Points de rupture

Posted in Magic Story on 18 Janvier 2017

By Doug Beyer

Senior creative designer on Magic's creative team and lover of writing and worldbuilding. Doug blogs about Magic flavor and story at http://dougbeyermtg.tumblr.com/

Histoire précédente : Les Cieux de Ghirapur

Après la reconquête du Centre d’Éther par le Consulat, les Sentinelles et nombre de leurs alliés renégats sont néanmoins parvenus à fuir à bord de leur aéronef fraîchement équipé, le Cœur de Kiran. Jace, quant à lui, s’était temporairement séparé du groupe, le temps d’aider la pirate Kari Zev à forcer le blocus aérien instauré au-dessus de Ghirapur. Actuellement, l’équipage du Cœur de Kiran approche de la Tour d’Éther, où Tezzeret met la dernière main à ses machinations.


Gideon regarda dans l’œilleton de la longue-vue et la mit au point en faisant pivoter ses lentilles, jusqu’à ce que le Souverain des cieux lui apparût avec netteté. Le vaisseau amiral du Consulat prit de la gîte et piqua du nez, laissant derrière lui un rideau de fumée semblable à la traîne d’un manteau de cour, puis sombra mollement derrière les toits de Ghirapur, suivi dans sa chute par un essaim d’appareils alliés plus petits, loyaux courtisans d’un monarque déchu.

« Il s’est écrasé, annonça Gideon laconiquement. C’en est également fini du blocus aérien. Jace et la capitaine Zev ont réussi. »

Chandra s’assit lourdement à côté de lui, à la proue du Cœur de Kiran, en s’appuyant au bastingage. « Dans ce cas, nous n’avons plus besoin du Centre d’Éther. Nous avons tout ce qu’il nous faut ici même pour attaquer directement Tezzeret. »

« Notre cible est avant tout le Pont planaire », lui rappela Gideon, marri de voir Chandra ainsi affalée, et cramponnée au plat-bord comme à une bouée de sauvetage. Son combat contre Baral l’avait presque anéantie. « Et toi, tu n’es pas en état d’affronter qui que ce soit », ajouta-t-il.

Ramenant ses genoux à sa poitrine, la pyromancienne se recroquevilla. « Je vais bien », affirma-t-elle.

À l’aide de sa lunette, Gideon reprit l’observation de la lente chute ignominieuse du Souverain des cieux en espérant que son effondrement au sol serait aussi peu violent que son naufrage et qu’il s’accompagnerait de sirènes d’alerte ainsi que de mesures d’évacuation. Les habitants de ce plan, même les complices du Consulat, n’étaient pas des démons, aussi ne leur souhaitait-il pas davantage de mal qu’ils n’en eussent déjà subi. Son unique souci était d’empêcher la finalisation du Pont planaire.

« La petite a raison, lança Liliana, étendue sur une chaise longue, le regard caché dans l’ombre d’une ombrelle. Il ne faut pas laisser passer encore une chance d’éliminer Tezzeret. »

« Si nous arrêtons cette machine, nous mettons fin à la menace », objecta Gideon.

« Ne te fais pas d’illusions, insista Liliana. En définitive, cette machine n’est rien. »

« Pourtant, quand elle sera anéantie, Tezzeret disparaîtra lui aussi, argua Gideon. De toute façon, nous ne sommes pas, pour l’instant, en mesure d’attaquer, car la Tour est toujours bien gardée. Nous n’interviendrons pas tant que les inventeurs ne nous auront pas proposé de solution concrète. »

C’est alors que Pia Nalaàr apparut à point nommé au sommet de l’escalier provenant de la soute et déclara : « Nous avons quelque chose à vous montrer. »

Avant de s’enfoncer dans les entrailles du navire à la suite des autres, Gideon jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Au-delà de l’épave du Souverain des cieux, s’élevait l’étincelante Tour d’Éther, là où Tezzeret faisait inéluctablement assembler son Pont planaire.


Le poste du Cœur de Kiran était un compartiment compact, hérissé, sur son périmètre, d’un entrelacs d’épontilles et de serres recouvertes de filigranes. En écoutant le vent siffler à travers les joints de la trappe découpée dans le plancher métallique, Gideon sentit à quel point ses pieds étaient près du vide. Il pensa fugitivement au temps qu’il mettrait à s’écraser au sol, tandis que le vent mugirait à ses oreilles. Il décida alors que c’étaient là des réflexions bien sinistres et y mit immédiatement un terme.

Saheeli et Rashmi se tenaient près d’un objet suspendu au plafond, caché sous une bâche, de la longueur d’un cercueil et apparemment plus effilé à l’une de ses extrémités.

Pia fit un pas en avant pour prendre la parole : « Avec la défaite du Souverain des cieux, le blocus s’est fragilisé. D’ici quelques heures, nous devrions donc pouvoir le forcer, grâce au Cœur de Kiran, et lancer l’assaut contre la Tour du Consulat. Nous estimons qu’il constituera alors le meilleur moyen de mettre un terme aux projets de Tezzeret », annonça-t-elle en tirant sur la bâche pour la faire tomber au sol et dévoiler ainsi une machine volante, rutilante et au nez pointu. D’une taille comparable à celle de Gideon, elle se terminait à l’arrière par une énorme hélice.

Art by Lius Lasahido
Espoir de Ghirapur | Illustration par Lius Lasahido

« Rashmi et Saheeli ont conçu un mécanoptère ad hoc, poursuivit Pia. Il recèle un disrupteur d’Éther, dispositif capable de mettre le Pont hors service une bonne fois pour toutes. »

Saheeli fit alors coulisser un panneau situé sur le dessus de l’appareil, exposant ainsi l’équipement complexe qu’il renfermait. « Sa construction a réclamé toutes les pièces détachées dont nous disposions, mais il devrait fonctionner, expliqua-t-elle. Il générera une unique onde d’énergie, qui grillera l’anneau interne du Pont. La structure de celui-ci semblera pratiquement intacte, mais il sera devenu inutilisable, car son mécanisme interne sera détruit, et Tezzeret se retrouvera Gros-Jean comme devant. »

Rashmi, quant à elle, paraissait prête à jeter, elle-même et de ses mains nues, ce mécanoptère exceptionnel au visage de Tezzeret. « Je l’ai baptisé Espoir de Ghirapur », conclut-elle dans un visible effort pour conserver son sang-froid.

Gideon opina, conscient des affres que Rashmi devait vivre, à savoir à quoi allait servir son dur labeur d’avant et d’après la Foire aux inventeurs. Elle avait donc visiblement canalisé toute sa créativité et ainsi inventé un nouvel appareil ingénieux, conçu pour annihiler l’abomination en laquelle avait été dévoyée son œuvre. « Il semble rapide, » observa le mage.

« Sa vitesse lui permettra en effet de se faufiler à travers les tirs des batteries de défense aérienne, lui confirma Rashmi. À condition toutefois que nous parvenions à nous approcher suffisamment de la Tour pour le lancer. »

« Oui, un obstacle demeure : la tourelle, mentionna Pia. Nos espions nous ont appris que les artificiers du Consulat avaient installé un énorme canon à Éther à la base de la Tour, très précis et qui dispose d’une portée suffisante pour détruire n’importe quel engin volant dans le ciel de Ghirapur, qu’il s’agisse de l’Espoir de Ghirapur comme du Cœur de Kiran. »

« Serait-il envisageable de le couper de sa source d’énergie, autrement dit de priver d’Éther les consulaires une fois encore ? » demanda Saheeli.

« Ils s’y attendraient, lui répondit Pia. Nous avons en effet repéré des patrouilles chargées de protéger les éthéroducs alimentant la Tour. »

« Cette tourelle, sont-ce des canonniers vivants qui la manœuvrent ? » interrogea Liliana en considérant négligemment ses ongles.

Gideon se tourna vers elle, hérissé par son sous-entendu, à préciser ainsi « vivants ». « Nous ne molesterons ni ne tuerons personne si cela ne s’impose pas, Liliana, lui rappela-t-il. Il est impératif d’envisager d’autres solutions. »

Liliana inclina la tête, gratifiant Gideon d’un regard empreint tant de condescendance que de pitié, face à la candeur qu’elle croyait visiblement voir en lui.

« Nous ne sommes pas venus donner la mort aux habitants de cette cité », précisa celui-ci avant de s’adresser au groupe : « Si nous sommes là, c’est pour arrêter Tezzeret, et l’Espoir de Ghirapur en est l’instrument. En revanche, si nous ne parvenons pas à désactiver cette tourelle, nous nous ferons abattre avant même d’avoir pu nous approcher. »

« J’ai peut-être un expédient pour y parvenir, annonça Pia. Toutefois, mon plan exigera le renfort d’une équipe au sol. »

« Je t’accompagnerai, maman », lança Chandra aussitôt.

En l’entendant, Gideon recensa ceux qui resteraient alors à bord et aux pouvoirs dont ils disposaient. Il hocha la tête en signe de refus et expliqua : « Ta pyromancie est essentielle pour défendre ce navire, Chandra. En phase d’approche, nous allons en effet affronter une armada d’appareils de défense, qu’il va falloir abattre pour ouvrir la voie à l’Espoir de Ghirapur. »

« En fait, je pensais plutôt à Nissa, suggéra Pia, sereine, en tapotant la main de sa fille, car il nous faut quelqu’un capable de repérer et de suivre les lignes d’Éther. »

La jeune pyromancienne serra les poings, et Gideon l’entendit grommeler entre ses dents : « Je dois être à tes côtés pour veiller sur toi. »

« Tu penses donc que c’est à toi de me protéger ? » lui souffla Pia avec un petit sourire.

« Je vous ai déjà fait défaut une fois, à toi et papa, mais pas deux. »

« C’est moi qui escorterai l’équipe au sol, annonça Ajani. N’aie crainte, petite flamme, je les protégerai. »

Chandra abandonna alors sa moue renfrognée pour saisir le guerrier léonin par la taille, avant de le relâcher rapidement et de croiser les bras. Pia posa une main rassurante sur la taille de sa fille.

Gideon approuva fermement d’un signe de tête, puis déclara : « Reste le problème de Tezzeret lui-même. »

Art by Jaime Jones
Cœur de Kiran | Illustration par Jaime Jones

Liliana leva les yeux, son intérêt soudainement ravivé.

« Quelle que soit l’offensive lancée contre lui, il la verra venir, remarqua le mage. De plus, ses pouvoirs lui permettent de saboter en un tournemain un engin comme l’Espoir de Ghirapur. »

« Laissez-moi me charger de lui », intervint la nécromancienne.

Gideon afficha un air dubitatif et rappela : « Tout ce que nous voulons, c’est détourner son attention. »

Liliana ajusta l’un de ses gants en soie et ironisa : « Il me semble que voir sa chair arrachée de son squelette constitue une distraction suffisante, non ? »

Gideon se retint manifestement d’exploser, pour s’adresser aussi calmement que possible au reste du groupe : « Je vous demande pardon, auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant, Liliana et moi ? »

Après avoir échangé des regards confus, les autres se dirigèrent vers l’escalier. Dès qu’ils eurent disparu, Liliana se départit de son aménité de façade et lança : « Je suis notre meilleure arme contre Tezzeret et tu le sais fort bien. Tu dis toi-même que notre mission consiste avant tout à le neutraliser. Alors, parfait, car c’est exactement ce que je me propose de faire ! »

« Notre objectif se limite à empêcher Tezzeret d’ouvrir des portes entre les plans », objecta Gideon.

Liliana émit un gloussement moqueur, puis s’expliqua : « Tezzeret vivant, il n’aura de cesser que de réassembler un Pont planaire et ne reculera devant rien pour le faire, quitte à réduire en esclavage quiconque pourrait l’y aider et jusqu’à ravager tous les plans pacifiques où vivent des inventeurs susceptibles de l’y assister. »

« Comment peux-tu en être certaine ? »

« Parce que c’est ainsi que moi, j’agirais. »

« Il faut demander à Jace s’il pourrait intervenir sur l’esprit de Tezzeret. »

Liliana réagit à cette idée de manière virulente : « C’est hors de question ! La dernière fois, Tezzeret l’a torturé… » Elle s’interrompit et prit sur elle avant de poursuivre : « Quoi qu’il en soit, tu ne peux pas laisser le succès de ton plan dépendre uniquement de ce qu’il adviendrait s’ils devaient s’affronter. »

Gideon fronça les sourcils : comme toujours, Jace se révélait sujet sensible pour Liliana.

« C’est moi qui distrairai Tezzeret pendant que vous, sur ce vaisseau, vous chargerez d’envoyer l’engin mettre le Pont hors service, décréta-t-elle. C’est la meilleure solution qui s’offre à toi, et c’est d’ailleurs la seule. »

Gideon se releva de toute sa hauteur et déclara : « Fort bien, mais je t’accompagne. »

« Non, surtout pas. »

« Il n’est pas question que tu l’affrontes seule, sans personne pour, disons, te chaperonner », argumenta Gideon.

« Il n’y a pourtant pas d’autre échappatoire : si le Consulat te repère, il mobilisera contre nous toutes ses forces dans la zone. C’est moi la plus à même de défier Tezzeret en duel », conclut-elle.

« Dans ce cas, nous t’y enverrons armée d’un autre disrupteur, par exemple, ou l’équivalent, proposa Gideon. Tu t’introduiras dans la place en toute discrétion et ce sera alors à toi de détruire le Pont. »

Liliana secoua la tête négativement. « Les inventrices viennent de nous dire qu’elles ont dû racler les fonds de tiroir pour rassembler les pièces nécessaires à ce gadget. De plus, si Tezzeret soupçonne un piège ou une embuscade, il ne relèvera pas le gant, et ma diversion fera long feu. Je dois donc m’y rendre seule et sans arme, ou tout ton plan tombe à l’eau. »

Gideon prit une profonde inspiration, prélude à une intense réflexion. Mal gré qu’il en eût, il devait admettre que Liliana disait juste, mais la mit en garde : « Je compte néanmoins sur toi pour envisager toutes les autres possibilités avant d’en arriver à le tuer. »

« Bien entendu », susurra-t-elle.

Gideon se dit alors que, si les Sentinelles affrontaient ensemble leurs ennemis communs, ils n’étaient pas pour autant contraints de s’y prendre en suivant toujours ses propres méthodes. « Qui aurait dit que je consentirais jamais à pareil procédé ! » déplora-t-il.

Liliana lui donna une petite tape amicale sur l’épaule. « Si cela peut te réconforter, dis-toi que tu as envisagé toutes les solutions. »


Il y avait maintenant presque deux heures que le Cœur de Kiran les avait déposés au sol. Pia reconnaissait les rues du quartier aux noms indiqués sur les plaques, mais la présence massive des forces consulaires qui les avaient envahies les lui rendait presque étrangères. Heureusement, Nissa les guidait le long du tracé des conduites d’Éther et le flair d’Ajani leur évitait d’approcher les soldats de trop près. Ils parvenaient donc à se faufiler vers leur objectif par des rues et ruelles détournées.

Au loin, une salve d’énergie zébra le ciel pour enflammer un voltigeur renégat. De l’endroit où ils se trouvaient, ils ne voyaient pas encore la tourelle, ce qui ne les avait cependant pas empêchés de constater que ses tirs désintégraient tout ce qu’elle visait, obligeant immanquablement les pilotes renégats à s’éjecter de leur appareil calciné et transformant les mécanoptères en de fugitifs nuages d’Éther et de fumée.

C’était ce canon, leur objectif, mais il leur fallait auparavant rencontrer l’un de leurs contacts parmi les renégats.

Tandis que le trio se dissimulait entre deux fonderies du Consulat, un automate de la forme et de la taille d’un écureuil passa la tête par une fenêtre située au-dessus d’eux. Agrippé au mur de briques, il s’approcha, s’immobilisa, puis releva sa tête de cuivre ouvragée avant de filer le long du mur pour disparaître derrière un angle.

« Madame ? » fit Nissa pour attirer l’attention de Pia.

Celle-ci eut un hochement de tête, et ils prirent la direction dans laquelle s’était enfui le petit animal mécanique. Ils le suivirent jusqu’à l’entrée donnant sur l’arrière d’un entrepôt et s’arrêtèrent devant une porte. « C’est là », chuchota Pia.

« Ce bâtiment se trouve exactement au-dessus du collecteur d’Éther principal », l’informa Nissa.

Ajani huma l’air en direction de la porte, s’y reprenant à deux fois afin d’être catégorique, puis, visiblement rassuré, lâcha : « Mère-grand. »

Pia frappa au heurtoir, et ce fut Oviya Pashiri qui leur ouvrit en souriant.

« Le paquet est-il prêt ? » s’enquit Pia.

Mme Pashiri les faisait entrer dans le bâtiment quand le petit automate lui sauta sur l’épaule. De l’extérieur, l’endroit ressemblait à un hangar consulaire, mais renfermait en réalité un atelier renégat et un quai de livraison. La façonneuse de vie les mena jusqu’à un coffre métallique presque aussi grand qu’elle, elle le flatta de la main et annonça : « Il est prêt pour la livraison. »

Ajani retroussa le nez en direction de la caisse et demanda : « Vous pensez vraiment que cela va marcher ? »

« Vous constaterez, j’en suis certaine, que c’est exactement ce qu’il vous faut », répondit la vieille dame.

Ajani se pencha vers le conteneur, s’apprêtant à le hisser sur son dos pour le transport, quand Nissa le devança et, soulevant le coffre d’un geste sûr, déclara : « Je m’en charge. »

Ajani s’étonna, puis opina. « Qu’est-ce qu’il contient, Mère-grand ? » demanda-t-il.

« Une arme destinée au Consulat, lui révéla Mme Pashiri. Il ne vous faudra la déployer qu’une fois parvenus à proximité de ce redoutable canon. »

Pia serra Mme Pashiri dans ses bras en murmurant : « Merci, ma belle. »

« Soyez prudents ! »

En ressortant, le groupe découvrit que des inventeurs armés jusqu’aux dents d’équipement à Éther s’étaient amassés dans la rue. Impeccablement alignés, le regard tourné vers Pia, ils attendaient ses ordres.

« Ah oui, j’ai également pris la liberté de contacter quelques amis », leur expliqua la vieille dame.


Postée à la proue, Chandra décochait des salves de flammes en direction d’une escadrille de mécanoptères à la pointe profilée en aiguille. Ses cibles explosèrent avant de pouvoir éperonner le flanc du Cœur de Kiran, projetant tous azimuts des fragments de métal noircis. Victorieuse, la pyromancienne se redressa, mais sentit ses genoux se dérober sous elle et faillit perdre l’équilibre.

Saheeli, qui se trouvait à ses côtés, la rattrapa en lui demandant : « Vous allez bien ? »

« Oui, tout à fait », répondit Chandra comme pour convaincre non pas l’inventrice qui l’aidait mais son corps qui la trahissait. Elle leva les yeux et, aussitôt, prévint : « En voilà encore… »

D’autres appareils fonçaient en effet dans leur direction, mais Saheeli leur lança un sort qui transmuta en plomb leurs métaux délicats. Les mécanoptères vacillèrent avant de s’écraser, dans un bruit mou, inoffensifs, contre la coque du Cœur de Kiran.

« Vous êtes très efficace, constata Chandra quand elle vit le passage du navire libéré. N’avez-vous jamais songé à utiliser vos talents ailleurs que sur Kaladesh ? Quelqu’un comme vous pourrait nous être utile. » En finissant sa phrase, elle se frappa le front de la paume de la main et s’exclama : « Voilà que je me mets à parler comme Gideon ! »

Saheeli sourit puis porta son regard sur la Tour d’Éther, désormais bien visible. « Je ne sais pas, répondit-elle pensivement. Dans l’immédiat, tout ce qui me préoccupe, c’est le combat que nous menons ici, sur notre plan. »

« Nous allons arrêter Tezzeret et nous mettrons un terme à tout ceci, je vous l’assure. Je ne suis pas très douée pour les discours, mais cela, j’y crois vraiment », déclara la pyromancienne.

« Il me semble que vous mésestimez vos dons de persuasion. » Sur ces mots, Saheeli saisit une longue-vue mais, au lieu d’y regarder, la fit tourner entre ses doigts, dans le doux ronronnement des moteurs du navire. « Tant de gens ont suivi ce tyran sans se poser de questions, reprit-elle. Il s’est contenté d’apparaître, et le peuple l’a laissé faire main basse sur tout ce qu’il convoitait. N’avez-vous pas parfois l’impression que le monde entier s’est ligué contre vous ? »

« J’ai plus souvent le sentiment que chaque monde est contre moi, mais je comprends ce que vous voulez dire. »

« Même si nous parvenons à l’arrêter… Je ne sais pas. Il existe tant d’autres menaces au-delà de Kaladesh. Tezzeret en est la preuve vivante. Toutefois, il reste encore tant de choses à faire ici ! »

Chandra haussa les épaules et lança : « Si vous deviez changer d’avis, n’hésitez pas à nous en parler. » Elle se souvint du jour où, venus réclamer son aide dans le conflit qui les opposait aux Eldrazi, Gideon et Jace s’étaient transplanés sur Regatha. Ces événements lui semblaient si lointains, aujourd’hui. Dans un premier temps, elle avait refusé leur offre, elle aussi. Quitter son foyer, même d’adoption, n’est jamais tâche aisée.

« Je suis navrée pour votre père, déclara Saheeli à brûle-pourpoint. Je me rappelle en avoir entendu parler au moment où s’est… Où il est mort. J’étais jeune à l’époque, tout comme vous. » Elle regarda alors dans sa lunette en direction de la Tour d’Éther puis reprit : « Dans de telles circonstances, sa présence nous aurait été bien utile. »

« Merci, dit la jeune pyromancienne. Il vous aurait sans doute trouvée formidable, lui aussi. »

La tête de Gideon apparut au sommet d’une échelle menant à l’entrepont, puis il les rejoignit. « Les défenses du Consulat tombent en capilotade, annonça-t-il. Liliana a commencé son opération d’infiltration, et nos fantassins ont pris position. L’Espoir de Ghirapur est-il paré ? »

« Je l’ai vérifié trois fois, répondit Saheeli. Et la Tour d’Éther, notre cible, se trouve droit devant nous. »

Chandra tapa sur l’épaule de Gideon et lui lança : « Avons-nous la moindre chance de réussite ? »

« Mais oui, pourvu que nos alliés au sol parviennent à mettre ce canon hors service en temps voulu. »

Chandra accueillit cette analyse d’un hochement de tête assuré. « Ils réussiront, j’en suis sûre. »

C’est alors qu’un choc soudain et violent se répercuta de la poupe à tout le navire.

Saheeli et Gideon échangèrent un regard stupéfait. « Qu’est-ce que c’était ? » s’interrogea ce dernier.

« Probablement rien d’autre qu’une turbulence », hasarda Chandra.

Le mage considéra cette théorie l’air incrédule.

« Une oie migratrice qui se serait égarée ? » suggéra encore la pyromancienne dans un haussement d’épaules.

Saheeli resta abasourdie devant cette hypothèse funambulesque.

« Le crâne d’un gigantesque… Bon, très bien ! Je vais voir de quoi il s’agit », concéda la pyromancienne.


La tourelle était défendue par des sentinelles automates montées sur roues, tandis que des marchepaix armés protégeaient les conduits d’Éther et que des véhicules pilotés par des argousins broyaient les chaussées mosaïquées sous leurs chenilles.

Pia lançait des ordres. Nissa posa le volumineux container de métal au sol, et l’artificière installa une défense tout autour. Empoignant sa double hache des deux mains, Ajani se rua vers un automate, qu’il renversa avant d’en fendre un second en deux. Nissa leva son bâton, et la rue se gondola quand la chaussée et la terre sous-jacente se lézardèrent pour laisser surgir un hallier de lianes constrictrices. Lorsqu’un automate s’écroula à terre, des inventeurs renégats lui grimpèrent sur le dos pour l’immobiliser au moyen de marteaux interrupteurs et de pièges paralysants.

Art by John Stanko
Illustration par John Stanko

Le canon s’abaissa vers le sol, puis se mit à luire d’une chaleur bleutée et, à l’ordre qu’un officier donna d’un geste de la main, il tira. La décharge carbonisa la chaussée, y creusant un cratère cerclé de pavés. Les renégats de Pia étaient parvenus à esquiver le tir, mais de justesse.

Face à eux apparut un colossal marchepaix chenillé, au châssis recouvert de bannières rouges du Consulat allant de ses épaules à sa base. Il se dressait entre les attaquants et le socle de la tourelle, et girait au niveau de sa taille, à la recherche de ses futures cibles. Depuis la plateforme installée à l’emplacement où aurait dû se trouver la tête du colosse, des argousins tiraient, vers la foule, des salves de pointes barbelées. Pia désigna du doigt le géant en criant.

Une jeune elfe s’élança en courant et se glissa sous la carapace du marchepaix. D’un mouvement vif de sa dague, elle trancha une durite exposée, en laissant s’échapper un rire triomphant. Toutefois, alors qu’elle pirouettait pour s’écarter de la machine, les piques qui hérissaient les chenilles de celle-ci s’accrochèrent à sa tunique et, dans leur révolution, se mirent à l’attirer vers elles. L’elfe perdit l’équilibre, tomba et, bien qu’elle luttât pour se libérer, se trouva inexorablement traînée vers les pointes menaçantes.

Pia entendit alors Ajani pousser un cri : « Ombrelâme ! »


En suivant les volutes d’Éther vers l’entrepont, Chandra ressentait une multitude de petits picotements qui lui électrisaient la colonne vertébrale et la maintenaient sur le qui-vive. Une brume bleutée engloutissait la base de l’escalier qu’elle descendait, et elle perçut un sifflement aigu, précisément le type de sons qu’elle n’avait aucune envie d’entendre à plusieurs centaines de mètres d’altitude, à bord d’un vaisseau tirant son énergie de l’Éther. Elle n’aperçut l’intrus qu’une fois entrée dans la soute où était entreposé l’Espoir de Ghirapur. En dépit des émanations d’Éther qui obscurcissaient toute la pièce, elle reconnut immédiatement la silhouette de Dovin Baàn.

« La première fois que je me suis adressé à vous et à vos compatriotes, Mademoiselle, c’était dans l’intention de m’adjoindre vos services, expliqua le vedalken. J’ai, depuis, pris conscience de toutes les lacunes qu’impliquait l’entreprise. »

Malgré les vapeurs, Chandra distinguait comment il était entré : une sorte de grappin mécanique avait découpé dans la coque un trou régulier, suffisamment large pour permettre le passage d’une personne. Le même outil avait ensuite servi à refermer l’orifice, mais un conduit de carburant s’était sectionné durant l’opération et c’était de là que jaillissait l’Éther qui se déversait partout.

En tirant sur ses gants pour les réajuster, Chandra avança en direction de Baàn et lui lança : « Quittez le navire de mon père ! »

Le vedalken lui montra alors la pince qu’il tenait. Ses fines mâchoires enserraient un morceau de métal tordu, minuscule boîtier couvert de filigranes, qui contenait un module compact, palpitant d’énergie. Il avait été arraché au disrupteur éthérique, élément-clé de l’Espoir de Ghirapur. À l’instant même où Chandra comprit ce qu’il lui montrait, Dovin referma les mâchoires de la pince, broyant le mécanisme.

« Non ! » hurla-t-elle.

« Voilà qui corrige mon erreur, annonça Dovin. De mon côté, j’ai identifié le point faible de votre plan : toute votre opération repose sur un unique dispositif facile à détruire. »

Il ne s’était pas chargé que du cœur du disrupteur : à travers la brume d’Éther, Chandra constata qu’il avait aussi éventré l’Espoir de Ghirapur et éparpillé ses entrailles. Laissant jaillir les flammes comme un manteau qui l’enveloppait, elle se jeta sur Dovin.


Le marchepaix continuait de foncer droit sur les renégats. Ombrelâme avait sans doute atteint les commandes de direction et non un conduit d’alimentation. Tout en courant à côté de l’engin, l’elfe se démenait pour se débarrasser de sa tunique prise dans les chenilles, qui en avalaient cependant peu à peu la manche, menaçant de lui déchiqueter le bras.

Ajani poussa un rugissement et courut dans sa direction en brandissant son arme. Utilisant l’un des fers de sa hache, il dévia une bordée de projectiles tirés par les argousins et, dans le même mouvement, trancha la chenille du marchepaix pour dégager Ombrelâme.

« Chat blanc, s’écria celle-ci. Merc… Aaah ! »

Si sa manche était enfin libre, les lourds mécanismes se trouvant sous le ventre du véhicule allaient cependant passer au-dessus d’eux d’un instant à l’autre, et les dents de leurs engrenages leur arracher les chairs comme des poignards. Ajani se coucha sur elle pour lui faire rempart de son corps. Tous deux se raidirent, tandis que l’ombre de la machine avançait sur eux, anticipant l’instant où ils sentiraient son poids écrasant…

… Quand, soudain, leur ciel s’éclaircit ! Le marchepaix se souleva sur un côté dans un crissement de métal, l’une de ses chenilles frottant contre la chaussée dans une gerbe d’étincelles tandis que l’autre patinait dans l’air. Nissa se tenait sous le châssis, tenant le monstre mécanique au-dessus de sa tête, arc-boutée contre un enchevêtrement de lianes qui lui ceinturaient le corps.

Ajani et Ombrelâme roulèrent pour se mettre hors de danger. Leur laissant le temps de se relever et de s’éloigner en courant, Nissa laissa alors retomber avec fracas le mastodonte. Sa machinerie protesta, des engrenages se grippèrent dans une pluie d’étincelles et l’engin détraqué fit une embardée qui le conduisit finalement à s’encastrer dans un bâtiment.

« Qu’on mette le paquet en place ! » cria Pia.

À présent que le marchepaix ne leur faisait plus obstacle, les troupes renégates avaient momentanément la voie libre jusqu’à la base de la tourelle ; en contrepartie, cependant, son canon bénéficiait lui aussi d’une ligne de visée dégagée. Alors que la pièce d’artillerie pivotait pour les placer dans sa ligne de mire, des inventeurs se précipitèrent pour déposer le coffre au pied du canon, dont la bouche commençait à luire sous l’effet de la concentration d’Éther.

« Ouvrez ! » cria Pia.

Les renégats s’exécutèrent en tirant sur les fermoirs du coffre. Dans le cliquetis des verrous, les parois de l’énorme boîte se dissocièrent, libérant dans un premier temps un étrange concert fait de grognements, de feulements et du grincement de toutes petites griffes raclant sur du métal.

Le chuintement du système de chargement de l’arme du Consulat monta dans les aigus et s’intensifia tandis que la chaleur qui en émanait faisait crépiter l’air. Comprenant l’imminence d’un tir, les renégats détalèrent dans tous les sens.

Les loquets de la caisse se désengagèrent et ses parois tombèrent au sol, libérant des dizaines de gremlins qui se répandirent instantanément dans toute la rue, museau dressé en direction de la tourelle.

« FEU ! » ordonna l’officier d’artillerie.

Mais il était déjà trop tard : les gremlins avait pris d’assaut les pylônes qui soutenaient la tourelle, et leur salive acide eut tôt fait d’en fragiliser le métal. Le canon tira quand même, avec pour résultat une nouvelle cavité fumante dans la chaussée, mais ses assaillants avaient éventré ses tuyaux ouvragés ainsi que ses réservoirs contenant le précieux Éther, dont ils étaient occupés à se gaver.

Fusil au poing ou sabre au clair, les soldats présents tentèrent de les repousser, mais leur tactique s’orienta rapidement vers un sauve-qui-peut général.

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Lâcher de gremlins | Illustration par Izzy

Cette partie de l’opération était devenue un pique-nique de gremlins. Transpercée et vidée, la tourelle s’éteignit, et son canon s’affaissa, privé d’Éther et inutile.

Triomphants, les renégats exultaient.

Pia sourit, adressant à ses troupes de hochements de tête satisfaits. « Nous avons joué notre rôle, déclara-t-elle, avant de lever son regard vers le ciel. La suite dépend maintenant de l’Espoir de Ghirapur. »


La situation était sans espoir. Peu importait que la carlingue du mécanoptère modifié fût encore intacte puisque son précieux chargement était détruit.

Chandra lança deux rafales de feu qui passèrent au-dessus de l’arme. Elle voulait acculer Dovin dans un coin de la soute mais parvenait à peine à l’apercevoir au travers des vapeurs d’Éther. Ses flammes traversaient donc la pièce sans discontinuer, l’éclairant à caque fois brièvement tandis qu’elle avançait vers le vedalken, mais elle n’était parvenue qu’à roussir çà et là le Cœur de Kiran. Son adversaire avait réussi à esquiver tous ses sorts.

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Flammes voraces | Illustration par Izzy

« Cet appareil a déjà perdu une part significative de son carburant, lui rappela celui-ci. Pour votre propre sécurité, je vous conseille de le faire atterrir dans les plus brefs délais. »

Chandra n’avait aucune chance de toucher une cible qu’elle ne voyait pas. D’un geste rageur, elle chaussa ses lunettes de protection juste à temps pour apercevoir l’inspecteur en chef exécuter une petite révérence.

« Je pense qu’il est grand temps de procéder à l’évacuation de l’équipage, ajouta-t-il. Adieu ! »

Il se mit alors à scintiller et à se dissiper, pour finir par disparaître.

« Nooon ! » s’écria Chandra en lançant une ultime rafale de flammes, qui se contenta de traverser la silhouette rémanente du vedalken, déjà loin.

Derrière elle, la pyromancienne entendit Saheeli dévaler les escaliers menant à la soute. « L’équipage vient de m’apprendre que nous perdons du carburant. Que se passe-t… » Elle s’interrompit abruptement, sans doute en découvrant le mécanoptère éviscéré. « Oh non ! Non, non, non… » geignit-elle.

Chandra laissa échapper une lamentation plus assourdissante qu’intelligible.


Gideon rejoignit ses compagnons dans la soute et, mentalement, dressa un rapide état des lieux : l’Espoir de Ghirapur avait été vidé comme un poisson, et ses entrailles jonchaient le sol, tels des organes becquetés par des charognards. Saheeli avait réparé à la hâte le conduit d’Éther percé du Cœur de Kiran, mais ses soudures laissaient encore échapper des sifflements suspects. D’ailleurs, l’ensemble de l’appareil vibrait et grondait, et les alarmes qui annonçaient une rapide perte d’altitude leur vrillaient les tympans.

Chandra frappa le mécanoptère du poing. « Alors, demanda-t-elle en ne desserrant pas les dents, peut-on encore le lancer ? »

« Il pourrait probablement voler, répondit Saheeli, mais quel en serait l’intérêt ? Sans le disrupteur, ce n’est qu’une coquille vide. »

Malgré son découragement, Chandra émit une suggestion : « Peut-être pourrions-nous faire s’écraser le Cœur de Kiran sur le Pont planaire ? »

Gideon s’apprêtait à objecter, mais Saheeli le devança : « Impossible, Dovin a endommagé l’alimentation en carburant et le navire descend trop vite. Nous atteindrions le Pont, mais sans assez de vitesse pour que l’impact le détruise. Le seul moyen, c’est le mécanoptère. »

« Dont le disrupteur est irréparable », rappela Chandra.

Les regards se tournèrent vers Gideon, qui prit une profonde inspiration, le temps d’essayer, sans y parvenir, de trouver un moyen d’épargner à son amie et ses alliés l’accablante vérité. « Il faut annuler cette opération et échafauder un autre plan », décida-t-il.

À cet instant, la voix de Rashmi se fit entendre : « Liliana est toujours là-bas. »

« Ainsi que ma mère, rappela la pyromancienne avec véhémence. Et Nissa, Ajani et l’ensemble des renégats ! Nos amis et notre famille comptent sur nous. »

« Nous n’aurons pas d’autre occasion », murmura Saheeli.

Tout en croisant les bras, Gideon leva la tête pour regarder le plafond. Il aurait voulu pouvoir entasser tous les habitants de ce plan sur le vaisseau et mettre l’appareil à l’abri dans ses bras, donner refuge à tous ces êtres fragiles par une accolade protectrice. Tous ceux qu’il croisait dans ses pérégrinations semblaient toujours si prompts à verser dans des situations prouvant à quel point ils étaient vulnérables.

Chandra passa la main sur la surface lisse du mécanoptère. « Il me vient une idée, mais que tu ne vas pas apprécier, Gideon », dit-elle doucement en le regardant dans les yeux, avant de plonger la tête par la trappe ouverte de l’engin.

« Mais enfin ! Qu’est-ce que tu… ? » commença le mage, avant de comprendre où elle voulait en venir et de dresser les paumes pour lui intimer de s’arrêter. « Non, voyons ! Non, Chandra, il n’en est pas question ! »

« C’est faisable », répondit l’intéressée d’une voix caverneuse, depuis l’intérieur de la niche à laquelle la trappe donnait accès. Elle releva la tête, affichant ce demi-sourire qui n’appartenait qu’à elle, mais elle tremblait. « À courte portée, je pourrais jouer le rôle de disrupteur. Durant mon combat contre Baral, juste avant que Nissa ne me ramène, j’ai failli lancer un sort… » Elle s’interrompit et, à ce souvenir, sa respiration se fit hachée. « Petite étincelle, grosse déflagration ! »

Gideon secoua la tête, essayant de faire disparaître cette idée saugrenue comme s’il se fut agi de la fumée d’une bougie. « Il n’en est pas question, répéta-t-il. Écoutez-moi toutes… J’ai besoin d’autres solutions, et vite ! »

Peine perdue, car Chandra était déjà en train de s’introduire dans l’Espoir de Ghirapur vidé de son équipement, se recoquillant à l’intérieur comme eût procédé un crabe-araignée.

« Mais… ! Par les dieux, sors de là, explosa Gideon. C’est hors de question ! Ce plan irréfléchi n’a pas la moindre chance de fonctionner ! » Il regretta immédiatement le ton si peu convaincu qu’il venait d’employer.

Saheeli laissa glisser un regard en coin en direction de Rashmi. « Il faudrait que nous procédions à quelques modifications afin de prendre en compte le déplacement du centre d’inertie… » Rashmi approuva cette proposition de la tête. « Et nous devrons aussi capitonner la coiffe à la pointe, bien entendu, afin d’absorber autant que possible le choc de la collision — voire installer un harnais ? »

La voix de Chandra se fit à nouveau entendre, étouffée par la carlingue du mécanoptère : « Non, pas de coiffe. » Un choc accompagné d’un CLANG ! sonore secoua alors le mécanoptère quand elle commença à donner des coups de pieds pour dessouder la pièce en question de l’intérieur. CLANG ! Son pied surgit soudain à l’avant de l’appareil. CLANG !

N’osant croire à ce qu’il voyait, Gideon éclata de rire : « Chandra, allons ! Tu vas finir écrasée sur le mur comme un insecte ! L’impact seul te tuera ! »

Le visage de la jeune femme émergea à nouveau des profondeurs du mécanoptère. Elle ne riait pas. « Ils nous ont libéré la voie, ils comptent sur nous ; c’est maintenant ou jamais, déclara-t-elle avec un haussement d’épaules fataliste. Alors c’est maintenant ! »

Ce plan allait au-delà de l’absurde : bien que Chandra fût parfaitement capable de générer pareille explosion, son idée n’était pourtant pas le fruit d’une improvisation inspirée, mais d’instincts suicidaires. Pour quelle raison envisageait-elle seulement de…

Le cœur du mage soudain se serra. Évidemment ! Le plan sur lequel ils se trouvaient, le nom même du navire qui les transportait… Il était flagrant qu’elle se sentait responsable. « Chandra, dit-il avec toute la douceur dont il était capable, rien de tout cela ne pourra ramener ton père. »

Il n’y eut aucun jet de flammes, aucune montée de la température ; seul le ton sur lequel Chandra lui répondit était incendiaire : « Ne t’avise pas de me parler de mon père ! » Et, d’une pichenette, elle rabattit ses lunettes sur ses yeux.

Gideon recula tandis que Saheeli et Rashmi échangeaient un regard interdit.

« Je te prie de m’excuser, reprit le mage. C’est simplement que le moment est mal choisi pour essayer de te racheter : tu es épuisée et tu as déjà épanché tant de colère ! »

Chandra se contenta de le fixer à travers le verre de ses lunettes. « Ma colère est une ressource inépuisable. »

« Nous allons trouver un autre moyen », insista-t-il.

« Alors, si vous y parvenez, vous me le ferez savoir. En attendant, j’y vais ! »

Armées de chalumeaux et de ferraille, Saheeli et Rashmi procédaient déjà aux modifications nécessaires sur le mécanoptère.

Gideon observa la scène durant un long moment, espérant pouvoir la figer dans l’instant pour l’empêcher de virer à la catastrophe, puis il arpenta la soute en tournant autour de l’engin. Il plongea la tête dans l’appareil pour déterminer les dimensions de l’espace où logerait Chandra, calculant, évaluant. En se redressant, il poussa un soupir et balaya la soute du regard, désespérément à la recherche d’une autre idée.

Finalement, il dégrafa son sural de sa ceinture et le pendit au mur, avant de se tourner vers Chandra. « Tu n’iras pas seule », édicta-t-il.


La révolte éthérique Histoires archivées
Kaladesh Histoires archivées
Profil du Planeswalker : Gideon Jura
Profil du Planeswalker : Dovin Baàn
Profil du Planeswalker : Chandra Nalaàr
Profil du Planeswalker : Saheeli Rai
Profil du Planeswalker : Ajani Crinièredor
Profil du Planeswalker : Nissa Revane
Profil du Planeswalker : Liliana Vess
Profil du plan : Kaladesh

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