Le cri silencieux

Posted in Magic Story on 26 Août 2015

By Kimberly J. Kreines

Kimberly J. Kreines is a creative designer new to the Magic team. But neither playing Magic nor writing are new to her. She has a penchant for dragons, the Oxford comma, and chicken tikka masala. In her opinion, all three are equally delightful.

Histoire précédente : Gideon Jura – Massacre au refuge


Ayant finalement oublié le doute et la peur qui la retenaient, Nissa a pleinement fusionné avec le pouvoir de la terre, l’âme de Zendikar. Sa connexion lui permet de ne faire qu’un avec l’élémental forestier Ashaya, de coordonner des attaques avec des armées d’élémentaux plus petits et de manipuler certains aspects de la forêt—arbres, lianes, sol et feuillage—comme des extensions d’elle-même dans son combat contre les Eldrazi. Elle transporte sur elle un paquet de graines des espèces d’arbres qui ont été éradiquées par les Eldrazi, et elle ne s’arrêtera pas dans sa mission tant qu’elle ne sera pas en mesure de les planter sans danger sur Zendikar.

Elle a un objectif bien défini : détruire le titan eldrazi qui a donné naissance aux essaims afin de sauver Zendikar, son foyer, son monde, son ami.


Comment était-il possible que Nissa ait vécu sur ce monde—ce monde magnifique, ensorceleur, tenace—pendant si longtemps et qu’elle ait pu manquer tant de choses ?

Chaque jour, Zendikar lui apprenait quelque chose de nouveau, qui la surprenait et la ravissait. Le monde avait des centaines de secrets magnifiques, et il les partageait avec elle.  

Elle n’aurait jamais deviné que les mantes géantes sécrétaient un parfum capable de simuler l’odeur de vers frais, et donc d’attirer de petits rossignols—pas pour les dévorer, mais simplement pour entendre leurs mélodies, leur chant était une des rares choses pouvant les aider à s’endormir.

Illustration par Lake Hurwitz

Elle n’aurait jamais su non plus que les lianes qui s’étiraient entre les immenses arbres-cœur de la forêt de Vastebois avaient autant de points communs avec les bras de deux amoureux enlacés. Chaque liane reliait le tronc de deux arbres. Elle n’appartenait pas à l’un d’eux plus qu’à l’autre ; ils la partageaient pleinement. Elle reliait un arbre-cœur au compagnon qu’il s’était choisi, et leur permettait de partager leurs souvenirs, leurs sentiments et leurs rêves.

Ces arbres étaient unis pour toujours ; ils s’accouplaient pour la vie.

Et les gnarlides, ces stupides et fourbes gnarlides : ils avaient un rite qu’ils parvenaient à dissimuler à presque tout le monde sur Zendikar. Durant les nuits les plus noires, quand la lune ne brillait pas, mais que le ciel était dégagé, ils escaladaient les arbres les plus hauts, passaient leur tête au travers de la canopée et se moquaient des étoiles. C’était de petits gloussements qui, pour quiconque les entendait, ressemblaient au bruissement des feuilles dans le vent. C’était une plaisanterie comprise d’eux seuls.

Illustration par Kev Walker

La tribu d’humains qui vivait dans la partie la plus basse de la canopée de Vastebois était tout aussi impressionnante. Ce n’était pas un campement centralisé, mais une communauté étendue sur toute la forêt. S’ils n’hébergeaient que cinq ou six humains chacun, il existait plus d’une douzaine de ces hameaux arboricoles. La tribu se tenait informée des déplacements et des besoins de tous ses membres grâce à ses ancêtres, qui avaient étudié de près le langage des paresseux bavards. Les gens s’envoyaient des messages les uns aux autres en parlant au paresseux bavard le plus proche. Il ne fallait que quelques minutes pour que l’animal rapporte l’information à ses voisins, qui la passeraient à tout le réseau d’habitants arboricoles. Les autres humains de la tribu se tenaient informés de ce qui arrivait au hameau grâce à ces petites commères.

Aujourd’hui, le message était un appel de détresse.

Ashaya le rapporta à Nissa alors qu’elle s’éveillait avec les premières lueurs de l’aube.

Hameau de Lointarbre assiégé. Deux Eldrazi. Envoyez de l’aide

Ils iraient.

Oui. Bien sûr qu’il allaient y aller.

À chaque fois que quelque chose d’étranger à ce monde mettait en danger moindre créature de Zendikar, que ce soit une bête de la forêt, un poisson de mer ou une fleur des plaines, le monde se mobilisait pour combattre la menace. Le monde, c’était Nissa et Ashaya. Tant qu’ils étaient ensemble, rien sur Zendikar n’était seul contre tous.

Ils suivirent les bavardages des paresseux jusqu’à leur source, courant l’un à côté de l’autre d’une même foulée, la forêt s’écartant pour les laisser passer. Il ne leur fallut pas longtemps pour sentir la présence des Eldrazi, la destruction et la souffrance causées par ces monstruosités. Cependant, la rumeur était fausse. Il n’y avait pas deux Eldrazi, mais trois. Nissa et Ashaya en détectaient distinctement trois.

« Nous devons nous presser », dit Nissa.  

Ashaya ralentit juste le temps de tendre à l’elfe une grosse main branchue, qu’il déposa sur le sol de la forêt devant elle. Nissa saisit le pouce de l’élémental et grimpa sur sa paume. Un frisson de puissance, d’appartenance à Zendikar, lui parcourut tout le corps tandis qu’Ashaya la hissait sur l’espèce de selle de branches lui couronnant la tête.

Illustration par Raymond Swanland

L’elfe s’installa entre les deux énormes cornes de bois de la créature. De là, elle pouvait voir au-dessus des arbres tandis qu’Ashaya fonçait dans la forêt. L’élémental avançait deux fois plus vite que Nissa l’aurait pu. Comme ils parvenaient au sommet d’une petite colline, les bavardages des paresseux se turent. De là, ils virent les Eldrazi.

Il y en avait effectivement trois, comme l’elfe l’avait pressenti, et chacun d’eux laissait derrière lui un sillage de corruption. Les traces blanchâtres formaient des ruisseaux crayeux dans Vastebois.

Deux des monstruosités, presque collées l’une à l’autre, suivaient des chemins de destruction parallèles. Ces Eldrazi étaient grands et on aurait cru voir des jumeaux : même structure corporelle, même faciès osseux, de longs tentacules en guise de pattes, et d’autres plus petits jaillissant de l’arrière de leur tête. Ils allaient droit sur le hameau arboricole et la douzaine d’humains qui s’étaient réunis pour le défendre.

L’autre Eldrazi était beaucoup plus petit. Seul, il glissait sur ses tentacules, comme un ver, dans une direction totalement différente. Il se dirigeait droit sur un bosquet d’immenses arbres-cœur anciens.

Ashaya s’arrêta. Quelle direction prendre ?

Nissa se raidit, l’estomac noué.

Ils n’étaient supposés avoir qu’une cible : le hameau. Mais il y en avait maintenant deux. Deux familles étaient en danger, deux communautés qui avaient désespérément besoin de leur aide.

Laquelle choisir ? Ashaya n’en savait rien.

Parvenir à la fois au hameau et au bosquet à temps n’était pas garanti. Ils étaient trop éloignés l’un de l’autre, et les Eldrazi étaient trop proches de leurs cibles.

L’espace d’une respiration, Nissa et Ashaya ne bougèrent pas.

« Nous devons faire au mieux, dit finalement l’elfe, pointant le doigt sur le hameau et les jumeaux eldrazi. Nous devons commencer par le village. »

Ashaya acquiesça. D’abord ces deux Eldrazi. Parce qu’à deux, ils étaient plus destructeurs qu’un seul.

« Puis nous nous occuperons de l’autre » ajouta Nissa, indiquant l’Eldrazi vermiforme.

Ils arriveraient aux arbres-cœur à temps. Non ?

Nissa ignora ses doutes. Elle avait pris sa décision.

Ashaya dégringola de la colline vers le hameau. En quelques instants, ils avaient atteint le groupe d’habitations arboricoles.

Les deux Eldrazi dépassaient la cime des arbres, et les humains tenaient leur position parmi les branches, brandissant leurs armes—des épées et des lances, des arcs et des dagues—qui ne suffiraient jamais contre des adversaires aussi énormes. Mais Nissa, elle, pouvait les affronter, la puissance de Zendikar à ses côtés.

Illustration par Jack Wang

L’Eldrazi le plus proche tendit son bras bifurqué en direction des branches où étaient rassemblés les humains.

Il fut accueilli par des cris et des coups insuffisants pour dévier l’attaque. L’immense main fit tomber l’un des défenseurs de son perchoir.

Ashaya réagit, attrapa l’homme en plein vol et le déposa sur le sol.

L’homme, abasourdi, contempla l’énorme élémental.

« Recule ! » lui cria Nissa. Elle sauta de sa selle. « Là-bas, dit-elle, indiquant un gros rocher qui pourrait servir d’abri temporaire. Vas-y ! »

L’homme hésita un instant, puis il courut, rasant le sol le plus possible.

Nissa regarda Ashaya. « Nous devons sortir les autres de là. »

L’élémental plongea sa grosse main entre les branches des arbres, extirpant deux femmes et un homme de la canopée, puis il déposa les humains terrifiés et confus près du premier.

Nissa avait une méthode plus rapide. Elle ferma les yeux, tendit la main et poussa avec son esprit, effectuant le geste qu’Ashaya lui avait appris, celui qui lui ouvrirait l’accès au pouvoir du monde.

Quand elle rouvrit les paupières, le monde était illuminé. Des lignes ley vertes scintillantes croisaient le hameau, traversaient les maisons, les gens et les arbres. C’était un réseau d’énergie et l’elfe se trouvait à son nexus.

« Tenez bon ! » dit-elle au reste des humains encore dans les branches.

Ils observaient désormais l’immense élémental qui les récupérait dans les arbres. Leurs regards horrifiés indiquaient qu’ils ne savaient plus dans quelle direction pointer leurs armes. De leur point de vue, le danger venait de tous les côtés.

« N’ayez aucune crainte, dit Nissa. Nous sommes là pour vous aider. Je vais vous faire descendre ! »

Elle tendit le bras, l’alignant sur la ligne ley qui courait le long du tronc de l’arbre le plus épais. Pendant que les deux monstruosités eldrazi s’acharnaient avec leurs huit mains sur les branches, l’elfe tira sur l’arbre pour l’encourager à se recourber. Le tronc obéit.

Il se courba comme pour s’incliner devant elle. Les gens s’accrochaient à ses feuilles et à ses branches, les pieds dans le vide. Les doigts avides des Eldrazi ne trouvèrent rien d’autre que de l’air à brasser.

« Vite ! Par ici. » Nissa fit signe aux gens d’aller vers le rocher. Là-bas, vous serez en sécurité. »

Après une légère hésitation, les habitants du hameau se laissèrent tomber au sol et se mirent aussitôt à courir. Les Eldrazi agitaient maintenant leurs étranges membres vers l’arbre recourbé.

« Restez à l’abri, dit Nissa au groupe. Nous allons les arrêter. »

« Merci, dit une des femmes qui lui prit la main pendant que les autres couraient. Par les anges de la nature, merci. »

« Pars ! » Nissa lui fit signe de courir, et une fois qu’elle eût rejoint les autres à l’abri du rocher, l’elfe entra en communion avec les lignes ley environnant la pierre.

Illustration par Wesley Burt

Elle invoqua la terre, l’érigea pour créer un mur, une barrière protectrice autour des habitants du hameau, se servant du rocher comme point d’ancrage.

Ils seraient en sécurité. Ils ne risqueraient rien. Mais les arbres-cœur... Son esprit se mit à dériver.

Ils perdaient du temps.

Ashaya la rappela à l’ordre.

Ici. Ici il y avait de la souffrance. Ici on avait besoin d’eux.

« Tu as raison. »

Les villageois étant en sécurité, Nissa et l’élémental tournèrent leur attention vers les jumeaux monstrueux. Il était temps de mettre fin à leur règne de destruction dans la forêt de Vastebois.

Le premier Eldrazi voulut les attraper en passant par la brèche laissée par l’arbre recourbé.

« Il n’y a rien pour toi ici, dit Nissa. Alors fiche le camp. » Elle libéra l’arbre, poussant avec son esprit, et celui-ci se redressa avec une telle force qu’il fracassa la plaque osseuse faciale de l’Eldrazi.

Des fragments épais d’os se mirent à pleuvoir.

L’Eldrazi chancela.

« Achève-le », ordonna Nissa à Ashaya.

L’élémental se fraya un passage entre les arbres et planta ses doigts branchus dans la chair à nu du visage de l’Eldrazi.

L’Eldrazi gémit et se débattit, mais seulement quelques instants. Ashaya plongea alors ses doigts dans son cou et lui arracha une énorme portion de ses organes. La monstruosité s’immobilisa avant de basculer en arrière pour s’écraser sur le sol forestier.

Des acclamations parvinrent de derrière le rocher.

« Un de moins. Encore deux »,dit Nissa.

Ashaya se tourna vers le deuxième Eldrazi au moment où celui-ci allait l’attraper par les cornes. Il n’eut pas le temps de réagir. Le monstre referma ses doigts épais sur les bois, puis il enroula deux de ses tentacules rouges autour de la tête de l’élémental.

Nissa ressentit la panique et la douleur de son compagnon.

Ashaya était en danger ; l’elfe agit par instinct.

Elle suivit les lignes ley qui traversaient les racines les plus solides et établit le contact.

Chaque racine devint une extension d’un de ses doigts. Elle les souleva hors de terre dans une pluie de fragments de roches, de poussière et de détritus. Elle tendit les doigts et les racines s’étirèrent ; elle les replia et elles firent de même. Maintenant, Nissa avait ses propres tentacules. Elle les projeta sur l’Eldrazi. Dix racines lui lacérèrent le corps.

« Lâche-le. » D’un revers du poignet, Nissa recourba les racines, puis les projeta à nouveau. Cette fois, elle s’accrocha aux tentacules de la créature grâce aux barbelures des racines. Elle les planta dans la musculature de l’Eldrazi. Puis elle tira, libérant Ashaya d’abord d’un tentacule, puis d’un autre.

Ashaya s’écarta de l’Eldrazi et se dressa de toute sa hauteur, son grondement rappelant un tremblement de terre. L’élémental ne perdit pas de temps. Il frappa encore et encore les parties exposées de l’abdomen de l’Eldrazi.

Nissa fit claquer à nouveau ses doigts végétaux, ajoutant son attaque à celle de son compagnon. Elle les enroula autour des tentacules de l’Eldrazi séparément, puis les écarta brusquement pour déséquilibrer le monstre.

Ne pouvant pas à la fois repousser l’attaque d’Ashaya et maintenir son équilibre en même temps, la créature chancela. Nissa tira de plus belle, ne se satisfaisant pas de la renverser. Il fallait la détruire au plus vite ; ils n’avaient pas de temps à perdre. Elle arracha les tentacules. L’Eldrazi cracha, cria et s’écroula vers les gens recroquevillés derrière la paroi de roche et de terre.

Nissa abandonna le contrôle des racines et projeta à nouveau sa conscience dans le sol. Elle communiqua une fois de plus avec les lignes ley, cette fois pour former une vague de terre, de pierres et de végétation qui éloignerait les humains du point d’impact.

Ils poussèrent des hurlements quand ils sentirent le sol bouger sous eux, mais ils étaient saufs ; l’elfe les avait sauvés.

« Et deux de moins, il n’en reste plus qu’un », dit Nissa à Ashaya.

Les habitants de Vastebois entourèrent Nissa pour lui montrer leur gratitude. Ils l’attrapèrent par les épaules, la serrèrent dans leurs bras et pleurèrent dans sa cape.

Bien qu’elle fût entourée par tant de chaleur, la seule chose que l’elfe pouvait sentir était la souffrance des arbres-cœur. Le troisième Eldrazi était arrivé au bosquet.

« Nous devons partir », dit Nissa.

« Non, restez, dit une femme, accrochée à son coude. Il faut que vous restiez. Célébrez cette victoire avec nous. »

« Ce n’est pas une victoire, répondit l’elfe, s’extirpant de la foule qui l’entourait. Il y a un autre Eldrazi. »

« Où ? » demanda un jeune homme, brandissant sa lance.

Nissa pointa le doigt en direction du bosquet. « Il faut qu’on y aille. »

« Oh, celui-là, s’exclama un homme grand avec un revers de la main dédaigneux. Je l’ai vu depuis le haut des arbres. Il ne se dirige pas vers nous. Nous ne risquons rien. »

« Restez, répéta la femme. Laissez-nous vous montrer notre gratitude. Nous préparerons de la nourriture pour toi et ton compagnon. Vous devez être affamés. »

« Vous ne risquez rien, mais les arbres-cœur courent un grave danger », dit Nissa. Elle se tourna vers Ashaya et hocha la tête. Les deux compagnons partirent en courant sans un autre mot. Il n’y avait pas de temps à perdre ; ils avaient déjà attendu trop longtemps.

Zendikar partageait l’anxiété de l’elfe. Tandis que Nissa courait dans la forêt, les arbres s’écartaient, les racines se repliaient et les pierres s’adoucissaient pour la laisser passer. Les branches offraient de la porter. Aidée par la forêt, elle allait aussi vite que l’élémental.

Plus ils approchèrent, plus le sentiment de perte et de destruction s’accentua.

Ils arrivaient trop tard.

Nissa s’arrêta net.

Le bosquet n’était plus qu’une lande foudroyée par la corruption eldrazi. Il ne restait plus qu’un couple d’arbres ancestraux. Ils se dressaient, toujours connectés par leur liane, au milieu d’une clairière grise. Tous les autres avaient été réduits en poussière.

Et à présent, le troisième Eldrazi était perché sur l’un des deux arbres-cœur restants, ses tentacules enroulés autour du tronc, prêt à absorber ses forces vitales.

Illustration par Izzy

« Non ! » s’écria l’elfe.

Ashaya et elle bondirent, mais l’Eldrazi était trop rapide. Il resserra son étreinte et commença à se nourrir.

La corruption s’étala rapidement dans l’arbre, sur son tronc, dans ses branches et sur la liane de connexion.

Avec un grondement de rage, Ashaya arracha le monstre à son perchoir. Il roula au sol.

Moins d’une respiration plus tard, Nissa invoqua le sol en dehors du cercle de corruption qui avait été autrefois le bosquet. Deux vagues de fond végétales déferlèrent sur l’Eldrazi.

Le monstre fut du même coup tué et enterré.

Ashaya regarda Nissa. Trois. Ils avaient éliminé les trois.

« Mais trop tard. » L’elfe tourna son regard vers le couple d’arbres-cœur.

La liane qui les connectait avaient été sectionnée. La partie qui avait été corrompue s’était désintégrée. Ce qui restait du lien pendait du dernier arbre survivant, doucement bercé par la brise—une brise qui devait paraître si étrange à un arbre habitué à vivre protégé au milieu d’un bosquet.

Tant avait changé pour lui en si peu de temps. Comment Nissa pouvait-elle l’expliquer ?

Le compagnon de l’arbre-cœur était... mort, pour toujours. Mais l’arbre vivant n’en saurait rien. Il continuerait de communiquer aux vestiges de son lien, de tendre la main, son cœur, son âme à son compagnon—et seul le vide lui répondrait.

Comment l’elfe pouvait-elle le lui faire comprendre ? Comment lui dire que son compagnon n’avait pas choisi de l’abandonner ? Qu’un arbre-cœur ne quittait jamais son compagnon—jamais ?

Nissa approcha du dernier arbre, foulant les gravats qui servaient de tombe à l’Eldrazi. Elle posa sa main sur le tronc. « Je suis désolée. Je suis désolée que nous soyons arrivés trop tard. » Sa gorge se noua et elle sentit ses yeux la brûler.

Ashaya la rejoignit, posant son énorme paume sur le tronc de l’arbre-cœur. Nissa ressentit le message que l’élémental projetait à l’arbre de la part de Zendikar. Zendikar lui promit que son compagnon ne serait jamais oublié. Le monde le vengerait. Il ne cesserait pas de se battre tant que les Eldrazi n’auraient pas été éliminés, pas tant que cette souffrance ne disparaîtrait pas pour toujours.

Zendikar espérait encore que ce jour viendrait.

Ashaya avait toujours espoir.

Nissa puisait son espoir de son ami.

Ils continueraient la lutte. Ils continueraient pour toujours—jusqu’à ce qu’ils trouvent le titan, qu’ils le détruisent, jusqu’à ce qu’ils obtiennent la victoire.


Nissa et Ashaya traquèrent les monstres dans la forêt de Vastebois pendant des jours. Tant qu’ils continuaient de voir des Eldrazi plus régulièrement, tant que la forêt avait une population plus dense d’engeances, Nissa pensait qu’ils étaient sur la bonne voie, qu’ils approchaient du titan.

Leur poursuite les avait fait traverser la forêt depuis son extrémité sud, et ce jusqu’à la mer.

Peut-être que l’odeur de la mer signifiait que le titan qu’ils traquaient n’était pas sur Tazeem. Peu importait. Ils prendraient le bateau jusqu’à Guul Draz, Akoum ou Murasa—Nissa retournerait même sur la terre dévastée de Bala Ged s’il le fallait.

Mais pour l’instant, elle allait s’arrêter quelques instants pour se désaltérer. Ils étaient arrivés près d’un fin ruban de rivière qui aboutissait à une cascade. Nissa entendait le rugissement de l’eau de l’autre côté du sous-bois.

Nissa descendit de son perchoir sur la tête d’Ashaya, heureuse d’être à l’ombre pendant un petit moment. Elle s’agenouilla près de la rivière et forma une coupe avec ses mains.

Entre deux gorgées d’eau fraîche, l’elfe s’assit au bord de l’eau, appréciant la beauté de ce bois vierge. D’où elle était, elle ne voyait pas de corruption eldrazi. C’était une représentation parfaite de Zendikar.

Ashaya la rejoignit dans ce sentiment de paix.

Ce lieu de Zendikar avait de la chance. Il n’avait pas encore été altéré. Et Nissa promit qu’elle ferait tout son possible pour garantir qu’il ne le serait jamais.

Illustration par Andreas Rocha

Enfin reposée, Nissa leva les yeux vers son ami. « Et si on allait voir la mer ? »

Ashaya se baissa et lui tendit la main. L’elfe attrapa la branche qui lui servait de pouce—

—et sentit soudain sa gorge se bloquer—elle ne pouvait plus respirer.

Une douleur aiguë lui traversa la poitrine, l’immobilisant.

Un Eldrazi... Ce devait être un Eldrazi... Sa poitrine avait été transpercée.

D’où était-il venu ?

Elle baissa les yeux, s’attendant à voir un tentacule ou une protubérance osseuse dépasser de sa poitrine, mais il n’y avait rien.

Elle scruta le sous-bois—rien. Pas d’Eldrazi. Aucune trace de leur corruption.

Sous ses pieds, la main d’Ashaya se mit à trembler. L’élémental ressentait la même douleur. Une douleur atroce.

Une deuxième vague de douleur, celle-ci plus brutale, traversa Nissa, et cette fois, elle eut l’impression qu’on lui arrachait les entrailles.

Ashaya se cabra et se débattit, faisant tomber l’elfe, tentant de reprendre sa respiration.

Nissa essaya de communiquer avec son ami, mais le monde parut s’étirer devant elle de façon infinie, l’espace la séparant de l’élémental devenant un véritable abysse.

Ce n’était pas ses entrailles qu’on lui arrachait ; c’était Zendikar—Ashaya. Leur connexion se déchirait.

L’élémental pivota et avança, à demi chancelant, dans sa direction. Ses mouvements étaient saccadés et incertains. Nissa ne sentait plus sa présence. En était-il de même pour Ashaya ?

« Ashaya ! » cria-t-elle d’une voix cassée.

L’élémental inclina la tête dans la direction de la voix. Il l’avait entendue— ou alors était-ce simplement le fait qu’il perdait l’équilibre. Ashaya s’écroula, son énorme corps végétal tombant droit sur elle.

Nissa se prépara à l’impact ; elle ne pouvait rien faire d’autre.

Mais au dernier moment, Ashaya tendit un bras, dévia sa trajectoire et évita l’elfe.

Un tas de branches se répandit sur le sol. « Non ! »

Une troisième vague de douleur déchira les entrailles de Nissa.

Puis ce fut l’obscurité.

Pendant un moment interminable, il n’y eut plus rien.

Aucun bruit.

Aucune lumière.

Aucune vie.


Lorsque Nissa put enfin respirer à nouveau, elle haletait. Elle ne parvenait pas à inspirer suffisamment d’air.

Autour d’elle, le silence était lourd et oppressant. Et sa vision était terne.

Ashaya. Elle ne pensait qu’à Ashaya.

Nissa projeta sa conscience en Zendikar pour invoquer l’élémental.

Mais il n’y avait rien.

Ashaya.

Elle sonda plus profondément, projetant son esprit plus loin dans la terre.

Mais c’était là l’origine du silence.

Ses oreilles bourdonnèrent et le monde se mit à tournoyer.

Ashaya.

Elle se traîna jusqu’à la pile de branches et les monticules de terre. Ses doigts tremblants caressèrent les fragments. Quel morceau de bois avait été un de ses doigts ? Quelle feuille avait poussé au sommet de sa tête ? Quelles étaient les racines qui avaient servi de réceptacle à son âme ?

Ashaya.

Le silence devenait trop pesant.

Nissa se releva tant bien que mal, mais elle fut aussitôt prise de vertige et s’écroula. Elle heurta le sol durement. Un caillou tranchant lui entailla la joue et un monticule de terre s’enfonça dans son flanc. La terre ne la protégeait plus... Elle la blessait !

« Non. »

Cela n’avait pas de sens.

Ashaya.

Nissa se redressa à nouveau en se tenant à des branches épineuses et à des lianes fragiles.

Seule, elle parvint à avancer jusqu’à l’endroit où la rivière se transformait en cascade.

Là, elle scruta l’horizon à la recherche de son ami.

La vue qui se présenta à elle n’était pas celle à laquelle elle s’était attendue. Ils avaient atteint les limites de Tazeem. Elle voyait la mer non loin. Mais au pied de la cascade déferlait une autre marée, un amas d’Eldrazi si dense que Nissa ne voyait pas le sol.

Était-ce à cause de ces Eldrazi ? Avaient-ils fait quelque chose à Zendikar ? Lui avaient-ils pris Ashaya ?

Ashaya.

Nissa se retourna vers l’amas de branches.

Rien. Ashaya n’était pas derrière elle.

Elle descendit du contrefort rocheux, trébuchant à chaque pas, vers la mer d’Eldrazi. Au loin, elle distinguait le phare de Porte des Mers. Mais elle ne voyait pas Ashaya.

Si ces Eldrazi lui avaient pris Zendikar, lui avaient pris Ashaya, elle les forcerait à les lui rendre.

Elle tomba encore. La terre ne réagissait plus à sa présence. Les ronces ne s’écartaient pas pour ne pas l’égratigner. Les lianes rampantes la faisaient trébucher.

Elle avait l’impression qu’on l’avait amputée, qu’on lui avait ravi une partie de son âme.

Nissa entra en titubant dans la masse d’Eldrazi. Ils grinçaient et grouillaient autour d’elle.

« Ashaya ! cria-t-elle, chancelant parmi les monstruosités. Ashaya ! »

Elle tenta à nouveau de projeter sa conscience, mais elle n’avait plus de point d’ancrage. La corruption qui l’entourait était telle, venant de toutes les directions... Restait-il seulement quelque chose de Zendikar ?

Illustration par Jung Park

« Attention ! »

Le cri provenait de derrière elle, mais avant de pouvoir se retourner, quelque chose d’imposant, de dur et de pointu la projeta au sol.

Un nuage de poussière crayeuse l’engouffra; Elle voulut se relever, mais deux bras la retinrent au sol par les épaules. « Ne bouge pas. »

Nissa tordit le cou autant qu’elle le pouvait pour voir ce qui la maintenait plaquée au sol. C’était une ondine, vêtue d’une armure épaisse à piquants faite de coquillages.

« Qu’est-ce que tu fais ? dit-elle d’un ton accusateur. Tu allais droit sur cette chose. » D’un coup de tête, elle indiqua un énorme Eldrazi sur sa droite. « Es-tu blessée ? »

Oui, Nissa était blessée. La douleur était toujours présente, dans son ventre, dans sa poitrine—partout ; partout où Zendikar était absent... Et Zendikar n’était nulle part.

« Je ne vois aucune blessure, dit l’ondine, examinant le corps de l’elfe. Pas de trace de contamination. » Elle relâcha les épaules de Nissa. L’Eldrazi était passé.

« Écoute, je sais que nous sommes dans un endroit dangereux pour le moment, mais il faut que tu m’écoutes. C’est notre seule chance de nous en sortir vivantes. Tu m’écoutes ? »

« Il a disparu, dit Nissa, fixant l’ondine. l’as-tu ressenti toi aussi ? »

« Je ne sais pas de quoi tu parles », répondit-elle, se relevant avec difficulté. L’elfe remarqua que l’ondine était blessée, assez grièvement. Une de ses jambes était enveloppée d’un tourniquet serré trempé de sang. « Mais je sais qu’il faut qu’on parte d’ici, continua-t-elle, tirant le bras de Nissa. Allons-y ! »

Le tiraillement. Le sang. La tension dans la voix de l’ondine. Les Eldrazi. Nissa commença soudain à réaliser les réalités du monde qui l’entourait.

Elle frissonna. C’était comme si elle avait pénétré dans ce cauchemar sans le voir.

Ashaya n’était pas là, c’était très clair. Et Nissa courait maintenant un grand danger. L’ondine aussi. Il y avait trop d’Eldrazi.

« Vite ! pressa l’ondine. Il arrive ! »

L’un des monstres—une chose épaisse dotée de trop de membres—venait droit sur elles.

Nissa devait agir. Elle se releva. « Par ici. » Elle pointa vers le contrefort d’où elle était venue.

L’ondine hocha la tête et se mit à avancer. Elle traînait la jambe. Elle n’y arriverait jamais, elle était trop lente. Nissa devait agir.

« Je te tiens ! » L’elfe hissa l’ondine sur ses épaules. Juste à temps. L’Eldrazi le plus proche envoyait un tentacule dans leur direction.

Nissa courut.

Comment était-ce possible qu’elle n’ait pas vu tout cela à son arrivée ? Les corps, la destruction. La corruption.

Elle se souvint avoir vu le phare : elle était à Porte des Mers. Porte des Mers était la civilisation fondatrice de Zendikar. C’était un centre de commerce, un bastion de connaissance. Il y avait ici de la magie, de l’énergie. Des gens vivaient et travaillaient ici par milliers, et des milliers d’autres s’étaient réfugiés derrière ses murs. Comment était-il possible qu’il ne reste plus rien de Porte des Mers ? Comment la cité avait-elle pu tomber ?

Était-ce pourquoi Ashaya avait disparu ?

Un tentacule s’écrasant soudain devant elle trancha dans son désespoir.

Un long Eldrazi cramoisi se dressa sur son passage.

Illustration par Chase Stone

Elle s’arrêta, rééquilibra le poids de l’ondine sur son épaule et tourna sur elle-même, cherchant une ouverture, une échappatoire. Mais elle ne vit qu’une marée de tentacules et des membres étranges.

L’ondine se raidit et s’agita. « Ils sont trop nombreux ! »

Nissa appuya plus fermement sur l’armure de coquillages de sa compagne pour la maintenir immobile. « Je le sais. »

Elle prit une grande inspiration et dégaina son épée.

C’était une sensation étrange.

Quelque chose qu’elle n’avait pas fait depuis très longtemps. La lame lui parut déséquilibrée ; la garde lui sembla dure et artificielle. Ce n’était rien comparé aux lignes ley vivantes qu’elle avait l’habitude de manipuler, aux armées d’élémentaux ou à la terre elle-même, mais elle devrait s’y faire. Elle n’avait pas le choix.

Mettant toute sa force dans sa lame, Nissa frappa la partie charnue de l’Eldrazi violacé. L’impact se répercuta dans ses mains, envoyant des ondes de choc douloureuses dans ses bras et sa poitrine. Elle avait oublié à quel point ce genre de combat était physique. Mais elle ne s’arrêta pas pour autant. Elle ressortit la lame de l’entaille superficielle dans le flanc de la créature et recommença.

Cette fois-ci, l’Eldrazi réagit d’un coup d’une de ses pattes de devant. Entre le poids inhabituel de son épée et l’ondine qu’elle portait sur le dos, Nissa ne parvint pas à garder l’équilibre.

Les deux femmes tombèrent l’une sur l’autre et l’épée échappa des mains de l’elfe, glissant sur le sol contaminé.

La patte de l’Eldrazi frappa à nouveau. Mais au dernier moment, l’ondine arracha le coquillage à piquants qui couvrait son épaule et le brandit comme un bouclier. L’impact fut rude, mais la défense tint bon.

Le monstre replia son membre ; il allait bientôt attaquer à nouveau.

« Tu crois que tu pourras le retenir pendant que je récupère mon épée ? » demanda Nissa.

L’ondine acquiesça.

« Je reviens tout de suite ! » Nissa se précipita vers sa lame, rasant le sol, espérant qu’elle se trouvait hors de portée sensorielle de l’Eldrazi.

Par trois fois, elle essaya d’utiliser la terre pour récupérer son épée, de la soulever pour faire glisser son arme vers elle, de demander l’aide de Zendikar.

Il n’y eut aucune réponse.

Le silence infini continuait.

Nissa se sentait si seule. Au milieu de cet essaim d’Eldrazi, elle avait l’impression qu’il ne restait rien d’autre qu’elle.

L’un des épais tentacules dorsaux de l’Eldrazi tomba au moment où Nissa plongeait sur son arme. Sa main se referma sur la garde, mais le tentacule lui écrasa le bras. C’était comme si le monstre avait su, comme s’il avait visé son bras pour la bloquer. Mais c’était impossible. Ils ne savaient pas—pas comme ça.

Elle tira de toutes ses forces, mais le tentacule était trop lourd. Elle était coincée.

La panique monta en elle. Qu’allait-il se passer ? Allait-il se nourrir ? Son bras était peut-être déjà en train de succomber à la corruption eldrazi—comment saurait-elle que c’était la fin ?

Puis, soudain, trois cordes tombèrent de quelque part au-dessus d’elle, chacune se terminant par un long crochet aiguisé. Ils se plantèrent l’un après l’autre dans le tentacule.

L’instant d’après, le membre flasque était soulevé, puis arraché du corps de l’Eldrazi.

La créature hurla. Nissa roula sur le côté pour s’écarter. Elle pensa immédiatement à son bras. Sans oser respirer, elle se força à le regarder. Aucun signe de corruption. Elle vivrait. Mais son épaule la lançait au point qu’elle dut ramasser son épée avec sa main gauche.

« Par ici ! » Une autre corde se terminant par un crochet descendit, et Nissa leva les yeux. Une mer de visages l’observait depuis un rocher flottant. Le visage blafard d’un kor se détachait de la foule. Nissa n’avait jamais été aussi heureuse d’en voir un.

« Attrape la corde. Attache l’ondine, ordonna--t-il.

Nissa poussa une exclamation. Elle avait oublié l’ondine dans le chaos environnant. Elle poussa un long soupir de soulagement quand elle vit qu’elle était toujours par terre, rampant vers elle.

« Ça ira, dit-elle, pantelante. Attache-moi. »

L’elfe se mit à genoux et procéda à attacher l’ondine à l’arrondi du crochet. Puis elle enroula la corde autour de sa ceinture pour tirer sa compagne avec elle pendant son ascension.

Elle tira d’un coup sec pour indiquer qu’elles étaient prêtes, puis se tourna vers l’ondine. « Je ne peux pas me servir de mon bras. Prends l’épée. »

« Avec plaisir. » L’ondine parut ravie. Elle saisit l’épée de Nissa dans une main et le haut du crochet de l’autre.

L’elfe commença à grimper, soulevant l’ondine avec elle, concentrant ses efforts sur son bras gauche. Pendant ce temps, le kor et ses compagnons hissaient la corde. Ceci doublait, voire triplait la vitesse de l’ascension. Elle espérait que ce serait suffisant.

Une marée de tentacules et de membres en tous genres s’agitaient autour d’elles. Elle entendait l’ondine combattre les Eldrazi, mais Nissa l’ignora. Elle se concentrait uniquement sur la corde, sur son ascension.

Au bout d’un moment, alors que ses bras étaient fatigués et que ses mains transpiraient, un vent frais et revigorant lui caressa les cheveux. Elles étaient sorties de l’essaim. Le jour n’était pas aussi sombre qu’il lui avait semblé depuis le sol. Nissa prit une grande inspiration, la première depuis longtemps qui ne soit pas contaminée par la puanteur des Eldrazi, de la putréfaction et du sang. Elle respira profondément et s’accorda un instant de repos.

« Vous y êtes presque, cria le kor, tirant sur une nouvelle longueur de corde. On vous tient. »

Nissa lui sourit, puis baissa les yeux vers l’ondine. « Nous allons nous en sortir. »

L’ondine lui rendit son sourire. Elle se détendit. Il n’y avait plus d’Eldrazi à combattre aussi haut. « Nous allons nous en sortir. »

Sous elles s’étendait la jungle d’Eldrazi qu’elles venaient de quitter, avec sa canopée osseuse, ses lianes tentaculaires et des branches bifurquées. Nissa ne voyait pas le sol, pas même l’endroit où elles s’étaient tenues. Elles devaient leur vie aux Zendikari sur le rocher flottant.

« Non ! » s’écria soudain l’ondine.

La corde trembla et Nissa releva la tête pour suivre l’expression horrifiée de l’ondine. Un Eldrazi de la taille d’un grand léviathan s’était jeté d’un autre rocher flottant. Il venait de s’écraser sur celui où se tenaient le kor et ses compagnons. Trois des Zendikari furent écrasés sous la monstruosité grouillante et un autre tomba dans le vide, passant près de Nissa et de sa compagne. Il n’y avait rien qu’elles puissent faire pour stopper sa chute.

Illustration par Clint Cearley

Les Zendikari restants sortirent leurs armes et combattirent les membres bleus épais. Nissa se tint plus fermement à la corde, qui s’agitait violemment sous l’effet des tremblements du rocher.

« Il est trop gros ! » hurla l’ondine.

Elle avait raison. « Donne-moi l’épée. » L’elfe tendit la main.

« Qu’est-ce que tu veux faire ? »

« L’épée ! »

L’ondine lui tendit son arme. Nissa la mit dans son fourreau, se détacha du crochet et se remit à grimper, ignorant la douleur dans son épaule.

« Sois prudente ! »

Cela faisait longtemps que la prudence n’était plus de mise.

Nissa ne cessa de regarder vers le haut tandis qu’elle continuait son ascension. Les seuls indices de ce qui se passait sur le rocher au-dessus d’elle étaient les bruits : les grincements, les grognements, les tintements d’armes. Le kor et son groupe étaient-ils en train de tailler l’Eldrazi en pièces, ou était-ce l’inverse ?

Arrivée au niveau du rocher, elle vit un chaos de tentacules et des membres. Elle se hissa sur le bord coupant du rocher flottant, dégaina son épée et commença à tailler la chair bleue devant elle.

Du sang eldrazi lui éclaboussa le visage, lui troublant la vue. Son coup d’épée suivant frappa dans le vide. Nissa réessaya—là où elle pensait discerner un tentacule au travers du liquide épais qui lui coulait dans les yeux. Son épée cingla encore une fois le vide. Elle s’essuya le visage avec sa manche juste à temps pour voir quatre fouets blancs scintillants traverser l’air et déchirer le flanc de la créature. Tels des lanières, ils s’enroulèrent autour de quatre des membres de l’Eldrazi. Avec un hurlement surnaturel, la monstruosité fut prise de convulsions, puis tirée vers l’arrière avant de passer par-dessus bord.

Deux des trois Zendikari qui avaient été coincés sous elle se relevèrent en titubant, tentant de rependre leur souffle. Le troisième, un elfe, était immobile, la peau couverte d’un maillage blanc calcaire.

« Aide-moi à les remonter ! »

Nissa virevolta, brandissant son épée.

Un homme était accroupi au bord du vide. Il était imposant ; sa peau avait la couleur de l’écorce de jurworrel et il portait une armure étincelante décorée de dessins qu’elle n’avait jamais vus auparavant. Elle sut immédiatement qu’il n’était pas de Zendikar. Un Planeswalker.

Une corde dans chaque main, le Planeswalker hissa à la fois l’ondine et les quatre autres Zendikari sur le rocher. Bien qu’il eût demandé de l’aide, il ne paraissait pas en avoir besoin, que ce soit de Nissa ou des autres qui se trouvaient près d’elle, bouche bée. L’elfe courut le rejoindre. Elle saisit la corde à laquelle pendaient les compagnons du kor et tira.

Que faisait-il ici ? Elle avait pensé que tous les Planeswalkers étaient partis depuis longtemps, surtout ceux qui n’étaient pas de Zendikar.

« Jori En ! s’écria le Planeswalker quand il vit l’ondine arriver à son niveau et se hisser sur le rocher. Jori En, c’est toi ! Tu es vivante ! »

« Gideon ? répondit l’ondine, tout aussi étonnée que le Planeswalker. Je te croyais mort. Quand tu es tombé avec l’Eldrazi— »

« Ce n’était pas aussi grave que ça en avait l’air. » Ce Planeswalker, Gideon, eut un petit sourire en coin. « C’est moi qui pensais que tu étais morte. »

« Je me suis accrochée », dit Jori.

« Et tu m’en vois ravi, répondit Gideon. Je l’ai ramené. L’homme qui peut nous aider. Il s’appelle Jace. Il a un talent pour résoudre les énigmes—et il sait déjà une ou deux petites choses sur les hèdrons d’ailleurs. »

« Où est-il ? » demanda l’ondine, jetant un coup d’œil alentour.

« Je l’ai laissé au campement », dit le Planeswalker, indiquant une direction du menton. Puis il se retourna vers le reste des Zendikari, son regard passant sur Nissa aussi rapidement que les autres. « Ne vous en faites pas, je suis ici pour vous aider. Vous êtes tous là ? »

Le kor hocha la tête d’un air solennel. « Nous étions le dernier groupe. Nous avons cru que vous nous aviez abandonnés. »

« Jamais, répondit Jura avec un sourire. Il y a un campement au sud—du moins, ce sera bientôt un campement. Pour l’instant, l’endroit est sûr et ce n’est pas loin. Suivez-moi. »

Il était étonnant de voir avec quelle rapidité il était passé de la simple discussion à donner des ordres. Mais personne ne semblait questionner son autorité, ou même son accent et son armure étranges. Si cet homme connaissait un endroit sûr, les Zendikari le suivraient.

Il hissa Jori sur ses larges épaules. Le restant du groupe était suffisamment en forme pour marcher sans assistance. D’un claquement de son arme à quatre lames, il tira une liane épaisse qui pendait du rocher flottant d’où l’Eldrazi s’était lancé. Il la tendit, puis l’attacha à une protubérance de pierre à ses pieds. « Nous traversons deux par deux. Nous restons groupés. Quand vous arriverez sur l’autre rocher, attendez-moi. »

Les Zendikari se préparèrent, acquiescèrent et les deux premiers avancèrent pour traverser.

Gideon était un bon chef. Il était calme, sûr de lui, et fort. Il les dirigea avec assurance d’un rocher à l’autre.

Nissa voyait l’endroit, pas très loin, où la peste eldrazi ne s’était pas encore étendue. Avec un peu de chance, ils pourraient y arriver sans devoir redescendre dans la marée de corruption, et ce Planeswalker avait l’air de connaître le chemin. Nissa l’en remercia. Elle maintint le regard rivé sur la terre encore saine pendant tout le trajet, suivant Gideon jusqu’à ce qu’ils arrivent à la périphérie de la zone. Là, il ordonna au groupe de redescendre au niveau du sol. Au lieu de passer de liane en liane et de rocher flottant à rocher flottant, ils durent se frayer un chemin au milieu des cadavres des monstres et des hommes, mêlés dans la destruction.

Pendant leur progression parmi les tranchées, ils n’eurent qu’à affronter trois Eldrazi. Nissa observa Gideon pendant le combat. Son arme à fouets brillait quand il frappait les monstruosités, et une lumière ondulait sur sa peau quand un tentacule ou un bras approchait de trop près. Cet homme était puissant.

Illustration par Dan Scott

L’elfe attendit qu’ils soient dans un lieu plus sûr, quand elle vit que Gideon paraissait plus détendu. Puis elle avança jusqu’à l’avant du groupe et se plaça à côté de lui. Elle avait des questions à lui poser. Si quelqu’un d’autre avait senti ce qui était arrivé à Zendikar, ce serait un autre Planeswalker synchronisé avec le pouvoir du plan. Et elle devait le savoir.

Gideon portait son arme brillante d’une main, et Jori de l’autre. L’ondine avait perdu conscience peu de temps auparavant, mais le kor de leur groupe était un guérisseur. Il lui avait prodigué les premiers soins et assuré les autres qu’elle irait bien tant qu’ils pourraient arriver au campement assez rapidement.

Sentant sa présence, Gideon se tourna vers Nissa.

« Bonjour », dit-elle.

« Bonjour. »

« Je suis Nissa. »

« Gideon. Ravi de faire ta connaissance. » Il eut à nouveau ce sourire en coin.

L’elfe se demandait comment il pouvait sourire aussi souvent confronté à une telle dévastation.

« Tu sais bien te battre, dit-il. Tu en as abattu un gros. » Il faisait référence à l’un des Eldrazi qu’elle l’avait aidé à tuer en chemin.

« Ce n’est pas comme ça que j’avais l’habitude de me battre, dit Nissa. Ou du moins, pas dernièrement. Je suppose qu’avant, j’utilisais mon épée et mes flèches, mais ces derniers temps je me.... suis habituée à faire beaucoup plus. Il n’y a pas si longtemps, j’aurais pu me débarrasser des trois sans problème. Sans problème. Même si j’avais été seule. Je suis bien plus capable que cela ne paraît. »

Gideon éclata de rire. « Un tel enthousiasme m’enchante ! Et ne t’en fais pas, tu auras bien des occasions de prouver ce que tu peux faire dans les batailles qui nous attendent. »

« Ce n’est pas... Non, je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, répondit-elle, hésitante. Je... je suis une Planeswalker. Comme toi. »

« Oh ? » Gideon inclina la tête de côté. Elle avait toute son attention.

« C’est pour cela que je suis venue te parler. Comme tu es un puissant mage, je voulais savoir si tu avais ressenti quelque chose. Plus tôt aujourd’hui. Quand le soleil était à son zénith. C’est arrivé brusquement. Il m’a été... arraché. »

Gideon plissa le front. « Qu’est-ce qui a été arraché ? Que s’est-il passé ? »

« Lorsque tu te concentres pour invoquer ton pouvoir—je t’ai vu faire avec des ondulations brillantes—il est encore présent ? Tu ne ressens rien de différent ? Rien n’a changé ? »

« Non, répondit-il, secouant la tête. J’ai toujours mon pouvoir. Rien n’a changé. Pourquoi ? Ton pouvoir... ? »

Nissa le fixa droit dans les yeux. « Il a disparu. C’est comme si on me l’avait arraché. Jamais je n’ai ressenti une telle douleur. Jamais je ne me suis sentie aussi seule. Zendikar a... disparu. » Nissa sentit alors à nouveau tout le poids de sa perte. Ashaya. Sa poitrine se serra autour de l’espace vide qui était en elle.

« Je suis désolé, dit Gideon. Mais je— »

Il fut interrompu par une voix. « Ils sont de retour ! » Une échelle de cordes tomba d’un hèdron flottant énorme juste devant eux. « Il les a ramenés ! »

Trois silhouettes descendirent l’échelle et coururent vers eux, une femme kor à leur tête.

Nissa recula.

« Dest, c’est toi ? » La kor se précipita dans les bras du guérisseur. « Je pensais— » Sa voix se brisa, soudain submergée par les émotions.

« C’est grâce à lui, dit le kor appelé Dest, indiquant Gideon. Il nous a sauvés. »

« Merci ! Oh, merci ! » La kor prit la main de Jura.

Nissa crut voir les yeux de Gideon briller ; il serra la main de la femme dans la sienne. « Un plaisir. »

Ils entendirent des acclamations provenir du campement et d’autres Zendikari descendirent à leur tour, courant vers eux, leur souhaitant la bienvenue.

Nissa s’écarta du groupe et observa la scène à distance. Les autres célébrèrent en riant et en pleurant, puis grimpèrent l’échelle vers ce que les rescapés leur annonçaient comme un campement.

Elle ne voulait pas de toute cette chaleur pour le moment. Elle n’appartenait pas à ce groupe. Sa place était aux côtés de Zendikar. C’était tout ce qu’elle souhaitait : communier à nouveau avec son monde, son ami.

Elle s’agenouilla à l’ombre de l’énorme hèdron et posa sa main sur le sol frais.

« C’est moi », murmura-t-elle. Elle se concentra, rassemblant tout son être, toute son âme. Et, bien qu’elle eût plus peur que jamais—peur de ce qu’elle trouverait... ou pas—elle projeta toute son âme dans la terre, sondant le plus profondément possible, fouillant, espérant. « Où es-tu ? »

Silence.

Zendikar.

Elle se projeta encore plus profondément.

Il n’y avait que le silence.

Ashaya.

Son ami n’était pas là.

Zendikar était vide.

Nissa était vide également.

Elle était seule.

Tandis que le soleil se couchait sur le monde creux, Nissa se releva et marcha en direction de l’échelle, la main crispée sur le pommeau de son épée.


Profil du Planeswalker : Nissa Revane

Profil du Planeswalker : Gideon Jura

Profil du plan : Zendikar

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