L’inquisition lunarque

Posted in Magic Story on 4 Mai 2016

By James Wyatt

James Wyatt joined Magic’s creative team in 2014 after more than 14 years working on Dungeons & Dragons. He has written five novels and dozens of D&D sourcebooks.

Thalia, que l’on surnomme « la gardienne de Thraben », a joué un rôle primordial dans la défense de la ville, durant le siège des morts-vivants orchestré par Gisa et Geralf, les deux nécromanciens. À l’heure la plus noire de cette cité, elle a également affronté Liliana Vess au Helgruft, au cœur de la cathédrale de Thraben. Ainsi, lorsque la Planeswalker a menacé de tuer tous les soldats placés sous ses ordres, Thalia a cédé à la menace et ouvert le Helgruft, pour en libérer les démons qu’il emprisonnait, mais aussi l’archange Avacyn.

Mikaeus, lunarque de l’Église, a péri pendant le siège de Thraben, tandis que son successeur mourait à peine quelques jours après l’inimaginable volte-face d’Avacyn. Aujourd’hui, c’est un nouveau Conseil lunarque, composé d’évêques éminents et de quelques conseillers cathares, qui a été mis en place. C’est par ailleurs une autre figure majeure de la défense de Thraben, un cathare nommé Odric, qui est à l’initiative de ce conseil, créé pour réagir aux débordements meurtriers d’Avacyn. Il y siège d’ailleurs, et y représente les cathares, mais n’a cependant aucune autorité sur les décisions prise par cette assemblée.

Néanmoins, tandis que les exactions des anges se poursuivent et qu’elles ont commencé à faire tache d’huile jusque dans le Conseil lunarque lui-même, les deux officiers cathares sont écartelés entre leur loyauté envers l’Église et leur attachement aux principes qu’elle représente, deux idéaux désormais irréconciliables.


La chevauchée depuis les Terrains d’Elgaud, en Néphalie, jusqu’à la Cathédrale de Thraben, avait duré plusieurs jours, dans la froidure de la lune du chasseur. Thalia avait les doigts engourdis, mais ses joues conservaient encore un peu de la chaleur des flammes de leur dernière étape, et, surtout, son sang bouillonnait de rage. Elle tendit les rênes au palefrenier et lança un regard de défiance à l’ange qui tournoyait au-dessus d’elle comme un charognard, puis s’enfonça dans les couloirs résonnants des bâtiments cathédraux.

Par habitude, elle caressa le collier d’Avacyn qu’elle portait au cou — de son épaule à son cœur, puis en remontant de l’autre côté —, alors qu’elle passait les portes du sanctuaire. Ce faisant, ses yeux s’attristèrent lorsqu’elle repensa aux atrocités commises à Elgaud, sous les auspices de ce symbole sacré.

De nom sinon de fait, elle restait la gardienne de Thraben, même si elle ne passait en réalité plus guère de temps dans la ville haute. Aucun cathare n’osa donc lui barrer la route ni l’interroger sur ses intentions. Elle monta un escalier, suivit un couloir et entra dans le bureau que le conseil avait dévolu au maréchal lunarque. Évidemment, il ne s’y trouvait pas.

Thalia se débarrassa de sa cape en la jetant sur un siège, puis passa la tête dans le couloir. « Vous ! dit-elle au cathare qui montait la garde. Trouvez-le ! »

Elle frappa ses mains gantées l’une contre l’autre et les frictionna avec insistance, espérant quelque peu réchauffer ses doigts glacés pendant qu’elle faisait les cent pas dans le petit bureau.

Lorsqu’elle tourna le dos à la porte, personne ne se tenait sur le seuil ; trois pas plus tard, quand elle fit demi-tour, il était là. Elle s’immobilisa.

« Thalia ! » s’exclama Odric avec chaleur, lui ouvrant les bras pour lui donner l’accolade.

Il avait vieilli. Bien sûr, à l’exception d’une mèche de jais sur le front, il avait les cheveux blancs depuis des années, mais il avait toujours conservé une apparence juvénile. À présent, au contraire, son visage état ridé d’inquiétude.

« C’est un plaisir que de te revoir, mon vieil ami » déclara-t-elle souriante, en allant à sa rencontre. Pourtant, au lieu de le serrer dans ses bras, elle frappa du poing sa plaque thoracique filigranée d’argent, et son sourire s’évanouit. « Sais-tu ce qui se passe en ce moment ? »

Il soupira et laissa retomber les bras. « Je sais que nous vivons une époque funeste », admit-il.

« Des enfants ! s’insurgea-t-elle. Ce sont des enfants que nous brûlons vifs ! "Contaminés par le péché", quelles balivernes ! »

« Tu parles d’Elgaud ? » l’interrompit-il.

« Oui, évidemment ! Ces exactions doivent cesser, Odric. Ulmach a perdu toute maîtrise de soi ! »

« Il est Grand Inquisiteur, Thalia. C’est lui le maître pour ce qui concerne l’Église en Néphalie. »

« Non, répondit-elle, martelant encore l’armure de ses poings. C’est bien ton Conseil lunarque qui commande toujours l’Église, n’est-ce pas ? »

Odric se glissa entre elle et le mur et pénétra enfin dans son bureau. « Ce n’est pas “mon” conseil, rétorqua-t-il, mais l’inquisition agit sous son autorité, effectivement. »

« Cela doit cesser », répéta-t-elle.

« Et ensuite ? Comment prévois-tu d’apaiser la colère des anges ? »

« T’entends-tu parler ? Tu penses réellement que, si les anges sont furieux, c'est parce que nous tolérons le péché ? Odric, les anges sont supposés nous protéger, pas réduire nos villages en cendres et nous, nous sommes censés protéger les enfants, pas les brûler au bûcher ! Crois-tu vraiment que c’est ce qu’Avacyn attend de nous ? »

« C’est pourtant Avacyn elle-même qui mène cette campagne de purification, tu le sais. Si le péché humain éveille sa fureur, alors, pour nous préserver de son courroux, il nous faut éradiquer le vice qui est en nous. Avacyn nous a donné l’exemple : si elle n’écoute plus les suppliques des impurs, nous devons faire de même. »

« Les impurs ? Quel terrible péché penses-tu donc que ces enfants aient commis ? »

« Doutes-tu du jugement de l’Inquisition ? »

« Oui, justement ! Comment peut-on regarder dans les yeux ou dans le cœur d'un enfant et y trouver le mal — un mal qui, de surcroît, justifie pareil supplice ? »

« Si les inquisiteurs condamnent effectivement à mort des enfants… »

« Mais je les ai vus, de mes yeux vus ! »

« C’est qu’ils doivent avoir de bonnes raisons. Sainte Avacyn confère à son église le pouvoir de débusquer le mal, de le réprimer et d’en prémunir les innocents. »

« Mais ils en abusent, voyons ! »

« Que voudrais-tu que je fasse ? »

Thalia lui prit la main. Malgré les gants qu’ils portaient l’un et l’autre, elle la trouva chaude, comparée au froid qui la glaçait elle-même jusqu’à l’os. « Adresse-toi aux membres du conseil ! enjoignit-elle. Ouvre-leur les yeux ! »

« Tu sais bien que je n’ai pas droit de vote au conseil. »

« Mais tu y as de l’influence : tu représentes les cathares. Fais-toi entendre ! »

Odric lui tourna le dos. « Mais je suis soumis à leur bon vouloir, à la volonté d’Avacyn. »

« Ce n’est pas nécessairement la même chose, tu le sais. »

Il baissa la tête, mais ne répondit rien.

Soudain terrassée par la fatigue, Thalia s’affala sur le siège où elle avait jeté sa cape.

« Ai-je fait ce qu'il fallait, Odric ? » demanda-t-elle.

Il se retourna et lui adressa un sourire indulgent : ils avaient déjà eu cette conversation, mais Odric savait que Thalia avait besoin de la réitérer de temps à autre. « Tu as libéré Avacyn, répondit-il, et sauvé tes soldats des griffes de la nécromancienne. »

« Certes, mais j’ai aussi relâché d'innombrables démons, et certains d’entre eux ont échappé aux anges. »

« Ils se terrent. »

« Mais ils reviendront… tous. Ils sont invincibles. C’est justement ce pourquoi le Helgruft existe. Et je l’ai laissée le détruire. »

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Illustration par Todd Lockwood

« Tu as libéré Avacyn », répéta-t-il.

« Et si cela aussi avait été une erreur ? » insista-t-elle. Il plissa le front un peu plus, mais elle poursuivit : « Et si le temps qu’elle avait passé dans le Helgruft l’avait corrompue et fait d’elle une démone ? »

Odric prit un air grave. « Tu ne devrais pas me dire pareilles choses. » Il avait raison, bien sûr, et jamais auparavant elle n’avait osé verbaliser ces réflexions. « Je suis membre du Conseil lunarque… »

« Tu es un homme juste. »

« Je sers Avacyn et son Église, et, au cas où tu l’aurais perdu de vue, toi aussi, Gardienne de Thraben. »

Thalia se leva d’un bond. « Je sers les principes qu’Avacyn représente — ou plutôt qu’elle représentait. Je sers la douce lueur de la lune qui repousse les terreurs nocturnes. Je sers les liens qui nous unissent, ceux qui bannissent la peur et nous empêchent de nous déchirer. Je sers la vertu, à laquelle nous aspirons tous. Si Avacyn s’oppose à ces principes, alors elle ne vaut guère mieux qu’un démon, et je ne saurais donc la servir, pas plus que son Église. »

Le visage furibond d’Odric fut soudain tout près du sien. « Je ne puis te laisser ainsi placer sur le même pied sainte Avacyn et les démons qu’elle a justement combattus depuis des millénaires. Comme tu es mon amie, je n’irai pas plus loin que t’enjoindre à quitter Thraben, mais surtout, que nul ne t’entende proférer pareils blasphèmes ! Grëte ? »

Une tête rousse apparut dans l’embrasure de la porte. Thalia sursauta, car elle ne s’était pas aperçue que la femme de main d’Odric se tenait dans le couloir. Avait-elle entendu leur conversation ?

« Oui, Maréchal ? » s’enquit Grëte.

Odric tourna de nouveau le dos à Thalia. « Veuillez escorter la Chevalière hors des murs de la ville. »

« À vos ordres ! »

Thalia posa la main sur le dos de son ami. « Odric… »

« Adieu, Thalia. »

Elle déglutit avec difficulté, incapable d’ajouter quoi que ce soit.


Grëte lui tint les rênes du cheval tandis que Thalia se mettait en selle, évitant le regard de cette dernière comme elle l’avait fait depuis leur sortie du bureau d’Odric. Lorsqu’elle lui rendit les lanières, elle consentit enfin à la regarder dans les yeux.

« Qu’allez-vous faire ? » demanda-t-elle à voix basse.

« Je vais me battre, répondit Thalia. J’ai fait le serment de défendre la population de cette contrée des monstres qui voudraient la détruire. Je vais donc poursuivre cette tâche. Si les cathares et les inquisiteurs sont devenus des monstres, alors je défendrai la population contre eux. Et si les anges eux-mêmes se sont changés en monstres… »

« Vous oseriez vous opposer aux anges ? » questionna Grëte, abasourdie.

« S’il le faut, oui. »

« Comment êtes-vous si certaine d’avoir raison ? »

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Force des armes | Illustration par John Stanko

Dans ce cri du cœur, Thalia perçut une cohue de sentiments mêlés, parmi lesquels ce doute qui la taraudait elle-même et la privait de sommeil depuis des semaines. Visiblement, Grëte, elle aussi, réclamait des certitudes. Si seulement elle avait pu lui en offrir !

« Si je me trompe, répondit-elle enfin, je préfèrerais tomber dans l’hérésie que trahir ma conscience. »

L’officier lâcha les rênes et détourna le regard en s’écartant du cheval.

« Vous pourriez m’accompagner… » suggéra Thalia.

« Non, répondit Grëte, tout autant à elle-même qu’à son interlocutrice. Mais j’espère… Je vous souhaite bonne chance, Thalia. »

« Merci. »


Plusieurs semaines après, Odric entendait encore dans sa tête la voix de Thalia tandis qu’un cathare rendait compte au Conseil lunarque, sur un ton un peu trop diligent, des récentes actions de l’Inquisition à Elgaud. À chaque fois que le jeune homme prononçait les mots « contaminé par le péché », il se remémorait Thalia outragée, et chaque mention du Grand Inquisiteur lui rappelait ses paroles : « Ulmach a perdu toute maîtrise de soi. » Écouter par le menu les interrogatoires ainsi que la description de tortures et d’exécutions lui devenait trop pénible, aussi se mit-il plutôt à scruter les visages des évêques qui formaient le conseil.

Certains d’entre eux étaient visiblement tout aussi mal à l’aise que lui, mais d’autres, au contraire, s’étaient penchés en avant, les yeux exorbités, un rictus malsain aux lèvres, comme s’ils se repaissaient des détails les plus atroces. Thalia avait-elle raison ? se demanda-t-il. Sommes-nous tous devenus des monstres ?

Un grand bruit le tira de sa rêverie : la porte de la salle venait de s’ouvrir à grand fracas. Les bottes de Thalia résonnèrent sur le dallage. Le jeune cathare s’écarta, visiblement intimidé par sa présence, mais surtout par la rage qui fulminait dans ses yeux.

« Thalia, que faites-vous céans ? » demanda-t-il, brisant l’inconfortable silence.

Monseigneur Jerren se leva, croisa les bras et protesta : « Nul ne saurait ainsi interrompre une séance du Conseil lunarque ! »

« Je suis la gardienne de Thraben, répliqua Thalia, et je réclame le droit de m’adresser au conseil. »

« Tu ne peux plus prétendre à ce titre, Thalia », objecta patiemment Odric. Jerren sourit. « Le conseil t’a destituée. »

Thalia considéra Odric sans sourciller. La rage dans son regard s’était muée en mépris, comme si Odric n’était qu’un vil serpent se tordant à ses pieds : il avait trahi sa confiance et dénoncé son hérésie auprès du conseil. L’estomac du maréchal se noua.

Jerren eut un sourire imbécile et reprit : « Pourtant, nous sommes d’humeur charitable ce jour d’hui. Alors, pour quelle raison souhaitez-vous donc prendre la parole ? »

Thalia tourna son regard dédaigneux vers Jerren. « Je suis venue vous confondre, Monseigneur », dit-elle, cinglante.

Odric se redressa sur son siège, la gorge serrée.

Thalia poursuivit : « J’apporte la preuve de votre collusion avec le démon Ormendahl, alias le Prince profane, ainsi qu’avec les Skirsdag, dont vous êtes à présent le chef. »

Jerren éclata de rire. De rire. D’autres conseillers se mirent à protester, mais l’évêque, président nominal de l’assemblée, réagit en s’esclaffant de se voir accuser de diriger un culte démoniaque.

« Montrez-nous ces prétendues preuves ! » exigea une voix, ce qui rétablit l’ordre dans l’auditoire.

Ce fut au tour de Thalia de sourire. Elle avait à présent une chance d’étayer ses accusations ; elle n’aurait pu espérer mieux. Elle se tourna pour interpeler l’aréopage, sans pour autant croiser le regard d’Odric. « Il y a trois jours, exposa-t-elle, j’ai mené un groupe de cathares dans la forêt de la paroisse de Wittal, près des ruines d’Estwald. Nous étions à la recherche d’une redoutable envoûteuse, qui s’était acharnée sur plusieurs villages alentour. Enfin, nous avons trouvé des empreintes de sabots dans la terre meuble. »

« Nous attendons toujours vos preuves ! » l’interrompit l’un des évêques.

Odric observa Jerren : celui-ci s’était rassis, adossé à son siège, les doigts joints devant la bouche, comme pour dissimuler le sourire railleur qui retroussait ses lèvres.

« La piste nous a conduit à la caverne qui servait de repaire à l’envoûteuse. Devant son antre, un cheval portant l’insigne de ce conseil broutait l’herbe noircie. Quand nous avons chargé à l’intérieur, nous avons surpris l’envoûteuse arrachant le cœur encore battant d’un messager, comme si elle se préparait à y mordre à pleine dents. »

Certains membres du conseil eurent une grimace de dégoût et détournèrent le regard, mais Odric remarqua que ceux qui fixaient encore Thalia arboraient la même expression que lorsqu'ils avaient écouté le rapport du jeune inquisiteur.

« Nous avons tenté de capturer la sorcière, mais elle s’est défendue comme une furie, usant de toute sa puissance démoniaque. Nous nous sommes vus contraints de la tuer. »

« Ce qui l’empêchera de témoigner, comme c’est commode ! » railla quelqu’un.

Thalia ne tint pas compte de cette interruption. « Le cavalier était un messager de cette cathédrale, porteur de cette dépêche. » De sous son manteau, elle sortit un parchemin couvert de taches brunes, sans doute du sang séché. « Lisez-le et jugez par vous-mêmes si mes accusations se vérifient. Cette lettre porte le sceau et la signature de Monseigneur Jerren, et il y donne à cette envoûteuse des instructions de la part du Prince profane ! »

Les pieds et les mains d’Odric s’engourdissaient, et son pouls tambourinait à ses tempes. Le récit de Thalia était accablant. Était-il possible qu’elle dise vrai ?

Celle-ci s’approcha de la table du conseil et tendit le parchemin à l’un des évêques les moins influents, un certain Quilion, qui lança un regard timide à Jerren et refusa de prendre la missive. Thalia n’en eut cure et tendit la lettre à son voisin. Dans un silence glacial, trois membres du conseil refusèrent ainsi successivement de la lire, avant que Carlin ne l’accepte enfin d'une main tremblante. Cette dernière pâlit en lisant la page maculée.

« Qu’avez-vous à répondre à cette accusation, Jerren ? » interrogea-t-elle au bout de quelques instants.

« C’est de toute évidence un faux ! » s’insurgea Quilion, qui pourtant, n’avait pas examiné le parchemin.

« Ce récit n’est qu’une affabulation ! » renchérit un autre évêque.

Odric ne parvenait pas à y croire, mais savait néanmoins que, quelle que soit la gravité du désaccord entre Thalia et le conseil, jamais elle ne contreferait des preuves. Aussi, quand il s’autorisa à envisager qu’elle disait vrai, il dut admettre que Jerren, tout évêque qu’il soit, n’était pas non plus un parangon de vertu… Mais le chef des Skirsdag, à la tête du Conseil lunarque ?!

« Bien entendu que c'est impossible ! » riposta Jerren.

« Pour moi, il n’y a qu'une seule hérétique dans cette pièce », accusa Quilion. Il lança un regard à Jerren, comme s'il cherchait son appui.

Les membres du conseil se remirent à tempêter, exigeant cette fois l’exécution de Thalia. Odric, quant à lui, était encore hébété. Thalia se rembrunissait à mesure que d’autres prélats se rangeaient aux côtés de Jerren. Sans doute s’était-elle attendue à une certaine opposition, mais pas à ce point. L’influence de Jerren sur ses pairs était visiblement plus pernicieuse qu’escompté. Elle porta sa main à son épée.

Sans lui laisser le temps de défourailler, plusieurs cathares lui saisirent les bras, puis attendirent les ordres de Jerren. D’un geste dédaigneux, celui-ci jeta sur elle l’anathème, et ils l’emmenèrent.

« Odric ! s’écria-t-elle, sa voix perçant la clameur qui se s’était pas éteinte. Je sers la lumière ! »

La douce lueur de la lune qui repousse les terreurs nocturnes, avait-elle dit. Je sers les liens qui nous unissent, ceux qui bannissent la peur et nous empêchent de nous déchirer.

Or le Conseil lunarque, paralysé de peur, venait de se retourner contre l’une de ses plus ferventes zélatrices.

Les portes se refermèrent sur Thalia et, le sourire aux lèvres, Jerren fit signe au jeune cathare de reprendre son rapport sur les dernières horreurs perpétrées à Elgaud au nom du Conseil lunarque.


Odric se précipita dans les sous-sols de la cathédrale, où, l’espérait-il, Thalia attendait encore son exécution. On ne l’aurait assurément pas encore emmenée pour la pendre dans la cour, pas sans avoir auparavant observé le rituel voulu pour exécuter une hérétique aussi éminente.

« Je dois parler à la prisonnière », intima Odric à la geôlière. La jeune femme salua et s’écarta pour le laisser passer.

« Ne dis rien, murmura-t-il à Thalia par la lucarne découpée dans la porte de sa cellule. Nous allons sortir d’ici ensemble. »

« Comment ? »

« Je t’ai dit de te taire. » Il se retourna vers la soldate. « Garde, ouvrez cette cellule ! »

Malgré sa surprise première, l’intéressée détacha le trousseau qu’elle portait à la ceinture. Odric opina d’un air approbateur : Au moins, certains d’entre nous savent-ils encore où est leur devoir, pensa-t-il.

La porte du cachot s’ouvrit en grinçant, et Odric aida Thalia à se lever du sol fangeux. Il remarqua une ecchymose toute fraîche sur sa joue. S’était-elle débattue ? Ou bien les gardes de son escorte s’étaient-ils eux aussi laissé emporter par ce sadisme qui semblait désormais prévaloir jusque dans la cathédrale d’Avacyn ?

Ils montèrent les escaliers. Grëte, la fine épée de Thalia en main, les attendait en haut.

« Les chevaux ? » demanda Odric tandis que Thalia bouclait son épée à son baudrier.

« Ils devraient être harnachés, le temps que nous arrivions aux écuries », répondit Grëte.

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Croisée d'Odric | Illustration par Michael Komarck

« Beau travail ! »

« Où allons-nous ? » questionna Thalia.

« C’est à toi de me le dire, répondit Odric. Tu nous as raconté que tu étais accompagnée par d’autres cathares, à la paroisse de Wittal. Y sont-ils encore ? »

« Effectivement. »

« Dans ce cas, et si nous les rejoignions ? »

« D’accord. J’ai beaucoup à te dire. »

Ils n’étaient plus loin des écuries, bientôt libres du Conseil lunarque, de Jerren et de la turpitude qui gangrénait peu à peu les lieux. Soudain, cinq cathares leur bloquèrent la route.

« Ne faites plus un pas, Maréchal ! » signifia celui du milieu. Odric le reconnut : il s’appelait Dougan. Il l’avait lui-même formé, des années plus tôt. « Ordre de Monseigneur Jerren », ajouta-t-il sur un ton presque marri.

Odric continua de marcher.

« Écartez-vous et laissez-nous passer », somma-il, Grëte et Thalia sur ses talons.

 

« Je ne le puis, Maréchal. » La contrition avait disparu de sa voix, remplacée par une farouche détermination. « L’évêque s’attendait à une telle traîtrise de votre part, et il a ordonné de vous ramener tous les trois en salle du conseil. »

D’autres cathares arrivaient derrière eux. Au bruit de leurs bottes, ils devaient être trois. Donc huit contre trois, s’il fallait en découdre.

Odric faisait face à présent au jeune Dougan, tandis que Thalia et Grëte étaient chacune en position vis-à-vis des cathares qui le flanquaient.

« Dougan, laissez-nous passer ! » répéta le maréchal.

« Non ! »

Odric voulut forcer le passage, mais un bruit d’acier soudain dégainé derrière lui changea la mise.

À huit contre trois, les chances de l’emporter restaient raisonnables dans l’absolu, mais certainement pas si les trois adversaires en question figuraient parmi les soldats les plus entraînés de l’Église. Le premier revers d’Odric projeta la lame de Dougan sur le pavé. Pendant que son ancien élève tentait de récupérer son arme, le maréchal se retourna pour parer une attaque dans son dos, venue de Marta, autre jeune cathare qu’il avait formée. Sa riposte laissa à celle-ci une estafilade à l’épaule — déjà, à l’entrainement, elle baissait toujours sa garde — et elle recula en titubant.

Dougan revint alors à la charge, avec son épée toutefois en trop haute position. Odric hocha la tête de déception : il pensait lui avoir mieux enseigné l’escrime. Il plongea aisément sous cette attaque maladroite et frappa Dougan au ventre, retenant d’abord son coup avant de finalement éventrer le jeune homme. Il avait presque oublié qu’ils n’étaient pas à l’exercice, avec des épées de bois.

Peut-être son adversaire l’avait-il perdu de vue lui aussi, car il écarquilla les yeux et lâcha son arme, plaquant une main sur la tache rouge qui s’étalait soudain sous ses côtes.

Un troisième cathare, dont le nom lui échappait, plongea sur lui, mais le malchanceux s’empala lui aussi sur la lame du maréchal. Marta, qui avait continué de ferrailler malgré sa blessure à l’épaule, tomba sous la lourde épée de Grëte.

Haral se lança alors sur Odric. C’était un soldat plus âgé, qui avait combattu à ses côtés contre les zombies. Contrairement à Dougan, il avait des années d’expérience derrière lui et, avec davantage de détermination, il aurait été nommé commandant de son escouade. On allait bien voir si cette opiniâtreté lui faisait toujours défaut aujourd’hui. À voir les larmes qui lui coulaient sur les joues, sans doute que non, mais il fit face à Odric, bloquant la sortie.

L’épée du maréchal le frappa au casque, le faisant chanceler, mais il ne chut pas et resserra sa prise sur son épée.

« Vous allez devoir me tuer, maréchal ! » gronda-t-il.

Odric s'avança, déchaînant une grêle d’acier qui fit reculer son adversaire. Celui-ci ne parvenait pas à contre-attaquer, démontrant une fois de plus son manque de hardiesse. Instinctivement, Odric profita de l’ouverture qui, inévitablement, se présenta, et lui trancha la gorge.

Les portes de la cathédrale étaient maintenant toutes proches. Odric jeta un coup d'œil aux huit cathares blessés ou mourants dont les corps jonchaient le sol lustré de la cathédrale. Des ouailles de l’Église. « Puissent les anges du vol d’albâtre vous guider !… » murmura-t-il avec amertume, en se demandant si ces derniers accordaient encore une quelconque valeur aux âmes humaines.

« … Vous guider vers le Sommeil béni », compléta Thalia, juste à côté de lui. Elle caressa l’emblème d’Avacyn sur son collier, faisant glisser sa main de son épaule à son cœur, puis en remontant de l’autre côté. Ensuite, elle considéra son ami, les yeux emplis de larmes, avant de se précipiter vers les portes.

 

Une partie d’Odric venait de mourir dans cette cathédrale, mais ne s’en élança pas moins au dehors avec Thalia et Grëte, pour rejoindre les écuries. Comme l’avait promis cette dernière, trois chevaux les y attendaient. Les trois fugitifs ralentirent à peine pour monter en selle, avant de lancer leurs montures au grand galop, en abandonnant derrière eux la cathédrale, Thraben et leur ancienne vie.


« Deux tiers d’entre eux sont sous la coupe de Jerren, déclara Thalia, s’adressant au petit groupe de cathares qu’elle avait rassemblés dans une minuscule chapelle de Prochelande. J’avais visiblement sous-estimé l’influence d’Ormendahl sur le conseil. »

Désemparés, ses compagnons hochèrent la tête.

« Et tu n’en savais rien ? » demanda-t-elle à Odric.

Le maréchal resta coi ; il n’avait pas soufflé mot depuis leur départ de Thraben. À vrai dire, elle n’était pas certaine qu’il ait même cligné des yeux ; il restait assis sans bouger, le regard dans le vide.

Elle soupira et lui posa une main sur l’épaule. « Je crois comprendre ce que tu es en train de vivre, mon vieil ami, lui murmura-t-elle à l’oreille. Nous avons tous du mal à accepter les faits. »

« Il survivra, décréta Grëte. Il lui faut juste un peu de temps et du repos. »

« Je sais, admit Thalia. Nous lui donnerons tout le temps qu’il lui faudra. »

« À présent, que puis-je faire ? » demanda Grëte.

Thalia sourit. « Vous vous souvenez, quand je vous ai demandé de m’accompagner ? Eh bien, j’aurais dû accepter. »

« Je suis heureuse que vous ne l’ayez pas fait. À l’heure qu’il est, si vous n’aviez pas été là pour aider ma fuite, je pendouillerais dans la cour de la cathédrale. Et vous êtes toujours là, ici et maintenant. »

« Et qu’allons-nous faire, “ici et maintenant” ? »

« Bienvenue à l’Ordre de Saint Traft », répondit Thalia, indiquant la modeste chapelle d’un large geste, comme s’il s’agissait d’un palais.

« Saint Traft ? Vous avez adopté pour votre groupe un protecteur des plus illustres : Tueur de démons, Adoré des anges, Martyr de l’Œil de l’aiguille ; il n’est pas de saint patron plus propice. »

« Ce n’est pas moi qui l’ai adopté, se défendit Thalia avec un sourire. C’est lui qui m’a choisie. »

Une brume lumineuse enveloppa alors Thalia, faisant flamboyer ses cheveux. Son visage lui-même parut rayonner sous l’effet d’un feu intérieur, puis son visage se dédoubla en deux faces différentes mais superposées, dont l’une glissa bientôt de côté, avant de se doter d’un corps entier, éblouissant mais intangible : un saint geist, saint Traft en personne.

Thalia posa la main sur l’épaule de Grëte. « Êtes-vous prête à combattre ? »

Sa compagne tomba à genoux, mais son regard resta fixé sur le visage de Thalia. « J’irai où vous me commanderez d’aller. »


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