Histoire précédente : Le Consulat reconnaissant

S’efforçant de réprimer une insurrection renégate, le Consulat de Ghirapur a confisqué tous les appareils mis au point par les inventeurs de la cité. L’accès aux sources d’énergie s’est vu réduit de façon drastique, et un couvre-feu régit désormais la vie des habitants.

Yahenni, homme du monde et philanthrope éthérien, est au crépuscule de sa vie. Cherchant désespérément une âme sœur pour lui tenir compagnie dans ses ultimes instants, il erre d’un pas chancelant dans les rues dépeuplées par le couvre-feu, en quête de l’unique privilège dont tout éthérien doit pouvoir jouir avant de mourir : une ultime fête.


I

Art by Jonas De Ro
Illustration par Jonas De Ro

J’aimerais avoir quelqu’un à mes côtés quand je rendrai mon dernier souffle, qu’une main me soutienne par ce qu’il reste de mon épaule ; quelqu’un pour constater que j’ai existé avant de cesser d’être, qui me murmurerait d’une voix bienveillante : « Là, là, tout va bien, Yahenni, laissez-vous aller quand vous vous en sentirez prêt. » N’importe qui me conviendrait. N’importe qui.

Et je trouverai ce quelqu’un, dussé-je en mourir !

Il fait nuit et je suis seul à déambuler sous les avant-toits de Vive-Soudure. La rue principale est dépeuplée, les échoppes closes, désertées. Nulle lumière pour me tenir compagnie, hormis celle qui émane de mon propre corps. Malgré l’absence de tout inventeur (décret d’urgence n° 89-A) et la coupure de l’alimentation en Éther (décret d’urgence n° 89-B), me voici, tel un bandar ivre, à chercher vainement un compagnon pour célébrer avec moi ma mort imminente. Je suis resté trop longtemps claquemuré dans mes appartements et, après l’entrée en vigueur du décret d’urgence n° 89-C, il était évident que personne ne me rendrait plus visite.

Je ne détecte qu’une seule autre présence dans cette rue : celle d’un gremlin famélique qui se cache sous un croiseur garé sur ma gauche, les pupilles dilatées dans la nuit et le ventre creusé par la faim. Cela fait vingt minutes qu’il me suit. Je détourne le regard, car nous portons tous deux l’odeur de la mort.

Tout éthérien mérite de goûter au plaisir d’un pénultième raout, mais, depuis quelque temps, nul n’a plus le cœur à la fête.

Le dos de ma main gauche éclate en un nuage d’Éther qui se dissipe aussitôt. Cette éruption apaisante évacue du même coup la tension qui m’habite, et mon corps entier aspire à s’évaporer, lui aussi. Ce serait tellement facile.

Je trébuche sur la carcasse écrasée d’un servo de livraison, lui abandonnant une partie de mon pied. J’entends le gremlin qui me traque se précipiter pour se repaître des maigres détriments de mon être adhérant encore au châssis de la machine. Les éthériens connaissent bien cette mise en garde en forme de dicton : « Les gremlins n’attaquent pas, mais patientent volontiers. »

Je poursuis ma route en claudiquant. Il ne me reste que quinze minutes.

Qu’étais-je avant de vivre, je me le demande ? Ai-je flotté à la dérive dans le Grand Conduit, des éternités durant ? Ai-je servi à alimenter des villes en énergie ? À remplir la panse de gremlins ? Quelle triste et ennuyeuse éternité m’attend après ma mort ?

C’est alors que la vérité me frappe, telle un train qui vient me percuter sans bruit.

Je vais mourir seul !

Pris de panique, je presse le pas, vacillant de plus belle, sans savoir où mes pieds me mèneront. Je me concentre sur mes sens. (Paradoxalement, ils n’ont jamais été aussi aiguisés : comme quoi, la nécrose n’a pas que des mauvais côtés !) Je perçois les habitants terrés chez eux, amers et inquiets, chacun dans son coin, à distance les uns des autres. Naguère le plus beau théâtre de la vie nocturne, le quartier est à présent barricadé, fermé, condamné, conformément au diktat du couvre-feu général. Seul l’achoppement de mes pas vient troubler le silence de ces rues tandis que je les parcours à l’affût du moindre signe d’un rassemblement. Je ne laisserai pas un vulgaire couvre-feu me spolier de mon droit ! J’ai amplement mérité cette dernière soirée, et, nom de nom, je la trouverai, quitte à y laisser la vie !

Je jette un coup d’œil au gremlin derrière moi. Il me détaille d’un œil avide. La panique me gagne derechef.

C’est la triste réalité : je vais mourir seul.

Je vais mourir seul.

Je vais mourir seul !

À l’aide de mon autre main, encore intacte, je prends appui contre le mur d’un bâtiment pour accélérer encore le pas. Mon derme peine à contenir mon essence… Mon corps ne tient désormais qu’à quelques lambeaux tenaces, faits de fumée et de cendre. Je m’arrête et me concentre à nouveau. Je hume au loin la laine humide du désespoir, un sentiment de détermination aux senteurs minérales, l’opiniâtreté du tamarin…

Une minute ! Je connais cette senteur !

Je remonte sans perdre de temps la piste fragrante de cette émotion. Sa source ne se trouve qu’à quelques pâtés de maisons.


II

En vieillissant, j’en suis venu à savoir de plus en plus précisément combien de temps il me restait. Il s’agit sans doute du même sens qui informe les êtres organiques et autres créatures qu’ils doivent manger, quand ils ont la grippe ou quand il leur faut uriner. Ainsi, après à peine quelques semaines d’existence, il m’est paru qu’il me restait environ quatre années à vivre. Au bout d’un an, j’ai su que ce délai était de trois ans et un mois et, récemment, j’ai compris qu’il me restait exactement vingt-deux jours. Aujourd’hui, en cet instant précis, j’ai encore douze minutes, et cette pensée me terrifie.

L’odeur du tamarin s’intensifie. J’aperçois, devant moi, le musée de l’Invention. Des dizaines d’étendards du Consulat le recouvrent depuis quelques semaines, mais je discerne un endroit, à l’entrée de l’édifice, où ces enseignes ont été arrachées, tandis qu’un autre emblème a pris leur place. En m’approchant, je parviens à distinguer, dans l’obscurité, des traits de peinture fraîche qui luisent à la lumière des étoiles.

Spontaneous Artist
Artiste spontanée | Illustration par Viktor Titov

Je reconnais le symbole des renégats : le sigle du Consulat inversé, où le bas laisse échapper de complexes fioritures. On l’appelle la « tour percée » : un symbole d’espoir, celui de voir l’Éther rendu au peuple.

D’ici, je discerne la silhouette d’un humain qui s’affaire à apporter les dernières touches à son graphe.

Mon cœur jubile : je connais cette personne ! C’est Nived, mon traiteur préféré !

Ah, Nived ! Sacré bonhomme ! Je ne l’ai pas revu depuis la réception que j’ai donnée juste avant la Foire des inventeurs. Des buffets extravagants aux soupers fins, Nived sait cuisiner pour toutes les occasions. Je l’avais réengagé en prévision de mon pénultième…

Mais une vague de tristesse me submerge : les circonstances m’ont contraint à décommander. Moi, forcé d’annuler mon propre pénultième raout !

« Nived ! » l’interpellé-je à voix basse. Il sursaute et tourne vers moi des yeux écarquillés. Il s’est peint le visage et porte à son poignet une prothèse montée à la hâte, qui se termine par un couperet. Je suis aux anges. Quelle allure il a ! Un vrai voyou !

Il porte un doigt à ses lèvres pour m’intimer le silence, me signifiant que les questions devront attendre. La respiration sifflante, je me dirige cahin-caha vers lui. Plus que sept minutes. Mes jambes cèdent au moment où je le rejoins enfin. À chaque instant, ma voix faiblit ; parler m’est difficile, mais je dois y parvenir coûte que coûte, car ce pourrait bien être la dernière personne que je croise, et l’heure est venue pour moi de faire acte de contrition tant que j’y parviens encore.

« Yahenni ? C’est vous ? » s’étonne-t-il tout en rangeant promptement peinture et pinceau avant de venir s’agenouiller auprès de moi.

« Ce qu’il en reste, plaisanté-je piteusement. Content de vous voir accomplir votre devoir de citoyen. »

« Votre corps, que… ? »

« Il ne me reste plus beaucoup de temps. Nived, mon cher… Je tenais à vous présenter mes excuses. »

« Mais enfin, à quel sujet ? »

L’onde d’angoisse m’assaille de nouveau. Il me reste si peu de répit ; je dois m’assurer que chaque parole compte. Je lui pose la main sur l’épaule.

« Pardonnez-moi… J’ai annulé… moins d’un jour avant la date prévue pour ma réception… »

« Vous plaisantez ? »

Mon corps est agité d’un frisson de faiblesse mêlée de frustration quand je m’exclame : « Je me meurs ! Je n’ai pas envie de plaisanter ! »

« Ne soyez pas ridicule… »

« Je mets un point d’honneur à respecter les conditions d’annulation. »

Soudain, un effluve pestilentiel nous submerge.

Une voix autoritaire retentit depuis une rue transversale : « PLUS UN GESTE ! »

Comment diable ai-je pu ne pas percevoir cette présence ? Un argousin du Consulat (dire qu’on nous impose de leur donner de « l’Honorable », je me gausse !), doté d’une carrure impressionnante, surgit alors en compagnie d’un automate d’armement, le regard rivé sur Nived lorsqu’il déclare : « Vous êtes en état d’arrestation pour acte de vandalisme ! »

Art by Joseph Meehan
Illustration par Joseph Meehan

L’intéressé tente de fuir, mais l’officier lui jette un appareil sur les épaules. Quatre sphères se détachent alors de rails en surplomb, fixés aux murs, plongent et lancent un trait d’énergie bleu vif. Nived hurle, se tétanise, puis s’effondre.

« NIVED ! »

Un brusque sanglot m’échappe. Une douleur fulgurante me transperce le corps (ou est-ce celui de Nived ?) et une peur aiguë m’emplit le cœur. Des fumerolles grises s’élèvent des vêtements roussis de mon traiteur. Mon empathie pourrait bien me tuer ! songé-je, à moitié étourdi par le voile de terreur qui étreint mon ami. (À moins que ce ne soit moi qu’il enserre ?)

Ignorant mes cris, l’homme de main du Consulat vient se camper devant le corps de Nived. Je perçois alors l’haleine psychique du colosse : elle me donne l’impression de me trouver au bord d’un gouffre, comme à prendre brusquement conscience d’un vide insondable. L’agent qui se tient près du corps de mon ami (le meilleur traiteur de tout Ghirapur, scélérat !) est un puits sans fond, dans lequel je ne décèle que de vagues relents de sadisme et de laiton. Je suis trop faible pour courir, et l’effroi de mon ami accable mes sens.

Une curiosité malsaine vient réchauffer l’odeur du laiton. Je voudrais vomir, recracher par terre la fétidité qui émane de cet individu et de son cœur.

Je vois Nived remuer légèrement ; l’argousin lui décoche une nouvelle décharge.

Les exhalaisons de terreur et de plaisir morbide sont omniprésentes, et moi, je reste impuissant.

Nived tente de bouger.

Il n’y a personne pour l’aider ; nous sommes seuls.

L’agent active de nouveau l’appareil, et de sinistres éclairs d’Éther frappent mon ami, chez qui les convulsions cèdent rapidement la place à une totale atonie.

« Laissez-le tranquille ! » protesté-je d’une voix ridiculement étiolée.

L’argousin n’esquisse pas un geste. Les ténèbres m’empêchent de le voir, mais je sens son sourire pervers. Il foudroie de nouveau le corps inconscient.

« Arrêtez ! Vous allez le tuer ! » m’indigné-je.

Rassemblant toutes mes forces, je me relève pour tenter de l’attaquer, mais je m’écroule aussitôt. Ma mort est trop proche. (Je ne dispose plus que de trois minutes.) L’officier se retourne et, baissant les yeux, me considère. Je puis presque le toucher, tandis que mon corps fumant continue de se déliter.

Le tortionnaire s’agenouille pour me regarder de plus près. L’Éther luisant qui s’échappe de mon enveloppe souligne la cruauté de son visage, déformant les contours de son sourire glacial. « Vous êtes le fameux Yahenni, n’est-ce pas ? J’ai vu votre photo dans un reportage. » Un tremblement me saisit. « Je suis à la recherche de six individus qui soutiennent la cause des renégats, parmi lesquels la fille de la criminelle Pia Nalaàr. »

La tête me tourne. J’ai déjà rencontré cette jeune femme… Comment s’appelait-elle ? Chandra ? Je l’ai croisée il y a quelques semaines à peine. Quel crime sa compagne Nissa et elle-même ont-elles donc bien pu commettre pour s’attirer à ce point les foudres du Consulat en si peu de temps, je me le demande.

L’argousin se redresse, menaçant, et, d’un ton méprisant, me lâche : « Je vais achever l’autre vendu si vous ne me dites pas ce que vous savez. » Pour appuyer ses propos, il donne alors un coup de pied à Nived.

Je me hérisse.

Puis il le frappe une seconde fois avant de me demander : « En quoi le sort d’un renégat à demi-mort vous importe-t-il, mauviette ? »

Puisant dans mes dernières forces, je me relève. Mes jambes flageolent sur l’unique pied qu’il me reste, et ma main droite me démange furieusement. Je regarde le rustre droit dans les yeux et lui murmure dans un souffle : « C’est mon traiteur. »

Art by Jason A. Engle
Illustration par Jason A. Engle

Sans réfléchir, sans hésiter, sans prêter la moindre attention à la petite voix réprobatrice de ma conscience, je tends ma main droite vers le cou du butor et lui extirpe son essence. Un filet de lumière sourd de sa peau et flotte jusqu’à moi.

L’agent du Consulat hurle, et l’euphorie que je ressens alors se double d’une douleur incommensurable.

Un cri jaillit de ma gorge, sans que je puisse le retenir, pour se mêler au sien. Je ressens la totalité de ce qu’il endure. Il est en train de mourir, et j’ai la sensation de périr avec lui ; la douleur est insoutenable, et je suis à la fois bourreau et victime.

Au-delà de ses hurlements me revient la cruauté vindicative qu’il savourait, à peine quelques instants plus tôt.

Si je dois survivre, il me faut boire jusqu’à la lie.

Au bout de sept interminables secondes, j’ouvre la main et l’agent du Consulat s’écroule. Il gît, sans vie, à côté de Nived encore évanoui.

Tout mon être fourmille. Une bulle d’angoisse enfle dans ma poitrine, en réaction à cette torture. Mais pourquoi ai-je ressenti cette douleur ? Pourquoi ai-je partagé le supplice de cet horrible personnage ? La première fois que j’ai ponctionné de l’essence, je n’en ai conçu que de l’ivresse de la vie, alors pourquoi était-ce différent, cette fois ?

La réponse s’impose à moi, accablante : la première fois, il ne s’agissait pas d’une personne ; aujourd’hui, en revanche, j’en ai tué une.

Je suis un meurtrier !

Cette conclusion, pourtant, me laisse presque indifférent. Elle est éclipsée par ce qui vient de m’arriver, physiquement. Mon corps semble étrangement repu, agréablement rebondi. J’ai deux mains, deux pieds. Je me lève, bien droit, et m’étire. Les brèches se sont comblées, et mon derme semble avoir en partie retrouvé son intégrité. Je ne me sens plus aux abois. Je suis… entier ? Je crois. Peut-être. Je jauge alors le temps qui me reste.

Douze journées entières.

Diantre !

Une rémission de douze jours au prix d’une vie. Pourtant, je n’ai fait que le nécessaire pour survivre ; je n’ai pris une vie que pour préserver la mienne. Ou bien m’abuserais-je ?

Brusquement, un bruit me tire de ma rêverie. En explorant mentalement la zone, je m’avise d’individus qui accourent dans notre direction : les collègues de l’argousin ont dû entendre nos cris. Je ramasse prestement le corps de Nived et le dissimule dans une échoppe vide, à proximité. À l’abri derrière le volet baissé, mes pensées s’entrechoquent.

Et si je n’étais pas forcé de mourir ? S’il s’agissait de la solution dont j’ai désespérément besoin ? Oui, il me faut prendre ma destinée en main, d’abord recouvrer mon calme, ne pas me torturer futilement et accepter l’évidence : quitte à devoir tuer pour survivre, autant m’en prendre aux individus les plus méprisables.

Pourtant, dussé-je choisir de vivre selon ce précepte, alors ne mériterai-je pas moi-même de mourir ?

Écartelé que je suis, un léger gémissement m’échappe.

Non, je ne puis me permettre la moindre faiblesse, surtout pas maintenant que je viens de découvrir comment déjouer la mort et son inéluctable sentence. Comme je suis las d’attendre que son horrible charrette vienne m’emporter !

Mais il me reste douze jours, à présent ! On peut tant accomplir en douze jours !

Toutefois, pour espérer employer ce sursis à bon escient, il me faut rejoindre ceux avec qui je serai fier de lutter. Si je leur apporte mon concours et que, ce faisant, périssent des ennemis de la liberté, j’aurai racheté mes crimes aux yeux de mes pairs, n’est-il pas ?

Je laisse ce mensonge me réconforter. C’est décidé, je dois trouver les renégats, la fille d’une criminelle et l’elfe au regard infini.

Or une seule personne dans tout Ghirapur en sait davantage que moi sur ses recoins secrets.

Gonti.


III

Après avoir déposé Nived encore inconscient chez moi, je passe l’heure qui suit à éviter les forces de l’ordre en me faufilant dans des allées et en descendant une multitude d’escaliers pour atteindre enfin la résidence du tristement célèbre baron du crime qu’est Gonti. Si les éthériens sont, par nature, contraints à la vanité et donc à la prodigalité, l’ostentation de Gonti, quant à elle, n’a pas de limite somptuaire.

Grâce à ma modeste renommée, on me laisse entrer dans son repaire sans trop de difficultés. (La recette de la notoriété selon moi : faire fortune et en offrir le plus gros aux infortunés, puis le clamer sur tous les toits.) Cette demeure est, peu ou prou, un palais déguisé, à l’extérieur, en entrepôt. Quand je demande à parler au maître des lieux, ses hommes de main à l’entrée hochent la tête puis acceptent de me conduire à lui.

En chemin, je ne puis m’empêcher d’admirer, bouche bée, le luxe inouï qui m’entoure. D’ordinaire, je trouverais vulgaire pareil étalage de richesse, mais, honnêtement, un tel niveau d’ostentation mérite au contraire le respect. La maison de Gonti est une merveille d’opulence illégalement acquise, de filigrane filouté. Je pénètre alors dans un immense salon de réception, au bout duquel se trouve une longue table de banquet et, entre ce meuble et moi, toute une collection de fastueux tapis et de somptueux divans. Jeunes renégats et vétérans du crime se prélassent pêle-mêle sur leurs coussins moelleux. Tout occupés qu’ils sont à boire du thé et à échanger des secrets, ils ne me quittent pas des yeux tandis que l’on m’escorte à travers la pièce. Pendant ce temps, un automate s’affaire auprès des invités pour leur apporter nourriture et confort. C’est sans nul doute l’endroit le plus plaisant où se réfugier durant ce maudit couvre-feu.

Laissant derrière nous les fripouilles et autres bons à rien affalés, nous franchissons une magnifique double porte, qui s’ouvre sur des fresques figurant un paradis bucolique : partout, des arbres touffus, des ruisseaux sinueux et, au plafond, une évocation picturale du Grand Conduit. De multiples cages rutilantes jalonnent les murs et abritent tout un petit zoo privé d’automates zoomorphes. À quelques pas de moi, un renard mécanique et un cerf en filigrane s’ébattent allègrement sur d’épais tapis. Fi ! J’éprouve un violent mépris pour ce genre d’excentricités. N’en déplaise à certains, il est tout bonnement impossible de masquer des goûts triviaux. Dans la pièce suivante, je découvre un acrobate étourdissant, suspendu au plafond, en train de répéter ses figures, puis, dans celle qui lui succède, une gigantesque apothicairerie renfermant les attars d’Éther les plus raffinés. Les galeries qui relient ces pièces sont bordées d’innombrables vitrines remplies d’appareils étincelants, tous fabriqués des mains même d’un artisan ou d’un inventeur, sans être passés par une chaîne de montage. Toutes ces rapines jalousement conservées à l’abri des mains avides du Consulat !

Ce labyrinthe princier se termine sur une porte en verre, embuée. Le garde posté devant elle s’écarte en me faisant signe d’entrer. Aussitôt, un nuage de vapeurs m’enveloppe, car je me retrouve devant un bassin large et profond, rempli, aux senteurs qui s’en dégagent, d’un attar de jasmin où l’Éther a remplacé l’huile essentielle. Les murs de cuivre martelé réfléchissent à l’infini le reflet flouté de mon aura et celle de mon hôte.

Gonti est installé dans l’eau, le corps submergé et le visage recouvert d’un masque doré. J’avise une curieuse protubérance de métal au milieu de son torse.

Art by Vincent Proce
Illustration par Vincent Proce

Il me paraît étrange qu’il m’autorise à être témoin de cette scène si intime.

Mon esprit bouillonne de questions quand, tout à coup, Gonti émet une soudaine onde de surprise avant de se mettre debout. Il arrive, certes, à mes semblables de se baigner, mais quant à s’immerger tout entier dans un bassin rempli d’Éther, même volé !… Je me demande alors quelles sensations j’éprouverais à me prélasser, après une longue journée de travail, dans une baignoire pleine de la substance même qui me constitue. On doit ressentir à coup sûr le même effet tonifiant, quoique fugace, que procure une bouffée d’attar, mais à travers tout le corps. Pas étonnant que Gonti tienne à rester riche ! Je n’ose imaginer les pharamineuses sommes d’argent sale nécessaires à satisfaire pareille assuétude.

Alors que je me perds dans mes réflexions, Gonti revêt un peignoir dont l’étoffe noire semble exquisément veloutée.

J’imagine qu’aux yeux des êtres organiques, une conversation normale entre deux éthériens paraisse extrêmement rapide. La compréhension mutuelle qui découle en effet de notre empathie naturelle donne lieu à des discussions qui ne portent pas tant sur l’expression des émotions que sur leur origine. On économise ainsi un temps considérable, sachant que le langage n’a, après tout, rien de bien poétique, le lyrisme appartenant à ceux qui veulent expliquer ce qu’ils ne savent exprimer.

Gonti ajuste son peignoir, puis me dévisage.

« Vous empestez la culpabilité », décrète-t-il.

Saperlipopette, moi qui me croyais impénétrable ! Il va me falloir jouer cartes sur table, je suppose. « C’est ce qui arrive quand le Consulat vous pousse à bout, très cher. »

Gonti me conduit dans une réplique plus intimiste de son opulent salon de réception. Je cherche à décrypter sa réaction à scruter mon humeur, à tenter de déterminer si mon air de curiosité mérite son intérêt. Rapidement, je le sens opter pour l’indifférence. « Si vous êtes venu quémander ma protection, sachez que je ne saurais vous l’offrir. Je perds déjà suffisamment mon temps en broutilles et autres billevesées. »

« Ce que je cherche pourrait nous profiter à tous deux », avancé-je en projetant ma sincérité.

Visiblement, ma réponse l’intrigue. Il traverse la pièce jusqu’à un grand sofa placé devant une superbe statue. Perchée sur un piédestal, celle-ci semble avoir été taillée directement dans le ciel. Je n’ose imaginer sa valeur. Gonti s’assoit avec grâce devant l’impressionnant chef-d’œuvre, et je prends place à son côté.

En surface, son odeur est empreinte d’impatience ainsi que d’une légère frustration, mais je décèle aussi une note de désespérance sous-jacente, une anxiété chargée d’aigreur, le tout complété par une pointe d’effroi.

Lui aussi entend sans doute la charrette approcher. Je me demande comment fonctionne son nouveau cœur rutilant.

Je projette une timide commisération, piquée d’un trait de coriandre et de taquinerie.

« Vous cherchez la rébellion ? » me demande mon hôte.

« Je cherche deux humaines : Chandra et Pia Nalaàr. »

Certains éthériens excellent dans l’art de mentir, et je sens mon hôte brouiller son aura d’un voile d’ambiguïté frais comme l’herbe verte, afin de m’empêcher tout déchiffrement des émotions qui flottent à sa surface. Bref, il ne me fait pas confiance. Je réponds en faisant souffler une brise de camaraderie au parfum de violette : « Il nous serait profitable à tous deux de leur prêter main-forte. De surcroît… »

Je me penche vers lui et baisse la voix afin que le garde en faction de l’autre côté de la porte ne surprenne pas notre conversation.

« Si vous me dites où elles se cachent, je jure, pour ma part, de garder le secret de votre cœur artificiel. Il serait en effet fort dommage que le Consulat vous le confisquât. »

L’équivoque herbeuse s’évapore, remplacée par un apeurement poivré et acide ainsi qu’une certaine défiance amère à l’égard des gardes négligents.

Je lui envoie une vague de sincérité mâtinée de jalousie. Gonti acquiesce, exsudant une autosatisfaction au fumet de dhal.

Va-t-il deviner mon secret sous ma jalousie de façade ? Il évalue visiblement la proportion de derme que j’ai recouvrée par rapport à la dernière fois où il m’a aperçu, sans doute dans les derniers reportages sur ma personne, et sa surprise éclate lorsqu’il comprend ce dont je suis capable.

« Rares sont nos semblables capables d’absorber l’essence d’autrui, commente-t-il. Moi-même, je n’en ai jamais eu que deux à mon service. Comment avez-vous découvert que vous possédiez ce don ? »

« Seul. Tout le monde n’a pas la chance de pouvoir se faire fabriquer un cœur. »

Peu m’importe s’il détecte mon mensonge. J’étais alors âgé de quatre semaines. L’une de mes amies, une naine charmante, était venue à une réception en compagnie de sa hyène apprivoisée. Il m’a suffi de caresser la créature pour que le phénomène se produise. (C’était un accident, je le jure. Dépala l’a bien compris et, d’ailleurs, m’a pardonné.)

« Laissez donc le passé où il est, Yahenni. Que ressentez-vous au moment même du transfert ? »

La question me désarçonne et me fait réfléchir. Suite à l’incident avec l’argousin, je comprends à présent que mon expérience avec le fauve de Dépala n’était pas la règle et que tuer une personne est bien différent, d’une part, parce que je vis la mort de ma victime, mais, d’autre part aussi, parce que j’y retrouve la même sensation qu’à présenter un individu prometteur à celui ou celle qui changera sa vie, qu’à regarder mes amis danser pendant des heures durant, sous un ciel étoilé, qu’à voir mon associé conclure une affaire ou bien qu’à percevoir l’allégresse au parfum de rose et le halo de gratitude à la cannelle d’un jeune chercheur à qui j’octroie la bourse qu’il convoitait, ou encore qu’à assister au coup de foudre de deux amoureux qui se remarquent pour la première fois, dans une salle bondée.

Je retrouve tout cela, mais j’éprouve alors aussi une indicible souffrance : le bouleversement de ma propre naissance, le cri de Dépala lorsque je tue accidentellement sa hyène adorée, le jour où mon entreprise a perdu plus d’argent que la plupart des gens n’en voient passer de toute leur vie, l’empathie qui me fait connaître la dépression dont souffre mon voisin, à travers le mur mitoyen de nos maisons, le chagrin de me sentir jeune et plein de vie alors que Farhal, Vedi, Dhriti, Najm et tous les membres de ma famille éthérienne disparaissaient les uns après les autres…

La voix moqueuse de Gonti me tire de ces deux secondes de désenchantement : « Il n’est guère étonnant que vous empestiez la culpabilité. »

« Vous n’avez pas à espionner mes pensées intimes ! »

Je me fais souffleter par une réaction d’amusement ravi : du miel et des noix de cajou ; il doit vraiment me trouver cocasse.

« Si l’envie vous prend de tuer à nouveau, vous pourriez en profiter pour être utile à notre cité. Avec le couvre-feu et les restrictions sur l’Éther, mes employés sont considérablement gênés dans la poursuite de leurs activités. Nous nous adaptons, naturellement, mais le fait est que les restrictions imposées par le Consulat et la confiscation de nos biens personnels constituent un fléau pour notre ville. Pour que Ghirapur resplendisse à nouveau, il faut que les renégats se mobilisent. Je vais donc vous dire où se trouve Nalaàr et vous irez les prévenir, elle et ses renégats, que je prévois d’envoyer le Consulat à leurs trousses. »

Je me redresse sur le canapé et m’exclame : « Pourquoi commettriez-vous pareille forfaiture ?! »

Je me heurte alors à un sentiment de supériorité outragée, porté par une senteur de bois d’agar, et il me rétorque : « Il faut les pousser à prendre les armes. En les avertissant, vous les contraindrez à intervenir contre le Consulat. S’ils attaquent les premiers, je perdrai moins de combattants, de mon côté. »

Je bats en retraite devant ses arguments ; on ne devient pas magnat du crime sans de solides talents de négociateur.

« Vous trouverez la jeune Nalaàr et ses acolytes dans un refuge, au jardin de la Statuaire. Dites-leur qu’ils ne sont pas en sécurité, employez la peur pour les faire réagir. Après tout, vous êtes un monstre à présent : les terroriser ne devrait donc pas poser de difficultés, mais essayez tout de même de ne pas ponctionner leur énergie, Yahenni ! »

Notre conversation aura duré en tout et pour tout deux minutes.


Art by Kirsten Zirngibl
Illustration par Kirsten Zirngibl

IV

Le lendemain, j’entre d’un pas assuré dans le jardin de la Statuaire afin de trouver la cachette des Nalaàr. S’il est certes plus facile de se déplacer en journée que la nuit, la présence du Consulat y demeure cependant oppressante. Ainsi, personne ne folâtre plus dans les rues, et l’atmosphère de fébrile affairement s’y est encore intensifiée. C’est donc d’un pas précipité et en silence que je couvre la distance entre mon hôtel particulier et le parc. Si Chandra et Nissa, mais aussi les autres, sont parvenus à provoquer le Consulat, ils méritent alors qu’on les épaule ; autant employer les jours qui me restent à être utile.

Le jardin de la Statuaire est un immense arboretum qui jouxte la gare d’Aradara. Une vingtaine de gigantesques statues en métal, aux courbes gracieuses, bordent l’allée, chacune à l’effigie des plus illustres inventeurs de Ghirapur. La tradition d’immortaliser ces génies a d’ailleurs débuté avec les Aradara, en l’occurrence la mère et son fils, à qui l’on doit la mise au point du train à propulsion éthérique. Le plus grand honneur dont un inventeur puisse rêver est d’ailleurs d’avoir sa statue ici. Les Aradara ont construit leur train tout de suite après l’Essor de l’Éther, et les statues de ceux qui ont découvert le processus de raffinement de cette énergie se dressent juste derrière eux dans le jardin. Je me sens étrangement ému en regardant le soleil darder faiblement ses rayons, à travers la fine couche de nuages, sur le visage des sommités qui, bien que par inadvertance, ont fait naître mon espèce.

Chose étrange, depuis que j’ai frôlé ma date de péremption, l’acuité de mes sens s’est décuplée, et je progresse, dans le flux et le reflux des émotions des êtres alentour, comme on parcourt un musée : chacune des pièces est bien en vue et facile à repérer de loin. Utilisant mes sens aiguisés, j’essaie ainsi de découvrir où se cachent mes amis. Tout en haut de la statue monumentale d’un inventeur vedalken, je perçois le chatoiement d’un sentiment d’anxiété mêlée d’incertitude. Ce ne peut être qu’eux !

Je m’approche de la sculpture d’un air détaché et entreprends de grimper à l’échelle fixée dans son dos. Ce monument est réellement colossal. Je regrette de ne jamais avoir construit d’ouvrage de cette stature avant de prendre ma retraite.

Lorsque retentit un bruit métallique sourd, je me fige. C’est un automate de sécurité recyclé qui patrouille les lieux en direction de la gare. Mon Éther n’a fait qu’un tour à cause de ce stupide tas de ferraille dépourvu d’émotions ! Pratiquement certain que la machine ne m’a pas remarqué, je reprends mon ascension.

J’en profite pour évaluer où j’en suis : encore onze jours. Combien de temps de rémission pour chaque vie volée ? Ai-je raison de ne m’en prendre qu’au Consulat ? Aurai-je le temps de me racheter par de bonnes actions quand tout ceci sera terminé ?

Une douleur effroyable me frappe brusquement. J’en viens presque à lâcher les barreaux, mais je suis trop près de la trappe qui se trouve à proximité du sommet pour lâcher prise. J’entends alors une voix juste au-dessus de moi.

« Quelque chose qui n’a pas de cerveau est en train de monter à l’échelle. »

Quel goujaterie !

La personne à l’origine de ce commentaire désobligeant m’évoque une pierre mouillée par la pluie et de nombreuses questions sans réponse. « Je n’ai jamais rien perçu télépathiquement de tel ! Je n’en suis pas sûr, mais j’ai l’impression qu’il ou elle vous connaît toutes les deux », poursuit l’individu, un homme, à l’intention d’une tierce personne également cachée à l’intérieur de la statue. La douleur qui me pourfend interrompt ma progression.

« Ouvre la trappe, bon sang ! » Une voix féminine. Est-ce du calendula que je discerne ?

L’étrange individu au parfum pluvial répond : « J’ignore de qui il s’agit, mais c’est un baron du crime qui l’a envoyé. »

« Je crois que nous ferions mieux d’écouter ce qu’il a à nous dire. » Je connais cette fragrance ! Du néroli ! C’est Nissa !

« Nissa, C’est moi, Yahenni ! » hurlé-je malgré la torture que m’inflige l’indélicat aux odeurs de pétrichor.

J’entends des bruits de pas au-dessus de moi. La douleur s’évanouit, et mon tourmenteur à l’arôme de pluie reprend la parole : « C’est bon, Chandra, fais-le entrer. »

« Yahenni ! » s’exclame cette dernière en ouvrant la trappe, avant de me tirer à l’intérieur. La pièce au sommet de la statue est étonnamment grande. Elle recèle cinq lits de camp entassés dans un coin ainsi qu’une pile de coussins disposés au sol pour former une sorte de nid. Dans un autre angle se trouve un sac rempli d’équipement, sur lequel on a posé un long bâton.

Un inconnu, revêtu d’une cape singulière, me détaille des pieds à la tête avec un bourdonnement de curiosité lorsque je me hisse à l’intérieur. Si je lui concède une élégance certaine, je le juge aussi très indiscret.

Je salue mes amies en agitant la main : « Bonjour, Nissa. Coucou, Chandra. »

L’elfe sourit. Elle est aussi redoutablement jolie que dans mon souvenir. À côté d’elle, Chandra me rend mon salut : « Salut, Yahenni. Merci pour la fête, l’autre fois. »

« Heureux de vous y avoir rencontrée. J’ai ouï dire que vous aviez retrouvé votre mère. »

« Oui, nous l’avons délivrée. Mais elle n’est pas là : elle devait rencontrer d’autres renégats. »

Je hoche la tête : « C’est une honte qu’on l’ait confrontée à ce Tezzeret. Quel abominable individu ! »

« C’est un pendard », crache Chandra.

« Vous pouvez employer un langage plus fleuri devant moi, très chère, je ne le dirai pas à votre mère », la taquiné-je, et mon commentaire la fait sourire.

Je vois deux autres humains derrière elle : une femme vêtue d’une robe aubergine. (Le col est-il réellement bordé de fourrure ? Quelle ignominie ! Qui commettrait pareil acte de barbarie ?) Elle est assise sur l’un des lits, l’air à la fois détendu et irrité, et un homme taillé en armoire à glace, aux rouflaquettes proéminentes, est occupé à scruter les environs par un judas percé dans la paroi.

« Voici Yahenni. On peut avoir entièrement confiance en lui », déclare Chandra à l’attention du groupe. Je lève le menton, honoré par cette présentation flatteuse. « Yahenni, je vous présente Jace. Voici Nissa, que vous connaissez déjà. Cette autre femme a pour nom Liliana, et l’homme que vous voyez dans le coin se prénomme Gideon. »

« Vous avez là d’étranges fréquentations », plaisanté-je.

« Si vous nous trouvez bizarres, attendez d’avoir vu le matou géant », réplique Chandra.

« Un chat ?! »

« Il est avec Mme Pashiri, à faire la queue pour nos rations alimentaires », m’explique Nissa.

« Je vois. »

En réalité, non, je ne comprends absolument rien.

« Le temps vous est compté, dis-je pour en venir au fait, vous devez tous partir ! Les hommes du Consulat ne vont pas tarder à débouler ici et vous interpelleront si vous ne vous enfuyez pas. »

L’énergie qui circule dans la pièce vire à l’alerte. Les quatre humains et l’elfe échangent un bref regard. Bien qu’ils soient sur le qui-vive, je ne décèle chez eux aucune crainte ; ils sont simplement sûrs d’eux, parés à tout.

« S’ils viennent ici, il faudrait nous préparer au combat », lance Nissa avec détermination.

« Nous devrions d’abord décider si nous souhaitons effectivement nous battre », argue Jace.

« Tezzeret est peut-être avec eux », ajoute, d’un air grave, la femme à la robe sombre.

« Il ne s’agit pas d’un affrontement dont vous sortiriez vainqueurs », insisté-je.

L’odeur du groupe se scinde aussitôt : une détermination aux accents de cumin ; un ronchonnement silencieux ; l’anxiété et, paradoxalement, l’assurance d’un corps en décomposition… (Comment ? Un quoi ?)

« Pourquoi un roi de la pègre vous a-t-il envoyé ici ? » m’interroge l’homme prénommé Jace.

Comment connaît-il ce détail ? « Gonti est la seule personne à mieux connaître que moi les cachettes de cette ville, alors je suis allé le voir pour découvrir où vous étiez. Je souhaite me joindre à la cause des renégats, et je savais que si je vous trouvais, vous pourriez m’introduire auprès d’eux. »

La tension parmi le groupe est toujours aussi palpable, aussi vais-je devoir m’y prendre autrement.

« Mon hôtel offre un lieu sûr. J’y ai mis en place suffisamment de mesures de sécurité pour que vous passiez tous inaperçus. Je vous y conduirai ce soir, et vous pourrez alors tranquillement envisager votre rôle. Ni Gonti ni le Consulat ne sauront que vous vous trouvez chez moi. »

« Nous pouvons faire confiance à Yahenni », affirme Nissa avec conviction.

Les autres membres du groupe échangent de nouveau un bref regard. Gideon acquiesce, et ses compagnons se mettent aussitôt à rassembler leurs bagages. La femme à la robe violette se lève lascivement du lit pour me toiser du regard.

« Votre demeure comporte-t-elle plus de cinq chambres ? » Elle dégage une odeur de terre humide et d’amour-propre exacerbé.

« Ma chère, je refuserais de dormir dans une maison qui en compterait moins de sept. » Elle hoche la tête, satisfaite, puis me tend la main.

« Enchantée de faire votre connaissance, Yahenni. »

« Pour vous servir, très chère », dis-je en lui serrant la main.

J’explore mentalement la zone autour de la statue.

« Je vais passer en premier, annoncé-je. Suivez-moi. »

J’ouvre la trappe et commence à descendre l’échelle, puis sens les autres me suivre.

Le vent fait claquer ma cape. Lors de mon malaise, hier (avant d’assimiler l’essence de l’argousin), j’avais décidé que ce vêtement serait celui de ma dernière heure. Je sens cette vie volée parcourir mon être, et mon humeur verse dans ma sensiblerie. Un plaisir doux-amer me réchauffe le corps. Finalement, j’aurai eu l’occasion de porter cette cape au-delà de l’échéance pour moi fatidique.

La descente est longue. Dans le jardin de la Statuaire, règne un calme absolu : les oiseaux qui viennent habituellement s’y percher se sont envolés ; la foule qui envahit généralement les sentiers a disparu.

À l’ombre de ces inventeurs, l’atmosphère a quelque chose d’étrange et d’inquiétant. Depuis l’échelle, je distingue vaguement au loin la statue du grand inventeur éthérien Rajul. C’est le père de l’un des premiers appareils de technologie médicale destiné aux êtres non organiques. Il reste un modèle pour moi, et j’ai toujours tiré un certain réconfort de le voir figurer parmi les grands noms de notre temps. J’apprécie en effet que mon espèce n’ait jamais été marginalisée, dans cette cité qui nous a enfantés. L’imposante statue de Rajul représente ainsi l’affirmation de la place à part entière que nous y occupons. Il a accompli autant que les autres inventeurs célébrés ici, si ce n’est que lui n’était âgé alors que de deux ans.

Je ne suis plus très loin du sol. Je perçois les discussions du groupe qui continue de descendre, au-dessus de moi, mais mes autres sens sont soudain attirés par un ronronnement lointain, qui me fait tourner la tête dans sa direction. Je m’accroche fermement à l’échelle pour en déterminer l’origine.

Ma nostalgie se mue en épouvante.

Le rugissement d’un moteur approche à grande vitesse. Un croiseur consulaire surgit alors dans les jardins, seul, et fonce en direction de notre statue. Je me crispe, affolé. Le véhicule s’écarte de l’allée principale pour s’élancer sur la pelouse. Mais que fait-il donc ? Il est encore trop tôt pour le couvre-feu, nous ne sommes pas en infraction !

À moins que Gonti n’ait déjà averti les forces de l’ordre. Dans ce cas, nous sommes véritablement en fâcheuse posture. La vitesse et la trajectoire du croiseur sont la preuve cruelle et irréfutable que Gonti ne perd effectivement jamais de temps. Le croiseur consulaire se dirige droit vers l’échelle.

Au sol, il me sera évidemment impossible de le semer.

Et nous nous retrouverons coincés dans la statue si nous remontons.

Je n’ai pas le temps de me lancer dans un débat éthique avec moi-même.

L’avant du véhicule est toujours pointé vers notre échelle. (Le conducteur compte-t-il nous faire tomber en percutant le monument de plein fouet ?!)

Je me retourne entièrement sur l’échelle, les pieds tournés vers l’extérieur, agrippant un barreau de la main gauche. (Mais qu’est-ce que je fabrique ?)

C’est une très mauvaise idée. (La pire idée possible : je n’ai jamais rien fait de toute ma vie qui ressemble de près ou de loin à une activité gymnastique.)

Je contracte ma main droite et sens la force d’attraction désormais familière qui émane de ma paume. (Je vais le sentir mourir, je vais le sentir mourir, mais je n’ai pas le choix.)

Je bondis.

Et atterris sur le capot du véhicule.

Art by Lius Lasahido
Illustration par Lius Lasahido

Quelques secondes de souffrance.

Un instant d’extase.

Je lui dois ma douleur, mais mon euphorie est mienne ; j’ai l’impression de me noyer de ce tourbillon de sensations contradictoires.

Au prix d’un immense effort, je parviens à me retenir de crier, cette fois-ci.

Le véhicule fait une brusque embardée qui le détourne de notre statue, tandis que l’agent du Consulat s’écroule sur son volant, mort.

Je plonge du croiseur et exécute un roulé-boulé.

Dans un bruit fracassant, je l’entends percuter un autre monument.

Prenons le temps de respirer. Suis-je vivant ? Oui, je le suis. Je suis en vie et j’ai tué deux personnes en une journée : que va-t-on penser de moi ?

Diantre !

Il me reste à présent vingt-deux jours à vivre.

Incroyable ! Mais aussi effroyable ! Je ne suis plus certain de savoir qui je suis.

« Yahenni ! Que s’est-il passé, vous allez bien ? » s’écrie une femme au parfum de calendula. Ils ont dû atteindre le bas de l’échelle. En me retournant, je découvre trois humains et une elfe qui me contemplent, à la fois stupéfaits et inquiets, tandis que la femme à la robe violette parvient à descendre avec grâce les derniers barreaux en dépit de ses talons hauts.

Le véhicule n’est plus qu’un amas de métal plié, encastré dans la statue voisine. L’argousin sans vie pend piteusement à la fenêtre de la voiture. Mes mains se mettent à trembler, et je me rends compte, dans un coin de mon esprit, que mes compagnons ne sont pas le moins du monde troublés par ce qui vient de se produire. Pour eux, cette situation n’a rien d’extraordinaire ; ils ont déjà vu pire.

Moi, je voudrais hurler.

Je pourrais pleurer.

Je préférerais rentrer chez moi.

Ma voix se brise quand je réponds : « Oui, tout va bien, je n’ai rien. »

Rassurés, mes amis se ressaisissent pour dresser un rapide bilan de la situation.

Chandra opine du chef, tourne les talons et s’éloigne d’un pas déterminé.

Nissa nous envisage tour à tour, son amie et moi, puis accourt pour m’aider à me relever.

Elle regarde en direction de sa camarade et me confie : « À mon avis, Chandra ne sait pas vraiment où elle va, elle s’est juste mise en route sans réfléchir. »

Enfin sur pied, je me redresse et secoue ma cape.

« Gideon, tu veux bien appeler Chandra pour moi, s’il te plaît », le prie Nissa avec sa douceur habituelle.

Les mains en porte-voix, Gideon crie : « CHANDRA, CE N’EST PAS PAR LÀ ! »

La petite rousse s’arrête aussitôt et fait demi-tour pour revenir vers nous. Nissa ferme brièvement les yeux (sans doute par résignation), puis indique la direction opposée à celle dans laquelle Chandra se dirigeait.

« Dis à Chandra que Yahenni habite de ce côté-là et demande à Jace d’informer Ajani, Pia et Mme Pashiri de notre nouvelle résidence », lui indique-t-elle posément. Gideon hoche la tête et part avertir ses compagnons.

Je me retrouve seul avec Nissa.

Elle me soulève facilement et m’observe d’un air préoccupé. « Êtes-vous blessé ? » s’inquiète-elle.

« Non, pas physiquement. »

Émotionnellement, en revanche, je me sens irrémédiablement brisé. Nissa me considère avec une tendresse empreinte de commisération, mais son inquiétude dissimule une étincelle de surprise, qu’elle étouffe rapidement sans y penser. Dans son inconscient, elle s’attendait peut-être à me voir bouleversé d’avoir tué ?

Elle fronce les sourcils ; son inquiétude sincère dégage une odeur cuivrée.

« Dites-moi ce que je peux faire pour vous aider », s’enquiert-elle.

Je voudrais hausser les épaules, mais reste immobile et silencieux, en proie à un profond désarroi. L’étincelle s’est éteinte, emportée par le flot d’empathie qui émane de Nissa. Celle-ci s’avance vers moi, les épaules affaissées sous le poids de sa compassion à mon égard, et tente de me réconforter : « Yahenni, vous avez suffisamment souffert. »

Elle ferme les yeux.

Je perçois le murmure d’un gazouillis aigrelet. Un courant d’énergie s’élève délicatement de la terre sous mes pieds. (Est-ce l’œuvre de Nissa ?) Il se canalise vers un point proche de mon épaule. Je sens le flot de vitalité rassurant de ma propre ville me traverser ; la sensation est suave et revigorante. Certes, il ne me guérit pas, mais m’aide tout de même à me sentir mieux. Il me rappelle que je fais partie d’un tout.

« Nissa, j’ai pris la vie de deux personnes aujourd’hui. Je n’avais pas le choix ; elles allaient toutes deux me tuer. Je… balbutiai-je avant que ma voix ne se brise à nouveau. Je ne veux plus absorber l’essence d’autrui. Quand je le fais, je ressens… absolument tout. »

La chaleur qui ruisselle de l’elfe vers mon épaule est exquise. J’étouffe un sanglot.

« Vous devez avoir une bien piètre opinion de moi, à présent, dis-je, davantage pour moi-même qu’à son bénéfice. Comment pouvez-vous accepter de venir vous cacher chez un meurtrier ? »

« Parce que vous êtes mon ami », répond-elle avec une pointe d’hésitation.

C’est à peine perceptible, mais elle examine ce dernier mot qu’elle vient de prononcer, ami, comme un oiseau picore une graine. Elle y goûte, le touche, hésite, puis parvient enfin à une décision.

Le néroli lénifiant emplit l’espace entre nous. Je prends le temps de déchiffrer la signification et le sens de ce que Nissa tente de me dire.

Elle aussi a commis des erreurs.

Je jette un coup d’œil aux quatre humains qui marchent vers nous. Ce sont des gens bien. Peut-être ont-ils des regrets, eux aussi.

La douce énergie continue de réchauffer mon épaule. La sollicitude de Nissa fait naître en moi une pensée dont j’appréhende parfaitement le sens : ils sont comme moi.

Je me verrai sans doute contraint de tuer à nouveau, tout comme leurs responsabilités les forceront sans doute à léser autrui, mais ces gens, ces renégats, quand tout est dit, font plus de bien que de mal. La souffrance est inévitable, mais, comme eux, je possède un pouvoir insigne, qui me permet d’avoir une incidence plus positive que négative sur le monde. Et quand je me serai dévoué à cette cause cela ne sera-t-il pas, en contrepartie, une sensation extraordinaire ?

Je songe à ma mort.

Il me reste vingt-deux jours à vivre.

On peut tant accomplir en vingt-deux jours. Quelle longue vie il me reste !

La présence de Nissa est pareille à un dais de fleurs d’oranger.

« Merci, Nissa. »

« Je vous en prie, Yahenni. »

Je me tourne vers les autres pour leur faire signe d’approcher, tandis que la douce petite rivière d’énergie retourne à la terre. « C’est par là », indiqué-je.


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