Le destin funeste du Croc doré

Posted in Magic Story on 4 Février 2015

By James Wyatt

James Wyatt joined Magic’s creative team in 2014 after more than 14 years working on Dungeons & Dragons. He has written five novels and dozens of D&D sourcebooks.

Tasigur prit une banane et la retourna dans ses mains. Une grosse tache brune recouvrait sa peau jaune. Retroussant le nez de dégoût, il appuya avec le pouce, sentant le fruit s'écraser et la peau tendre se déchirer. Il regarda alentour, lança le fruit pourri au serviteur humain le plus proche, puis choisit une grappe de raisin vert.

Le héraut parlait encore, ressassant de façon interminable les actes héroïques de la guerrière qui se tenait fièrement derrière lui. La soi-disant héroïne s'appelait Yala. Elle venait d'une région reculée pratiquement dans les terres abzanes. Vu sa silhouette fortement charpentée, elle aurait pu être abzane—elle l'avait probablement été avant la dernière conquête des Sultaï. Tasigur esquissa un sourire rien qu'en y pensant.

Tasigur, le Croc doré | Illustration par Chris Rahn

« Et quand le dragon s'est retrouvé empêtré dans les filets des zombies, disait le héraut, Yala a tiré et son carreau empoisonné s'est fiché entre les écailles de la bête ! »

Tasigur bailla bruyamment.

Le héraut prit un air embarrassé, et le mari de l'héroïne, qui se tenait derrière elle à sa droite, se retint de rétorquer quelque chose. Yala demeura impassible. Tasigur sourit et le héraut reprit son récit, en accélérant cette fois pour terminer avant de perdre complètement l'attention de son khan.

« Le—euh, poison circulant dans ses veines, le dragon s'est écrasé, ses pattes se brisant sous son poids, réduisant en bouillie les zombies sous son ventre poisseux. Yala s'est précipitée vers lui à l'instant où il libérait son souffle de fumée noire caustique. Sans hésiter, elle a plongé sa lance dans son poitrail. Il s'est contorsionné et s'est débattu, l'aspergeant de son sang acide, mais le coup était fatal. La bête est morte et les Sultaï l'ont emporté ! »

Il fallut un moment pour que Tasigur se rende compte que le héraut avait terminé son récit. Sortant de sa torpeur d'ennui, il fit éclater un grain de raisin dans sa bouche. Puis il fit signe à l'héroïne des Sultaï d'approcher.

« Yala », dit-il, l'air réjoui. Elle réprima un frisson ; le sourire de Tasigur s'intensifia. « Tes actes héroïques font honneur aux Sultaï. Accepte toute ma gratitude. »

Yala s'agenouilla et inclina la tête. « Je suis honorée, mon khan. »

« Oui, en effet », répondit Tasigur. Retournant son attention à ses fruits, il indiqua au héraut de l'escorter hors de la salle d'audience. Il tira sur la chaîne qui retenait le zombie—dont le crâne formait la corbeille de fruits—à son trône, de façon à accéder plus facilement à ce qui lui semblait être une poire succulente.

Son jus sucré lui coula sur le menton tandis que l'héroïne des Sultaï était escortée dehors.


Retour obéissant | Illustration par Seb McKinnon

L'estomac du khan grognait quand un zombie approcha de son trône le lendemain matin, chargé d'un plateau de nourriture. Le mort-vivant s'arrêta à quelques pas et attendit qu'un serviteur vivant vienne goûter les plats. Tasigur, affamé, s'impatientait, enragé à l'idée qu'un simple serviteur—un misérable abzan capturé lors d'un raid récent— soit autorisé à goûter son repas avant lui. Il s’en dégageait un parfum exquis.

Le serviteur parut se délecter, savourant chaque bouchée les yeux fermés, un grand sourire au visage. Sans nul doute, il n'avait jamais rien mangé d'aussi bon de toute sa vie. Un instant, Tasigur se félicita—il était un seigneur juste et généreux qui offrait les fins plaisirs de la vie à ceux qui le servaient, même si ce service n'était pas volontaire.

Puis toute trace de plaisir s'évanouit du visage du serviteur. Il écarquilla soudain les yeux. Il porta la main à sa gorge, et le khan se redressa sur son trône.

« Que se passe-t-il ? » demanda le khan.

Une mousse noirâtre bouillonna à la commissure des lèvres du serviteur, et il tomba à genoux, essayant en vain de respirer.

« Du poison ! » s'écria Tasigur, bondissant de son trône.

Le serviteur s'écroula, pris de spasmes, et poussa un ultime cri—un long hululement aigu se terminant par un infâme gargouillis.

Le silence retomba sur la salle.

Tasigur scruta le visage de chaque serviteur et chaque courtier qui l'entourait, cherchant un quelconque indice de trahison, du responsable de cette tentative de meurtre. Les visages basanés humains pâlissant de choc, les faces écailleuses des nagas et le regard vide des zombies le fixaient, attendant ses ordres.

« Khudal, dit-il, retombant sur son trône. Amenez-moi Khudal. »

Seul le silence répondit à son ordre.

Faites venir Khudal ! » cria-t-il.

Une voix siffla dans l'ombre derrière le trône. « Mon khan, personne n'envoie quérir Khudal. » Shidiqi, sa conseillère la plus fidèle, glissa lentement à son côté.

« Ne suis-je pas le Croc doré ? »

« Bien sûr, mon khan »,répondit la naga.

« Oui, oui, gronda Tasigur. Conduis-moi à lui tout de suite ! »

Shidiqi fit un geste en direction de l'ombre et six zombies apparurent. Chaque groupe de trois était relié par des chaînes d'or traversant leur poitrine, là où aurait dû être leur cœur. Ils prirent position de chaque côté du trône et, à l'ordre de la naga, ils se baissèrent pour le soulever. Le siège bascula un peu, provoquant l'ire de Tasigur, mais il se redressa immédiatement et les zombies suivirent la créature serpentine pour quitter la salle d'audience.

Tandis qu'ils traversaient des corridors sombres à peine assez larges pour le trône, le khan fulminait. Quelqu'un avait essayé de le tuer—quelqu'un avait osé. Comme si ses goûteurs n'empêcheraient pas la tentative d'empoisonnement. Comme s'il ne pourrait pas identifier le traître. Quelqu'un allait payer cher cette traîtrise idiote.

L'obscurité enveloppa Tasigur ; la naga le conduisait jusqu'à la chambre du rakshasa. Il entendit le doux sifflement de l'invocation de Shidiqi, rappelant Khudal des régions infernales où il résidait ; un frisson lui parcourut l'échine.

Le rakshasa entra dans le demi-cercle de lumière en provenance du couloir donnant sur la salle. « Mon seigneur. » Sa voix était un grondement grave, à l'image de sa tête de félin.

Vizir rakshasa | Illustration par Nils Hamm

« Quelqu'un a voulu me tuer ! » bredouilla Tasigur.

« Oui, répondit le démon. Je l'ai vu. »

« Tu l'as vu ? Alors tu sais qui a mis du poison dans ma nourriture ? J'exige que tu me le dises immédiatement ! »

« Tu l'exiges ? » Le rakshasa semblait amusé, et la furie de Tasigur ne fit qu'augmenter.

« Oui ! s'écria-t-il. Je suis le Croc doré, khan des Sultaï, et mes demandes doivent avoir réponse ! »

« En effet », répondit le rakshasa avec une petite révérence, plus moqueuse que respectueuse.

Le visage de Tasigur était cramoisi. « Dis-moi qui est responsable. »

« Je possède la connaissance que tu recherches, dit Khudal. Je ne demande qu'une simple faveur en échange de mon service à mon khan. »

« Ton devoir est de servir ton khan. Tu es contraint de me fournir cette information. » Tasigur crut voir le rakshasa et Shidiqi échanger un regard, et il adoucit le ton. « Cependant, je suis un seigneur juste et généreux, et j'offre ma faveur à quiconque me satisfait. » Même si ce service est involontaire, pensa-t-il. « Quelle faveur me demandes-tu ? »

La gueule féline du rakshasa parut s'animer d'un rictus. « Une fois que j'aurai nommé le traître, mon khan, je demande que tu le punisses comme bon te semble—sauf en mettant fin à sa vie. Je me réserve ce droit pour me nourrir de son âme. »

Tasigur haussa les épaules. « Une bien petite faveur. Nomme le traître. »

« Yala, que tu as honorée devant ton trône hier, est responsable. »

La rage s'empara du khan. Il resta interdit, tremblant. Que cette soi-disant héroïne le trahisse ainsi après avoir reçu ses honneurs, que son héraut introduise une personne si vile en sa présence—c'était trop à supporter. Il adressa un geste à la naga, qui ordonna aux zombies d’initier un demi-tour laborieux avec le trône. Khudal se retira à nouveau dans l'ombre.

Le temps que la lente procession revienne à sa salle d'audience, Tasigur avait recouvré sa voix.

« Apportez-moi Yala, dit-il sur un ton brusque. Et son mari. Sans oublier ce héraut bavard. »


Tasigur s'installa sur son trône, désireux de donner l'apparence d'une impassibilité parfaite. Il tira sur une lanière de son fouet à rasoir pour l'aligner avec les autres lanières dans sa main droite. Puis il drapa son bras gauche sur l'accoudoir du trône. Satisfait, il tourna la tête—soucieux de ne rien bouger d'autre—pour s'adresser au serviteur humain le plus proche.

« Depuis combien de temps la traîtresse attend-elle ? »

« Trois heures, mon khan. »

« Parfait. Et son mari—est-il préparé ? »

Shidiqi glissa adroitement derrière le trône et siffla. « Oui, Khan. »

« Excellent. Faites-la entrer. »

Les grandes portes de la salle d'audience s'ouvrirent et un nouveau héraut conduisit Yala en présence du khan. Tasigur sourit, voyant la peur et la rage guerroyer sur le visage de la femme malgré ses efforts pour garder son calme. Il dut se contenir pour rester immobile tandis qu'elle reprenait la position qu'elle avait occupée la veille. Le héraut se retira.

« Sois de nouveau la bienvenue, héroïne des Sultaï ! » dit-il chaleureusement.

Elle s'inclina profondément. « Merci, mon khan. »

« Je te dois des excuses, dit Tasigur. Hier, dans mon impatience, cette cérémonie ennuyeuse n'en finissant pas, j'ai omis de te faire un cadeau en reconnaissance pour ton héroïsme. »

« Tes félicitations me suffisent. »

« Oh, non. Qu'il ne soit jamais dit que le khan des Sultaï n'offre pas leur dû à ses fidèles serviteurs ! » Il fit un geste machinal pour appeler un zombie.

Le cadavre encore frais sortit lentement de l'ombre, un coussin de velours dans les bras. Tasigur observait le visage de Yala, savourant ce qui allait venir.

Émissaire de Sultaï | Illustration par Mathias Kollros

Elle devint livide quand elle reconnut le zombie et tomba à genoux. Horrifiée, elle contempla le corps réanimé de son époux. Elle articula son nom, mais aucun son ne quitta ses lèvres.

« Non, il est inutile que l'héroïne des Sultaï se prosterne devant moi ! » dit Tasigur, faisant signe à deux serviteurs musclés. Ils flanquèrent Yala et la soulevèrent sans ménagement, approchant son visage de celui de son mari et de ses yeux sans vie. Elle détourna le regard.

Le zombie voulut équilibrer le coussin sur une seule main, mais il le lâcha. Un collier tomba sur les dalles de pierre.

« Maladroit incapable ! s'écria le khan. Ramasse-le ! »

Le zombie avança de quelques pas, ramassa le collier, puis se retourna vers Yala. D'un geste saccadé, il passa le bijou au-dessus de sa tête, frôlant sa joue d'une main glacée. Elle grimaça et voulut reculer, mais les serviteurs la retenaient fermement.

« Accepte ce témoignage de ma gratitude pour tes exploits héroïques », dit Tasigur sur un ton mielleux.

Yala foudroya le khan du regard. Avec un sourire satisfait, Tasigur fit claquer ses doigts.

Yala écarquilla soudain les yeux et ouvrit la bouche. Le collier se resserrait autour de son cou. Elle échappa à l'étreinte des serviteurs et tira sur le garrot, essayant en vain de l'écarter de sa gorge.

Tasigur se leva. « C'est ainsi que tu te considères, n'est-ce pas ? Une héroïne, une championne du peuple, qui s'introduit dans le palais de ton khan en pleine nuit pour empoisonner mon repas ? »

Il descendit de l'estrade, piétinant le zombie prostré à même le sol devant le trône qui lui servait de repose-pieds.

« Pensais-tu me ravir le trône ? continua-t-il. Yala Tueuse de dragon, khan des Sultaï ? »

Elle tomba à genoux, et Tasigur claqua à nouveau des doigts. Le collier se desserra. Yala prit une longue inspiration bruyante, son visage cramoisi touchant presque le sol.

« Attachez-lui les mains et dénudez son dos », murmura le khan. Les deux serviteurs qui la flanquaient toujours obtempérèrent. Il déroula les lanières de son fouet. Les rasoirs de métal à leurs extrémités cliquetèrent sur le sol de pierre.

« Non, mon khan, dit Yala, toujours pantelante. Je suis fidèle au Croc doré ! »

Son fouet claqua et Yala hurla, les rasoirs lui labourant le dos, laissant des lignes rouges dans leur sillage. Tasigur caressa ses blessures avec les griffes d'argent, savourant la douleur de la guerrière. Khudal la voulait vivante, se rappela-t-il, aussi il ne pouvait pas se laisser emporter.

Au quatrième coup, elle ne criait plus. Soupirant, il enroula son fouet et le reposa sur son trône. Les serviteurs hissèrent Yala et la tinrent à proximité du khan.

Tasigur ferma les yeux quelques instants pour se concentrer. Ses mains se mirent à luire d'une lueur violette. Un sourire malsain sur les lèvres, il plongea ses doigts dans le crâne de la Yala et fouilla dans ses pensées.

Cruauté de Tasigur | Illustration par Chris Rahn

Tant d'horreur et de souffrances délicieuses, tant de peur, tant de haine brûlante. Il s'attarda sur la zone de haine, cherchant des souvenirs de sa traîtrise. Son sourire s'évanouit. Yala se rappelait avoir passé la soirée à faire la fête avec ses amis, s'être endormie dans les bras de son époux, et s'être éveillée avec un sourire né d'une fierté bien méritée. Il ne trouva aucune preuve qu'elle avait empoisonné sa nourriture.

Grognant de frustration et de dégoût, il sortit ses doigts du crâne de Yala et mit fin au peu de vie qui lui restait.

Toutes les sources de lumière de la salle s'éteignirent en même temps, l'enveloppant dans une obscurité complète. Partout, ce fut le chaos tandis que les serviteurs essayaient de trouver les torches et de les rallumer. Et Tasigur entendit un murmure à son oreille.

« Tu a juré que je pourrais me repaître de son âme », dit Khudal.

Tasigur serra les poings. « Tu m'as menti », gronda-t-il.

« Tu m'as spolié de ce qui m'appartenait de droit. »

Une torche s'alluma soudain, et Tasigur se retourna vers le rakshasa. « Tu m'as menti ! Yala n'était pas l'empoisonneuse ! »

« Non, répondit Khudal.« »C'était moi. »

Dédain du rakshasa | Illustration par Seb McKinnon

« Toi ? Tu voulais me tuer ? »

« Si je te voulais mort, jeune prince, tu serais mort. »

« Mais tu—le poison— »

« Je voulais voir Yala mourir, et maintenant elle est morte. »

« Tu m'as menti ! » répéta Tasigur, montant le ton alors que d'autres torches repoussaient les ténèbres.

« Bien sûr. »

« Tout ça, rien que pour tuer cette femme ? »

« Tu n'es qu'un enfant insolent, Tasigur, dit le rakshasa. Regarde-toi, faisant un caprice, tremblant d'une rage impotente. Et pourquoi ? Tu as eu ce que tu voulais : une victime à battre et à tuer. Mais je voulais son âme, et tu m'en as privé. C'est une erreur que tu regretteras longtemps. »

« Non, c'est toi qui a commis une erreur », répondit Tasigur. Il éleva la voix pour s'assurer que tout le monde dans la salle pouvait l'entendre. « Par tes mensonges et ton poison, tu as fait preuve de ta duplicité. Saisissez-vous du traître ! »

Personne ne bougea. Le raskhasa ricana. « Tu n'es qu'un enfant imbécile. Les humains dirigent les Sultaï uniquement parce que les rakshasa et les nagas le permettent. Et ton insolence va mettre fin à cette indulgence. »

Le fouet aux rasoirs se déroula subitement de la main de Tasigur, claquant dans le vide, là où le rakshasa s'était tenu.

La voix de Khudal parut surgir des ombres de chaque coin de la pièce : « Et c'est ainsi que tombent les Sultaï. »

Tasigur le sentit partir—la salle lui parut plus lumineuse, l'air, moins oppressant. Il enroula son fouet et s'installa sur son trône. « Shidiqi ! »

La naga siffla dans l'obscurité derrière lui. Les poils de sa nuque se dressèrent soudain sous l'effet de la peur. Les traîtres le cernaient-ils de toutes parts ?

« Shidiqi, viens t'incliner devant ton khan ! »

« Et c'est ainsi que tombent les Sultaï », répéta la naga avant de disparaître.

Volonté du naga | Illustration par Wayne Reynolds


S'agitant inconfortablement sur son trône, Tasigur tendit machinalement la main pour prendre un fruit, mais le zombie corbeille à fruits n'était plus à sa place. Tous les morts-vivants avaient disparu. Sans les nagas et leur nécromancie, personne ne pouvait les contrôler. Certains d'entre eux s'étaient simplement échappés. D'autres étaient devenus fous, attaquant et mordant tous les vivants avant d'être abattus par les soldats. Et certains avaient tiré sur leurs chaînes jusqu'à ce que leurs corps putréfiés se déchirent et se liquéfient.

Tasigur s'éclaircit la gorge ; le son résonna bien plus qu'il ne l'avait pensé dans la salle d'audience vide. La moitié des soldats du palais avaient disparu, tués dans les pillages abzans récents—c'était intolérable qu'ils s'introduisent si loin dans les territoires Sultaï !—ou ayant déserté, ne craignant plus son ire.

Et c'est ainsi que tombent les Sultaï. Ces paroles avaient hanté ses pensées depuis que Khudal et les nagas étaient partis. Les mois qui avaient suivi avaient été une longue descente vers l'accomplissement parfait de ces mots prophétiques. Les Abzans et les Jeskaï organisaient des raids fréquents pour s'emparer des biens du clan, capturer son peuple—ou libérer les membres de leurs propres clans que les Sultaï avaient capturés à la glorieuse époque de leur domination. La population avait faim—J'ai faim ! pensa Tasigur—et avec chaque nouvel assaut, plus de troupes désertaient, plus de citoyens sultaï accueillaient les forces ennemies à bras ouverts.

Alors que l'estomac du khan manifestait son mécontentement, un jeune serviteur approcha, portant un plateau de nourriture. Tasigur prit une assiette et l'approcha de son visage, vérifiant que les quelques bouchées ne dissimulaient rien de suspect. Les nagas complotaient contre lui, il en était sûr, et il ne doutait pas un instant qu'ils trouveraient le moyen de dissimuler leur venin dans sa nourriture avant longtemps. Il ne pouvait plus sacrifier de serviteur pour goûter ses repas, alors il planta un morceau de viande non identifiable sur son couteau et le renifla. Puis il le goûta du bout de la langue. Il ne sentait pas bon et ne l'était probablement pas, mais il ne lui parut pas empoisonné, et son estomac grogna à nouveau. Soupirant, il le porta à sa bouche. Mieux vaut mourir empoisonné qu'affamé, songea-t-il.

À peine avait-il avalé cette première bouchée qu'un héraut—encore un nouveau—fit irruption dans la pièce. « Un dragon ! » s'écria-t-il, et une vague de terreur déferla sur la salle.

« Ici ? » demanda Tasigur, se dressant sur son repose-pied en bois.

Une cacophonie retentit alors au dehors—cris d'avertissement, hurlements des mourants, sons incohérents de terreur—suivie l'instant d'après par une odeur vile et âcre.

Siège du palais | Illustration par Slawomir Maniak

« Fermez les portes ! hurla Tasigur. Conduisez-moi aux appartements privés ! » Les serviteurs se précipitèrent pour lui obéir tandis qu'une poignée de soldats se positionnait près des grandes portes, prêts à défendre leur khan si le dragon approchait de trop près. Six serviteurs lents—assez forts pour soulever son trône, mais incapables de combattre à cause d'autres blessures—le firent sortir de la pièce pour le mettre en sûreté dans ses appartements privés, au cœur du grand palais des Sultaï.

Et le khan s'y terra, effrayé, jusqu'à ce que le silence revienne.


Tasigur se tenait sur la rive du fleuve Marang. Ses pieds n'avaient jamais touché la terre avant ce jour, et ils s'enfonçaient dans la boue froide qui enveloppait ses orteils.

Un regroupement de troupes l'entourait en demi-cercle. De l'autre côté du fleuve se tenait le premier dragon que le khan eût jamais vu, plus grand qu'il aurait pu l'imaginer. C'était le progéniteur de toute la couvée de Silumgar. L'émerveillement et la terreur lui taraudaient le ventre et lui donnaient le vertige.

« Grand seigneur-dragon Silumgar ! » cria-t-il. Dans la forêt, sa voix lui paraissait faible, à peine audible à cause du torrent. Il n'était pas sûr que le dragon l'entendait.

Silumgar, la mort drossante | Illustration par Steven Belledin

« Je t'apporte une offrande ! » continua-t-il malgré tout, faisant signe à ses hommes.

Six de ses soldats approchèrent, chargés du trône qu'il avait abandonné. Le siège de jade ruisselait d'or et de joyaux—une fortune au-delà de tout ce qu'un simple guerrier pouvait imaginer. Tasigur espérait qu'elle suffirait.

Le dragon renifla l'air et étendit le cou par-dessus la rivière. Puis il se redressa, étendit ses ailes tandis que ses pattes se repliaient, et il prit son envol.

Tasigur sentit la mort fondre sur lui, bloquant la lumière du soleil. Il tomba à genoux et enfonça ses mains dans la boue. La mort, la mort de toutes choses, la fin des Sultaï et la fin du monde, toutes étaient incarnées dans cette magnifique divinité écaillée. N'osant relever la tête, il contempla ses mains tandis qu'elles étaient lentement absorbées par la terre.


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