui ne manquerait pas d’attirer des gremlins, aurait été colmatée. « Quel prodigieux potentiel ! »

À ce compliment, l’inventeur s’apaisa, et redressa les épaules. « Merci », répondit-il.

« Je vous assure, monsieur, que votre appareil sera traité avec les plus grands égards pendant tout son séjour sous la protection du Consulat. »

« Mais… »

« Vous n’ignorez pas, bien entendu, la procédure de dépôt des inventions auprès du Consulat pour inspection et essais de sécurité, et vous reconnaîtrez qu’en des circonstances aussi exceptionnelles — il fit un geste suffisamment vague pour évoquer aussi bien la Foire des inventeurs que la saisie des appareils —, ces démarches nécessitent quelque adaptation, mais le résultat sera le même, je vous assure, et votre travail pourrait fort bien constituer le germe de la prochaine grande découverte en matière de production industrielle. Le Consulat vous en sait gré. »

Sans attendre la réponse de l’inventeur, Dovin se tourna vers l’argousin, qui avait assisté, désapprobateur, à la conversation, et lui dit : « Je recommande de recourir à au moins un automate supplémentaire afin de transporter cette invention avec le ménagement qu’elle mérite. Si vous patientez, je serai ravi de me charger de cette réquisition à votre place. »

La naine le considéra d’un air qui exprimait clairement son peu d’envie d’attendre, mais Dovin la fusilla du regard, lui signifiant que, même galamment tournés, ses ordres ne se discutaient pas.

Il songea que c’était précisément cette subtilité qui faisait défaut aux argousins de Ranaj, et il en redoutait les répercussions possibles.

Plusieurs interventions similaires le ralentirent dans son trajet depuis la Tour d’Éther jusqu’au hangar où toutes les inventions étaient consignées. Il s’entretint ainsi avec une demi-douzaine d’inventeurs, dispersa trois autres groupes de renégats en puissance et aida une équipe d’intervention à maîtriser une bande de gremlins qui s’étaient précipités sur l’éléphant mécanique lorsque de l’Éther avait commencé à s’écouler du câble sectionné.

Arrivé enfin à l’entrepôt, il constata que, contrairement aux rues où il régnait une tension palpable, le bâtiment était baigné d’une énergie tout à fait différente, et son pouls s’accéléra aussitôt. Les meilleurs inventeurs et scientifiques de tous les circariums consulaires de la cité y avaient été rassemblés dans un seul but : accomplir la tâche monumentale qui consistait à répertorier, stocker et étudier chacune des inventions saisies. Ce lieu renfermait ainsi la potentialité d’un bond technologique d’une portée similaire à celui du Grand Boom de l’Éther, qui, soixante ans plus tôt, avait inauguré l’ère de l’innovation où Kaladesh se trouvait actuellement.

Et c’était lui qui en avait la responsabilité. Dire qu’il avait douté de Tezzeret !

Il avait hâte de se mettre au travail, dès après la capture des Planeswalkers et la répression des renégats, évidemment. Donc bientôt.

Il faudrait prévoir une présence accrue des forces du Bastion, peut-être un couvre-feu, et une diminution, si nécessaire, de l’alimentation en Éther pour entraver l’activité des renégats. Quant aux Sentinelles, étant donné les carences dans leur cohésion, ils seraient capturés et emprisonnés en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. L’ordre et la sécurité seraient ainsi rétablis.

Lui-même pourrait alors étudier tout à loisir chacune de ces inventions.

Dovin Baan
Dovin Baàn | Illustration par Tyler Jacobson

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Profil du Planeswalker : Tezzeret
Profil du Planeswalker : Dovin Baàn
Profil du plan : Kaladesh

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