Avancée majeure

Posted in Magic Story on 14 Décembre 2016

By Kimberly J. Kreines

Kimberly J. Kreines is a creative designer new to the Magic team. But neither playing Magic nor writing are new to her. She has a penchant for dragons, the Oxford comma, and chicken tikka masala. In her opinion, all three are equally delightful.

Histoire précédente : Moments de calme

Le duel entre Tezzeret et Pia Nalaàr en conclusion de la Foire des Inventeurs n’était qu’un leurre pour détourner l’attention d’un projet machiavélique. Tandis que le combat monopolisait la curiosité de Ghirapur et des Sentinelles, les argousins du Consulat s’emparaient en effet des inventeurs et de leurs trouvailles pour les emmener au Circarium de la Tour. Depuis lors, nul ne sait ce qu’il en est advenu. Parmi eux se trouvait Rashmi, éthéromancienne d’origine elfique, qui s’imaginait avoir obtenu la chance inespérée de mettre au point son translateur de matière sous l’égide du Consulat. Elle n’allait cependant pas tarder à déchanter…


« Chalumeau à Éther ! » demanda Rashmi. Avec un bruit de ressort et trois cliquetis, l’assistant d’atelier la rejoignit.

« Merci. » Les doigts de l’inventrice effleurèrent les petites griffes métalliques de l’automate tandis qu’elle saisissait l’outil. « Ce sera tout. » Le serviteur mécanique stridula deux fois avant de retourner dans son coin du rutilant Circarium de la Tour. Rashmi le suivit des yeux, attendant un regard interrogateur, une remarque stimulante ou un geste rassurant, mais qui ne vinrent pas.

Elle soupira en pensant à quel point son assistant vedalken lui manquait. Si seulement il voyait ce qu’était devenu le translateur ! Il serait resté sans voix devant son arche gigantesque, sans commune mesure avec le simple arceau qu’ils avaient fabriqué ensemble. Ses yeux papilloteraient à toute vitesse, l’un après l’autre, en examinant le cœur modulaire et amovible. Il serait assurément fort contrarié d’en avoir manqué la mise au point, mais son irritation céderait rapidement la place au besoin impérieux de consigner de nouveaux résultats d’essais dans son cahier de laboratoire. Mitul ne laissait en effet jamais ses émotions interférer avec son travail, point sur lequel Rashmi avait, quant à elle, encore indéniablement des progrès à réaliser.

Ainsi, même après avoir soudé la dernière pièce du modulateur à Éther, elle ne sentit pas son humeur s’égayer. À présent que ses pensées l’avaient ramenée à son assistant et ami, Rashmi était à peu près certaine que rien ne lui aurait davantage fait plaisir que de voir celui-ci apparaître à sa porte, mais cet espoir lui semblait de plus en plus illusoire. Cela faisait en effet maintenant quatre semaines qu’elle demandait qu’on le fît venir et, dès qu’elle en avait l’occasion, elle réitérait sa demande auprès des fonctionnaires qui l’entouraient. Hélas, leur réponse ne variait jamais : « Concentrez-vous sur votre invention, et laissez-nous nous charger du reste. »

Et, dans l’ensemble, c’est ce qu’ils avaient fait. Depuis son arrivée au Circarium, Rashmi avait en effet consacré à ses travaux l’entièreté de son emploi du temps, d’ailleurs chronométré à la seconde près dans un souci de productivité maximale, et c’était une véritable armée d’automates attentifs et de fonctionnaires empressés qui, obéissant aux ordres de son commanditaire, le consul Tezzeret, satisfaisaient ses moindres besoins. Ils lui apportaient ainsi chaque jour des repas chauds aux senteurs de fenouil, de cumin et de curcuma, ainsi que des vêtements propres au parfum de lys, ils contrôlaient avec précision la température et la pression de l’Éther, de même que l’hygrométrie, et ils réapprovisionnaient constamment en matières premières de qualité vérifiée les casiers dorés, parfaitement propres, qui s’alignaient le long du mur, au fond de l’atelier. Chaque matin, un assortiment d’outils flambant neufs, disposés dans un ordre parfait, attendaient l’inventrice. En un mot, c’était bien davantage que tout ce qu’elle aurait pu espérer, et pourtant…

En regardant autour d’elle, Rashmi se demanda si les autres inventeurs partageaient son désenchantement et sa solitude. Si elle l’avait pu, elle leur aurait posé la question, mais tout échange verbal était interdit durant les heures de travail, Tezzeret exigeant le silence, gage de rendement optimal, selon lui : « Aucun bavardage inutile ne sera toléré. Ceux d’entre vous qui préfèrent les jacasseries à leur tâche iront rejoindre la populace imbécile, hors de mon circarium », leur rappelait-il sans cesse.

Un seul sujet de conversation était à priori autorisé : les inventions. De toute manière, les discussions avaient abruptement cessé dès le lendemain de la première visite que leur avait rendue Tezzeret pour vérifier leurs progrès : quand les vainqueurs de la Foire avaient constaté que le poste de travail de l’aéro-artisane Sana avait été vidé, toute camaraderie s’était envolée. Cette opportunité représentait pour chacun des inventeurs présents la chance d’une vie, mais tous savaient que seuls les rêves de l’un d’eux deviendraient réalité.

Rashmi termina sa soudure et referma le panneau d’accès de l’arche. Tout en s’essuyant les mains sur les pans de ses jupes, elle recula pour examiner le translateur aussi attentivement que l’aurait fait Tezzeret, car elle n’avait aucune intention d’être la prochaine dont ne subsisterait qu’un établi déserté. La structure était d’une intégrité irréprochable, les supports parfaitement en place et les raccords des conduits à Éther convenablement renforcés. Elle vérifia l’heure à la pendule posée sur son bureau : il serait là d’un instant à l’autre. Elle se répéta qu’elle était prête. Je mérite ma place ici, se dit-elle pour s’en convaincre.

À ce moment même, la porte du Circarium s’ouvrit dans un bruit pneumatique, et Rashmi retint son souffle. Flanqué d’un cortège de fonctionnaires vêtus de tenues d’apparat, Tezzeret fit son entrée dans l’atelier.

Art by Ryan Alexander Lee
Illustration par Ryan Alexander Lee

Son arrivée eut le même effet qu’un rayon lumineux braqué sur un groupe de gremlins affamés : tous s’immobilisèrent, et les regards se tournèrent dans un seul mouvement vers l’homme à la main de métal.

Je mérite ma place ici, s’encouragea de nouveau Rashmi.

« Des progrès ! lança Tezzeret en faisant résonner ses talons sur le sol lustré. J’exige des progrès ! » Il s’approcha d’un nain dont Rashmi n’avait que très récemment appris le nom : Bhavin. Ce métallurgiste était réputé pour ses automates colossaux, prévus pour le génie civil et caractérisés par leur capacité à obéir à des instructions gestuelles. L’une de ses imposantes réalisations lui avait ainsi valu la quatrième place au classement général de la Foire. « Eh bien ? insista Tezzeret en se penchant vers lui. Mon temps est précieux. »

« Très bien, répondit Bhavin avec un geste de la main vers son invention. J’ai effectivement beaucoup progressé depuis votre dernière visite, en améliorant les capacités fonctionnelles de l’appendice préhensif, qui peut dorénavant soulever des charges dépassant… »

« Une “amélioration”, dites-vous ? l’interrompit Tezzeret d’un ton qui horripila Rashmi. Je n’ai que faire de vos misérables “améliorations” ; je ne m’intéresse qu’à une seule chose : les innovations auxquelles vous seriez parvenu. »

Art by Karl Kopinski
Illustration par Karl Kopinski

« Euh… bafouilla Bhavin en se balançant d’un pied sur l’autre. Je viens d’installer de nouvelles articulations, car, comme vous exigiez un relèvement de la charge utile maximale, j’ai dû faire en sorte que le poids n’écrase pas les roulements durant… » Incapable d’achever sa phrase, il restait interdit, le regard rivé sur son invention.

De sa griffe métallique, Tezzeret s’était en effet emparé, pendant l’exposé, de la gigantesque main qui terminait le membre supérieur gauche de l’automate et la tordait vers l’arrière. Le métal se déchira comme du papier, dans un grincement rappelant le hurlement d’un animal blessé. Rashmi n’avait jamais vu personne plier du métal avec autant de facilité sans utiliser un outil. Elle sentit un frisson de terreur lui parcourir l’échine quand, durant un court instant, la griffe de Tezzeret refléta la lumière qui filtrait par les fenêtres de l’atelier.

Le consul recula d’un pas et inclina légèrement la tête, comme s’il admirait une œuvre d’art. « Les roulements sont aplatis, constata-t-il. Vous disiez les avoir “améliorés” afin que cela ne se produise pas ? »

Bhavin pâlit en tentant de se justifier : « C’est exact, Tezzeret, mais c’était dans des conditions d’utilisation norm… »

« Vous avez échoué. Sortez d’ici. »

Cette sentence déclencha en écho un hoquet de surprise depuis tous les autres postes de travail.

« Mais… Grand Consul, je vous en prie ! Je… »

« Hors d’ici ! répéta Tezzeret, en désignant la porte d’un de ses longs doigts métalliques. Qu’on l’emmène ! »

Trois fonctionnaires s’exécutèrent dans un rapide mouvement d’ensemble, un peu comme aurait agi un groupe d’automates synchronisés.

« Un instant ! s’écria Bhavin en tentant d’éviter que l’on ne s’emparât de lui. Mon invention ! Qu’allez-vous en faire ? »

« Cette carcasse ne vous appartient pas, décréta Tezzeret en donnant un coup de pied dans l’automate. Tout ce que produit ce circarium revient au Consulat. »

« Non ! protesta Bhavin en tentant de se retenir au cadre de la porte, mais les consulaires lui firent lâcher prise et lui immobilisèrent les bras dans le dos. Je vous en supplie ! C’est tout ce que j’ai. Pitié, laissez-moi l’emporter ! » Ses supplications déchirantes résonnèrent dans l’air chargé de relents de lubrifiant tandis qu’on l’entraînait dans le couloir.

Rashmi tendit une main vers l’arche de métal de son translateur. Elle s’y cramponna si fort que ses phalanges blanchirent, comme si ce geste pouvait lui éviter qu’on la séparât de sa création.

« Voilà qui me déçoit », grommela Tezzeret, avant de lancer d’une voix forte : « Des progrès ! Est-ce trop demander ? Êtes-vous des inventeurs, oui ou non ? » Quand il s’avança à longues enjambées sonores dans l’allée du circarium, tous les regards se détournèrent, comme des mouches qui évitent la queue du cheval. « Dois-je comprendre que c’est là ce que ce monde a de mieux à offrir ? J’ai réuni ici les triomphateurs de la glorieuse Foire des inventeurs, et que me propose-t-on ? Des tas de ferraille inutiles ! conclut-il en se dirigeant vers l’établi de Rashmi. On vous prétend des génies, mais j’attends toujours que vous fassiez montre d’une once d’inventivité. » Il posa alors ses yeux furieux et injectés de sang sur l’inventrice, pour ordonner : « Montrez-moi des résultats ou prenez la porte ! »

Sans oser bouger ni même respirer, la jeune inventrice se tint coite face à cet accès de colère fulminante, puis finit par recouvrer suffisamment ses esprits pour se dire, en sourdine, « Je mérite ma place ici » et prendre une grande inspiration. De fait, elle avait appris comment réagir face aux sautes d’humeur dont son mécène était coutumier : se concentrer sur son invention et laisser son travail parler pour elle. Au prix d’un immense effort, elle parvint ainsi à faire abstraction de Tezzeret, en s’adressant à son invention comme à une amie : Plus rien n’existe que toi et moi. Elle passa une dernière fois la main sur l’arche du translateur. Montrons-lui de quoi nous sommes capables !

Rashmi s’éclaircit la gorge puis entama sa présentation : « La construction d’une version redimensionnée est terminée. Je vous présente le nouveau châssis qui, comme vous pouvez le constater à ses dimensions, sera capable de déplacer des objets de la taille d’une Carcasse mécanique, conformément à vos prescriptions. Il est composé d’une triple épaisseur de métal, afin de résister à la friction exercée par la translation non linéaire de solides. La structure tubulaire véhiculant l’Éther a par ailleurs été agrandie pour permettre le transport de volumes plus importants. Les premiers essais sont très encourageants », conclut-elle avant de prendre une bouffée d’air, mais en retenant ensuite sa respiration.

« Je constate un minimum de progrès » commenta Tezzeret d’un ton cassant mais apaisé. Rassurée, Rashmi s’autorisa enfin à expirer. Bien mal lui en prit cependant, car, aussi vite qu’elle était tombée, la colère du consul refit surface, et il tempêta : « Mais un minimum est loin de suffire ! À quoi donc occupez-vous tous vos journées ? Vous me faites perdre mon temps. Où en est le cœur modulaire ? »

Rashmi se prépara au pire, devinant que sa réponse ne le satisferait pas. « J’ai commencé à y travailler, mais… »

« Commencé ? Commencé ! À l’heure qu’il est, il devrait être terminé. »

L’inventrice recula d’un pas, avant de se justifier : « Le temps m’a manqué : ces dernières semaines ont été entièrement consacrées au redimensionnement, et le cœur de translation requiert… »

« Je n’entends que des excuses, coupa le consul en signifiant son mépris d’un revers de sa main normale. Des excuses peu convaincantes, de surcroît. Vous agissez comme si mes demandes, pourtant raisonnables, représentaient au contraire autant d’obstacles infranchissables. Je vous rappelle que je suis votre mécène et que vous êtes la lauréate de la Foire des inventeurs. La LAURÉATE, comprenez-vous ? J’exige donc de vous davantage que de vos confrères et consœurs, ce qui, là encore, n’est que raison. Je suis d’ailleurs certain qu’ils partagent mon avis. » Nul ne pipa mot. « Il me faut ce cœur modulaire. C’est une priorité. M’avez-vous bien compris ? »

« Oui, parvint à articuler Rashmi. Il reste encore quelques points à régler, mais le cœur devrait être fonctionnel dans les délais que vous avez fixés. »

« Dois-je comprendre que vous ne comptiez pas d’emblée tenir ces délais ou que vous n’êtes pas assurée de vous y tenir ? » questionna Tezzeret d’un ton glacial.

« Ce n’est pas… Non, ce sera terminé avant la date prévue. Il faut simplement parvenir à bloquer la rétroaction induite par le découplement du foyer externe de l’organe de translation. »

« La rétroaction, comment cela ? » interrogea Tezzeret en fronçant les sourcils. Et moi qui, l’espace d’un instant, vous avais prise pour une ingénieure compétente ! Votre intelligence est à ce point atrophiée qu’elle ne sert pratiquement de rien. » Il laissa l’un de ses doigts de métal courir sur les filigranes ornant le translateur, dans un crissement qui força Rashmi à serrer les dents. « Je vous rappelle que votre travail porte sur la translation non linéaire. Or, depuis le début, vous raisonnez selon les lois de la linéarité. Je vais vous poser une question. Réfléchissez bien avant d’y répondre. Dans un espace multidimensionnel, que devient la friction ? »

Même si elle avait tenté de s’en empêcher, Rashmi n’en aurait pas moins examiné cette question sous tous ses angles, comme elle le faisait toujours face à un problème scientifique. C’était plus fort qu’elle. D’abord, elle se demanda où Tezzeret voulait en venir puis, soudain, la solution lui apparut, et elle ne put alors retenir un murmure de surprise.

« À la bonne heure ! Elle a enfin compris », commenta le consul, sardonique.

Perdue dans sa réflexion, au seuil d’une avancée essentielle, Rashmi prit à peine garde à son insulte. « Si j’intercale un atténuateur dans la boucle d’Éther, cette modification permettra au foyer externe de prendre le relais des points source et cible sans pour autant surcharger le condensateur et… »

« Et cela fonctionnera, acheva Tezzeret. Je puis vous l’assurer. »

Les calculs défilaient dans l’esprit de la jeune inventrice, qui annonça, comme à elle-même : « Il va falloir davantage d’Éther, au moins deux fois plus, afin de prendre en compte l’accroissement de la dimensionnalité spatiale. »

« Très bien, acquiesça Tezzeret en portant son regard sur une poignée de fonctionnaires apparemment inoccupés. Triplez le débit d’Éther qui alimente le circarium », leur ordonna-t-il.

« À vos ordres, Grand Consul ! » répondit le plus proche d’entre eux en inclinant la tête.

Une autre fit un pas en avant, s’éclaircit la gorge, puis objecta : « Je me dois de vous signaler qu’une augmentation de cette ampleur nécessitera la déviation d’une part importante de l’Éther jusqu’à présent alloué à d’autres zones, ce qui risquerait de poser problème au cas où… »

« Je ne vois pas le moindre problème », rétorqua Tezzeret.

« Eh bien, c’est juste que… »

« Je ne veux plus d’excuses ! » lui intima le Grand Consul dont les tempes palpitaient de colère. Il prit une profonde respiration et poursuivit, d’une voix plus posée : « Écoutez-moi… Il n’est rien de plus crucial que le travail réalisé ici, dans ce circarium. C’est la priorité absolue du Consulat. Comprenez-vous ? »

La fonctionnaire lissa sa tunique avant de répondre : « Bien entendu, Grand Consul. Néanmoins… »

« Sortez ! » ordonna Tezzeret avec un geste vers la porte.

« Que je sorte ? » balbutia la bureaucrate, éberluée.

« Oui, je vous destitue. » Son interlocutrice en resta médusée. « Je me passerai de vos services. » L’intéressée demeura figée. « Qu’on la raccompagne à l’extérieur », lança Tezzeret. Ses subordonnés les plus proches semblèrent alors secouer leur hébétude et saisirent la jeune femme par les bras pour l’escorter au dehors. « Et augmentez le débit d’Éther ! »

« Oui, Grand Consul. »

Tezzeret se tourna vers Rashmi, qui, atterrée, proposa : « Si certains quartiers ont besoin de cet Éther, je pourrais… »

« Non ! répliqua Tezzeret en assénant un coup de sa main de métal sur le translateur. Le translateur a préséance. Vous disposerez donc de tout l’Éther nécessaire pour terminer votre travail dans les plus brefs délais. Lors de ma prochaine visite d’évaluation, je veux que vous déplaciez cette carcasse inutile d’un bout à l’autre du circarium », lui annonça-t-il en désignant l’énorme automate de Bhavin.

L’inventrice déglutit, esquissant un timide hochement de tête affirmatif.

« Si vous n’y parvenez pas, vous serez éliminée. » Sur cette menace, Tezzeret repartit vers la porte, ses pas claquant sur le sol lustré, suivi des fonctionnaires encore présents.

Rashmi se sentait à bout de forces. Le verbe éliminer tournoyait dans sa tête. Des murmures lui parvinrent dans son dos et des regards à la dérobée la suivirent quand elle retourna vers son poste de travail, pour s’effondrer sur sa chaise. Le jeu en valait-il la chandelle ? Sur son bureau, appuyé contre le mur, se trouvait l’arceau de son premier translateur. Elle passa les doigts sur ses filigranes.

Paradoxical Outcome
Résultat paradoxal | Illustration par Nils Hamm

Elle l’avait posé là comme une inspiration pour le travail à accomplir entre ces murs. Sur l’instant, elle s’était sentie si optimiste et si fière : il lui avait semblé que ses rêves se réalisaient enfin. Et aujourd’hui !… Rashmi poussa un long soupir. Elle s’était vouée à changer le monde, et c’était toujours son intention. Elle tenait sa chance d’y parvenir. Il était donc hors de question qu’elle la laissât filer.


Quatre semaines plus tard…

Quand bien même elle n’aurait rien eu de positif à annoncer à son commanditaire, Rashmi pouvait au moins affirmer qu’elle ne s’était jamais autant investie dans un projet.

Au cours des semaines qui venaient de s’écouler, elle s’était d’ailleurs souvent demandé où en serait le translateur sans la pression imposée par Tezzeret. Sans réaménager son emploi du temps afin de travailler trois nuits sur quatre, sans simplifier ses repas jusqu’à ne se nourrir que de barres nutritives fournies par des automates pour interrompre son travail juste le temps de manger sur le pouce, sans se limiter à un nombre de douches à peine suffisant pour ne pas empester plus qu’un bandar, elle ne serait pas là, en cet instant, prête à mettre la toute dernière main à son chef-d’œuvre.

Elle était suspendue par un harnais, près du sommet de l’arche de son translateur, un chalumeau à Éther dans une main et un capteur dans l’autre. Le circarium était plongé dans un silence que ne troublait que le sifflement de la flamme de son poste de soudure. Le lendemain du dernier passage de Tezzeret, tous les autres inventeurs avaient été forcés de plier bagage. « Ce n’est qu’un simple déménagement », lui avait assuré l’un des fonctionnaires, mais Rashmi n’en était pas convaincue.

Pourtant, bien qu’elle eût souhaité affirmer que ses confrères et consœurs lui manquaient, elle s’apercevait toutefois à peine de leur absence, à ce point accoutumée qu’elle était au silence et à l’isolement dans son propre laboratoire. La seule personne qui lui manquait était Mitul.

Quand elle eut achevé de souder le capteur, elle actionna l’interrupteur qui coupa le flux d’Éther du chalumeau. Le métal refroidissant, elle prit une position plus confortable dans son harnais afin d’examiner son travail. Voilà, elle avait achevé son œuvre.

Aussi impossible que cela pût paraître, c’était terminé. « C’est fini. » À peine plus bruyantes qu’un souffle, ses paroles semblèrent résonner dans tout le circarium. Le rose monta aux joues de Rashmi et une certaine fierté lui gonfla le torse. « C’est fini ! » Elle bascula la tête en arrière et écarta les bras pour se laisser pendre librement au harnais. Grâce à l’élasticité du câble qui la retenait, elle oscilla verticalement quelques instants, comme un ludion, puis resta suspendue entre sol et plafond, à l’ombre de sa création.

Elle riait aux éclats. Cette machine, construite de ses mains, était splendide. Dans sa hâte à l’achever, elle n’avait encore jamais pris le temps de l’observer avec autant d’attention. Les courbures du métal, le foisonnement des filigranes qui soutenaient les conduits parcourus par l’Éther d’un bleu fluorescent, sa taille imposante… Elle était éblouissante, démesurée… Elle était tout ce qu’elle avait jamais désiré.

Un rayon de soleil vint danser sur la ligne parfaite de la dernière soudure, et Rashmi s’autorisa un sourire. En sentant ainsi jouer ses zygomatiques, elle se rendit compte qu’elle en avait perdu l’habitude. L’heure était revenue de sourire, de respirer, de… D’un seul coup, tout son corps se raidit. « Le soleil ! » C’était déjà le matin, celui de la visite d’évaluation. Tezzeret devait déjà être en chemin !

De ses mains fébriles, Rashmi déverrouilla sa corde et descendit en rappel, ses pieds cherchant le sol avant d’être en mesure de s’y poser.

« Pince à Éther ! » ordonna-t-elle. À ces mots, son assistant automate se releva et fila vers les étagères. Même si le translateur était terminé, il n’était cependant pas encore prêt pour une démonstration, car il fallait encore qu’elle prépare la zone cible. Durant les essais, elle avait envoyé de petits objets comme des brucelles ou des clés à molette vers une caisse posée à côté de son bureau, mais, dès qu’elle y enverrait l’énorme automate de Bhavin, celui-ci détruirait le conteneur, écraserait son bureau et risquerait même de fracasser la fenêtre, derrière le meuble. Ce serait une catastrophe qu’elle tenait absolument à éviter.

Le petit automate la rejoignit en se dandinant et tendit le bras, lui présentant la pince à Éther. Rashmi ne prit même pas le temps de se débarrasser de son harnais. Elle s’empara de l’outil, s’agenouilla face au cœur de translation et plongea les mains dans ses organes éthériques.

Le principe qu’elle allait appliquer pour déplacer la matière était identique à celui qui régissait son premier translateur. Le point source était l’imposante arche de la machine, homologue géant de son modeste arceau de départ, et le point cible, celui qu’elle choisirait, en une position quelconque de l’espace. La différence entre l’arceau et l’arche tenait au fait que cette dernière s’appuyait sur les auras d’une multitude d’autres dimensions fantomales, qui jouaient le rôle de voie de transfert de la source vers la cible. Cette particularité se traduisait par le déplacement plus rapide d’objets d’un volume par ailleurs infiniment plus grand.

Rashmi plongea ses doigts tendus dans la projection éthérique multidimensionnelle à l’intérieur du cœur, palpant les tubulures qui reproduisaient de manière biunivoque les structures de l’Éther dans le Grand Conduit. La partie palpable était la portion du Conduit qui constituait son entourage immédiat dans le circarium, alors que tout ce qui se trouvait au-delà restait flou. Pour le moment, cela lui suffisait. Il ne lui restait plus qu’à raccorder au cœur la zone cible située de l’autre côté de la salle, et elle devait faire vite.

« Allez, allez », s’enjoignit-elle tout en tâtonnant à la recherche du raccord éthérique dont elle avait besoin, l’astuce tenant à conjuguer son sens physique du toucher et sa perception psychique du Conduit. Fermant les yeux, elle se le représenta mentalement. L’image qui lui apparut ressemblait à un cliché du circarium qui aurait viré au bleu. Elle manipula celui-ci afin de visualiser au plus près le point qu’elle visait, jusqu’à ce que… « Voilà ! » Quand ses doigts l’effleurèrent, elle le vit avec tant de netteté qu’elle aurait cru l’avoir rejoint : l’espace d’un instant, elle eut l’impression de se trouver de l’autre côté de l’atelier.

« Maintenant, il ne me reste plus qu’à te ramener. » Elle guida la vision intangible, la faisant serpenter dans les dimensions fantomales des tubulures du cœur, l’attirant vers l’amarre que représentait le point source. Lorsqu’elle aurait relié les points source et cible, le translateur n’aurait aucun mal à déplacer l’automate de Bahvin d’un bout à l’autre du circarium. En vérité, il ne s’agissait pas tant de mouvoir un objet que de faire converger des coordonnées spatiales afin que deux lieux distants coexistent en un même point. Ce concept lui paraissait toujours aussi faramineux.

Arrivée à mi-chemin des organes éthériques, l’image de la cible s’accrocha sur quelque chose. Surprise, Rashmi faillit en lâcher prise. « Oh non, pas maintenant ! » Elle tourna la projection, la tirant délicatement, mais celle-ci restait bloquée dans l’une des dimensions fantomales. « Ce n’est pas le moment ! » gronda-t-elle en tirant toujours un peu plus fort — jusqu’à ce que sa main finisse par glisser. Soudain, tout s’enchaîna : saisie d’un fulgurant vertige, l’inventrice se sentit happée et tenta de se dégager. Elle ignorait ce qui la retenait, mais elle n’avait pas la force d’y résister.

Elle eut l’impression de plonger dans un bain d’eau glacée.

Elle aurait sans doute hurlé si elle avait recouvré la voix, si elle avait su, dans son corps, d’où une voix devait provenir, mais elle était incapable de trouver ses lèvres, comme ses poumons d’ailleurs, ou toute autre partie de son être. La conscience qu’elle avait d’elle-même était éclipsée par celle du foisonnement des dimensions, qui n’avaient plus rien de fantomal et ne se réduisaient décidément plus aux simples variables d’une équation : elles étaient bien réelles et, qui plus est, innombrables.

Rashmi se sentit minuscule, alors même qu’elle semblait embrasser l’infini.

Sans doute était-elle restée là, en suspens et ébahie d’émerveillement, durant un certain temps, oui mais combien ? Cela, elle n’en avait pas la moindre notion, car, pour elle, il n’y avait plus de temps.

Puis elle s’était mise en mouvement, ou, sinon elle-même, du moins ce qui l’entourait. Elle ne percevait aucune sensation de déplacement, mais les signes étaient indiscutables. Elle contemplait à présent la silhouette d’une ville, sans y reconnaître pourtant le moindre édifice : les formes, les couleurs, l’architecture, tout lui était étranger. Puis elle se retrouva dans une forêt — ou peut-être une jungle —, à la végétation dense, composée de lianes et de plantes à larges feuilles, qui semblaient toutes lancées dans une farouche lutte de domination. Elle aperçut un rocher colossal, taillé en diamant, suspendu dans les airs, comme si la gravité ne le concernait pas. Vinrent ensuite un ciel entièrement dégagé, ponctué uniquement de nuages grenat, puis une chaîne de montagnes coiffée d’une calotte de neige d’où surgissaient des fleurs safran. Les visions, qui n’étaient en fait que des impressions, se succédaient à présent à un rythme qui devint bientôt effréné, jusqu’à se fondre les unes dans les autres : hameaux paisibles, étendues désertiques, marchés animés grouillant de badauds et de marchandises qu’elle ne reconnaissait pas, la gueule d’un animal, un ciel semé d’étoiles… Il y en avait tant qu’elle ne pouvait plus les compter, davantage qu’elle ne pourrait jamais en voir durant toute une vie.

Rashmi était la proie d’une émotion vertigineuse, car elle avait en réalité toujours su que cet endroit, ces lieux, existaient. Durant toutes ces années passées à étudier la translation de la matière, elle les avait sentis, même s’ils restaient alors hors de sa portée. Elle avait pressenti leur existence sans jamais avoir pu la prouver, et voilà qu’elle se retrouvait face à eux ! Une ivresse fiévreuse la saisit, qui la fit se sentir à la fois plus vivante et plus fragile que jamais. Elle se sentit émue aux larmes, alors qu’elle se trouvait incapable d’en verser une seule.

Elle aurait pu rester à jamais en ce lieu fabuleux, dans tous ces décors à couper le souffle.

Mais un son lui parvint sans qu’elle pût en définir l’origine, un bruit répétitif et régulier : un martèlement, dont le staccato se répercutait au plus profond de son être. Au fur et à mesure, les battements se firent plus perçants, furieux et déchirants. Ils étaient tout ce que ce lieu n’était pas. Ils la tiraillaient, lui rappelant avec véhémence qu’elle possédait des oreilles pour les entendre, un épiderme pour frissonner et des cheveux propres à se dresser sur sa tête. Chaque claquement l’éloignait de l’endroit où elle se trouvait pour la ramener à ce corps qu’elle avait presque oublié, et l’y consigner.

Tout à coup, la revoilà Rashmi, l’elfe, agenouillée à même le sol du circarium, les joues couvertes de larmes et les mains plongées dans le ventre de sa machine. Le martèlement se précisa : c’était un bruit de pas, impérieux et excédé : Tezzeret ! Rashmi sentit le sang lui quitter le visage. Il approchait !

Elle libéra ses mains d’un geste vif et recula alors que, dans les entrailles de son translateur, un craquement résonnant se faisait entendre, et que des étincelles jaillissaient d’un fusible. Elle se protégea les yeux juste à temps pour éviter un jet d’Éther fusant vers son visage.

« Voilà bien quelque chose que je n’avais aucune envie de voir ce matin ! déclara Tezzeret, entouré de quelques fonctionnaires, en se postant au-dessus de Rashmi. Mon inventrice vautrée, à ne rien faire, dans une flaque d’Éther. »

« Grand Consul, s’exclama l’intéressée, à peine capable de contrôler l’enthousiasme que lui inspirait ce qu’elle venait de voir. J’ai fait une découverte capitale ! » Des paroles sans suite et fragmentées se mirent à jaillir de sa bouche tandis qu’elle se relevait : « Ce que nous avons atteint… Les dimensions fantomales. En fait, ce sont plutôt des réalités. Les bâtiments, ils n’étaient pas… Et ces plantes, je n’avais jamais rien vu de pareil ! Tout cela n’est pas sur notre monde. Il existe un ailleurs… Je l’avais pressenti… Tout comme Mitul. Mitul ! Il faut l’aller quérir. Lui comprendra. Il avait des théories, des théories brillantes. Toutes ces possibilités… Il ne s’agit plus de translater la matière mais d’étendre notre compréhension de… de… de l’existence elle-même ! »

L’inventrice s’interrompit dans son discours décousu en entendant un grondement guttural enfler dans la poitrine de l’homme en face d’elle. D’un feulement au début, il se mua rapidement en un mugissement sinistre qui donna à Rashmi l’impression qu’une ombre glaciale rampait sur elle. Elle comprit alors que Tezzeret éclatait de rire, pour se moquer d’elle. Mais pourquoi ? « Oh, qu’il est amusant de voir comment fonctionnent les esprits faibles quand ils sont confrontés à des réalités qui dépassent de si loin leur entendement, railla le consul, goguenard, en agitant la tête pour, soudainement, retrouver tout son sérieux et river sur l’inventrice un regard implacable. Le translateur est-il terminé ? »

« Oui », parvint à répondre Rashmi, confuse.

« Parfait. Vous avez donc enfin réussi à mener quelque chose à bien. »

« Mais tout cela dépasse le projet du translateur ! Ne comprenez-vous pas que… ? »

« Et vous-même, comprenez-vous ? lui demanda le consul en se penchant vers elle. Non, bien sûr que non. Comment le pourriez-vous, d’ailleurs ? Votre perspective est si désespérément étriquée. » Il fit un signe aux membres de son entourage. « Amenez donc ce tas de ferraille jusqu’ici. Il est temps de voir de quoi cette machine est capable. »

« À vos ordres », répondirent les fonctionnaires avant de rejoindre au pas de course l’établi de Bhavin.

« Un instant ! protesta Rashmi, incapable de croire ce que Tezzeret s’apprêtait à faire. C’est trop dangereux : nous ignorons encore quelles contraintes nous pourrions faire subir aux dimensions fan… »

« Vous pouvez disposer », l’interrompit Tezzeret en accompagnant son ordre d’un geste de sa main de chair.

« Quoi ? » s’exclama Rashmi en sentant monter en elle une peur incontrôlable.

« Vous avez accompli votre tâche, constata le Grand Consul en caressant les filigranes du translateur de sa griffe de métal. Maintenant que cette magnifique réalisation est mienne, vous ne m’êtes plus d’aucune utilité. »

L’instinct de Rashmi lui hurlait qu’elle ne pouvait pas le laisser s’emparer de son translateur, et une étrange lueur dans le regard de cet homme semblait pleinement justifier son angoisse. Elle se devait de protéger sa création et, au-delà, ce qu’elle avait vu, tous ces lieux, cette vie foisonnante…

« L’objet est en place, Grand Consul » annonça l’un des fonctionnaires qui avaient déplacé le colosse mécanique de Bhavin pour le déposer sous l’arche.

« Parfait. Alors faites sortir l’elfe. »

« À vos ordres », répondirent les agents consulaires en convergeant vers Rashmi.

« Attendez ! » s’insurgea celle-ci, dont le cœur battait la chamade. Il fallait qu’elle tente quelque chose. « Il n’est pas tout à fait prêt », improvisa-t-elle, tout en échafaudant un plan. Si elle parvenait à temporiser et à dissocier le translateur des dimensions fantomales, Tezzeret serait incapable de les atteindre pour y semer le chaos. « L’un des fusibles à Éther a sauté, expliqua-t-elle en montrant ses bras tachés de bleu. C’est arrivé juste avant votre arrivée. »

Tezzeret se raidit. « Vous prétendiez avoir terminé ! »

« C’est le cas, je vous assure. Il ne me reste qu’une pièce de rechange à installer. »

« Vous m’avez menti, constata le consul. Or personne ne me ment. »

Rashmi eut l’impression que le martèlement dans sa poitrine lui descendait jusque dans l’estomac, mais elle n’en montra rien. « Je vous ai dit la vérité : le translateur est terminé, mais il a besoin d’une légère mise au point. »

« Il semble que vous m’ayez mal compris, énonça Tezzeret dont la joue gauche tressautait sous l’effet d’un tic nerveux. Nul ne me ment, car ceux qui s’y hasardent y perdent la vie. »

Face à cette intimidation, Rashmi eut soudain le souffle coupé, comme si un étau lui enserrait la poitrine.

« Je me suis montré plus qu’indulgent à votre égard, mais je suis à cours de patience, et vous de temps à vivre. »

Rashmi recula vers l’arche en essayant d’estimer le temps qu’il lui faudrait pour arracher la projection du Conduit hors du cœur du translateur, mais, avant qu’elle puisse tenter quoi que ce soit, Tezzeret leva un doigt et deux fonctionnaires se saisirent d’elle. Le Grand Consul s’approcha d’elle sans la quitter du regard. « Réparez, et vite, lui intima-t-il. Si vous y parvenez, je consentirai peut-être à vous épargner. »

À ces mots, elle sentit la panique s’emparer d’elle, puis sa détermination se renforcer : il lui était désormais impossible de nier plus longtemps quel genre d’homme était Tezzeret. Elle se fit l’effet d’une idiote pour avoir refusé d’accepter les présages pourtant indéniables de sa disgrâce : ne s’était-elle pas trouvée aux premières loges pour constater de quelle manière il avait traité les autres inventeurs et comment il s’était comporté vis-à-vis d’elle-même ? Malgré ces avanies, elle s’était voilé la face. Elle avait tellement espéré tenir enfin sa chance de changer le monde qu’elle avait hypocritement détourné les yeux de ses accès de colère et de violence. Elle s’était convaincue qu’il la poussait uniquement pour la voir réussir et qu’en cela, il ne faisait que jouer son rôle de mécène, alors qu’en vérité, ce n’était qu’un monstre.

À présent, c’était à elle qu’il incombait de protéger de la cruauté de ce monstre les lieux qu’elle avait aperçus, jusqu’au prix de sa vie. Pour se donner du courage, elle prit une profonde inspiration. Il n’était pas question qu’elle lui répare le translateur. Elle allait au contraire le détruire. « J’ai besoin de mes outils », indiqua-t-elle en se contorsionnant pour échapper aux mains qui la retenaient.

« Me prendriez-vous pour un imbécile ? » cracha Tezzeret. La jeune femme s’immobilisa. « J’entends d’ici les rouages qui animent votre esprit mesquin et je sens la sueur que font perler vos intentions coupables : vous comptez détruire votre création. » Rashmi tenta de son mieux de cacher sa stupeur face à la perspicacité du consul. « Je sais que c’est que vous voulez. Alors allez-y, faites-le. Sachez toutefois que, si vous vous livrez à pareil vandalisme, je vous tuerai. Ensuite, je ferai mander votre ami… Mitul, si je ne m’abuse, afin qu’il répare le translateur. Je suis persuadé qu’il connaît suffisamment votre travail pour y parvenir. Son intervention terminée, je le tuerai, lui aussi. »

« Non ! » hurla Rashmi en redoublant d’effort pour se libérer. Pas Mitul, qui était la douceur et l’honnêteté incarnées. « Jamais ! »

« Il semblerait que j’aie enfin trouvé comment vous contraindre, constata Tezzeret, sarcastique. Alors assurons-nous que cette salutaire motivation ne vous quitte pas. » D’un claquement de doigts, il ordonna à deux fonctionnaires de s’approcher. « Vous deux, allez chercher ce vedalken, Mitul, séance tenante ! »

« À vos ordres, Grand Consul », s’écrièrent-ils de concert avant de quitter le circarium en toute hâte.

« Non ! » répéta Rashmi, prise d’épouvante. Sa respiration se fit haletante, et la pièce se mit à tanguer, d’abord à droite puis à gauche. Si les fonctionnaires ne l’avaient pas soutenue, elle n’aurait pas réussi à se maintenir debout.

« Si vous n’en avez pas terminé au moment où ils reviendront avec votre ami, vous mourrez tous les deux, annonça Tezzeret avant de faire un signe de tête à ses sbires qui la retenaient encore. Relâchez-la. »

L’éclat du sol briqué, l’articulation d’un automate, les filigranes du translateur… Tandis qu’elle avançait en titubant, Rashmi percevait chaque élément du circarium séparément : son esprit se refusait à en associer les fragments en un tout, car pareil effort eût été au-dessus de ses forces.

« Eh bien ? l’interpela Tezzeret en la toisant. Qu’attendez-vous donc ? »

Elle n’attendait rien, elle était paralysée. Ses seules pensées cohérentes étaient pour Mitul : à cette heure de la matinée, il était très certainement assis à son bureau, dans leur circarium aux allures de scarabée. Il arrivait toujours très tôt. Elle se demanda sur quelle machine miraculeuse il était en train de travailler. L’angoisse lui étreignit la gorge. Il était loin de se douter que des agents consulaires s’apprêtaient à se ruer sur lui, sans préavis ni explication. Ils allaient vociférer et le rudoyer, ils le frapperaient sans doute. C’était injuste : Mitul n’avait jamais fait de mal à quiconque, et voilà qu’il allait pâtir de son aveuglement à elle.

Non ! Pas question que son ami ait à supporter pareille ignominie, pas tant qu’elle serait en vie. Il faut agir ! s’exhorta Rashmi. Pour Mitul, ressaisis-toi ! Tout en réfléchissant, elle se dirigea d’une démarche hésitante vers la réserve de pièces détachées. Il devait bien exister un moyen, un subterfuge quelconque, pour sauver à la fois les dimensions qu’elle avait entraperçues et son ami. Son esprit analytique se remit enfin au travail pour décortiquer la situation, examiner l’ultimatum de Tezzeret comme les prémisses d’un problème de logique. Toutefois, quel que fût son raisonnement, elle parvenait toujours à la même conclusion : impossible de préserver en même temps Mitul et les dimensions fantomales. Elle allait devoir trancher.

Mais comment ne pas favoriser Mitul ?

Je m’en veux terriblement, avoua-t-elle silencieusement à l’intention de tous les êtres vivants des mondes qu’elle avait découverts. Elle espéra qu’ils comprendraient, car peut-être auraient-ils agi de même pour un ami ?

Tout en se soutenant à la porte de l’atelier, Rashmi fouilla les casiers dorés à la recherche d’un fusible neuf. Elle choisit machinalement le modèle idoine, le rapporta sur son bureau, ouvrit son journal et en nota le numéro de série. Une larme roula sur sa joue, qu’elle essuya d’un revers de main, mais la deuxième et la troisième s’écrasèrent en silence sur l’arceau de métal de son premier translateur, toujours posé sur son bureau. À la seule vue de l’objet, elle sentit monter des sanglots. Comment en sommes-nous arrivés là ? Ce n’était pas ainsi que les choses devaient se dérouler, en aucune manière ! Si quelqu’un lui avait prédit cette issue funeste quand elle se trouvait encore dans circarium en forme de coléoptère, elle… À l’évocation de son ancien laboratoire, la solution lui apparut soudain, évidente : le circarium-scarabée !… Elle venait de résoudre le problème.

Spontanément, ses mains s’étaient déjà remises à l’ouvrage, arrachant l’une des pages de son journal. Elle se doutait que Tezzeret l’observait de loin, mais ne se risqua pas à se retourner pour le vérifier. Si jamais il comprenait ce qu’elle manigançait, il la tuerait, indubitablement ; si elle parvenait au contraire à ses fins sans l’alerter, elle réussirait peut-être à sauver Mitul. Elle n’avait besoin d’aucune autre raison pour risquer le tout pour le tout.

Elle griffonna quelques mots à peine lisibles : Vous êtes en danger. Fuyez ! Ne les laissez pas vous amener à la Tour. Elle chiffonna la feuille pour en obtenir une boule.

« Que faites-vous ? » À la question du Grand Consul, la jeune femme tressaillit.

« Je procède à un calcul », répondit-elle avec un aplomb qui la surprit elle-même.

« Vous prétendiez n’avoir qu’à changer une pièce », allégua Tezzeret, sans plus dissimuler son impatience. D’un pas rapide, il s’approcha d’elle. En poussant un levier, Rashmi activa le translateur. « Vous n’avez jamais mentionné de calculs. M’auriez-vous menti, une fois encore ? » questionna le consul.

« Je tiens à éviter que le fusible ne saute à nouveau, rétorqua l’ingénieure, d’une voix fortifiée par le courage né de sa détermination à protéger Mitul. Le prochain essai ne saurait en aucun cas se solder par un échec, vous me l’avez clairement fait comprendre. » Elle savait que sa répartie ne manquerait pas d’excéder Tezzeret, mais c’était précisément ce qu’elle cherchait, afin de détourner son attention de l’arceau de son premier translateur.

« J’en viens à vous croire dépourvue de tout instinct de préservation », gronda-t-il. Au bruit de ses pas, Rashmi, qui lui tournait toujours le dos, devina qu’il contournait l’ancien établi de Bhavin.

Tout en continuant à griffonner dans son journal afin de donner le change, elle ouvrit de sa main libre le panneau de commande du petit translateur et y tâtonna. Comme il ne comportait que quelques destinations préenregistrées, elle y trouva donc aisément le fil d’Éther qui avait nécessairement mémorisé un trajet jusqu’à son ancien circarium : c’était la destination de leur première translation réussie ; ni elle-même ni l’arceau ne pourraient jamais l’oublier. Une fois le fil en place, elle le clipsa et referma le panneau. Je vous en supplie, Mitul, soyez à votre poste ! implora-t-elle en silence. Et, surtout, trouvez ce mot.

« Assez de calculs ! tonna Tezzeret en abattant son poing de métal sur l’établi, tout près de l’elfe. Il est plus que temps de nous faire votre démonstration. » La jeune façonneuse sentit un souffle chaud sur sa nuque.

Elle garda la main immobile au-dessus de l’arceau, poing fermé. Si elle lâchait trop tôt le message, il s’en rendrait compte. Elle allait donc devoir distraire le consul une nouvelle fois. Elle prit une profonde inspiration pour se donner du courage. « Il sera temps quand je l’aurai décidé. L’inventrice, c’est moi ! » décréta-t-elle.

« QU’AVEZ-VOUS OSÉ DIRE ?! » beugla Tezzeret. Elle avait obtenu ce qu’elle souhaitait : détourner son attention. Le consul furibond referma brutalement le journal, manquant de peu d’y coincer les doigts de Rashmi. Celle-ci feignit un sursaut de surprise pour dissimuler qu’elle lâchait la boule de papier au-dessus de l’arceau, au travers duquel elle disparut.

Attrapant Rashmi par le harnais qui lui ceignait toujours la taille, Tezzeret l’obligea à se retourner. « Je pensais avoir été clair. Vous n’êtes rien, MOINS QUE RIEN ! hurla-t-il en lui postillonnant sur la joue. Vous n’êtes ici que par mon BON PLAISIR et ne vivez encore qu’avec ma PERMISSION. Vous allez m’obéir ou je vous anéantis ! » Sans la laisser réponse et en l’empoignant toujours par son harnais, il la traîna à travers le circarium, jusqu’au translateur sous l’arche duquel attendait l’automate de Bhavin, prêt pour la démonstration.

Sans plus aucune raison de temporiser, Rashmi allait s’exécuter. Elle avait fait tout son possible pour donner à Mitul la possibilité de fuir. Ce qui allait suivre ne se déroulerait qu’entre elle et ce monstre.

« Mettez la pièce de rechange en place ! » ordonna Tezzeret en poussant Rashmi si rudement qu’elle en trébucha.

Atterrissant à genoux devant le translateur, elle sentit les larmes lui piquer les yeux, mais parvint à les retenir, car elle se refusait à lui donner le plaisir d’une quelconque faiblesse. Non, pas devant cet homme, lui qui l’avait rabaissée, qui insultait son intelligence, sans parler de son génie. C’est lui qui n’était rien ! Car même au sommet du pouvoir, il ne s’en servait que pour dissimuler sa véritable nature. Il lui manquait en l’occurrence tout ce qui comptait vraiment, incapable qu’il était de comprendre des théories scientifiques quelle maîtrisait d’instinct. Jamais il ne serait parvenu à construire lui-même ce translateur, et c’est pourquoi il l’avait amenée ici, parce qu’il avait besoin d’elle. Ce n’était qu’un mégalomane inepte qui n’aurait jamais réussi sans elle, et pas question de laisser ce moins que rien la tuer !

La tâche à accomplir ne lui réclama que quelques instants : elle ajusta le fusible à Éther puis effectua les réglages nécessaires dans le cœur du translateur, reliant ainsi le point source à une zone cible préenregistrée. Ensuite, elle desserra juste assez le raccord pour que le pic d’énergie au moment de la translation produise un ricochet. « Parée ! » annonça-t-elle en se relevant, avant de vérifier le mousqueton de son harnais : il était bien serré.

« Reculez, lui ordonna Tezzeret en la poussant d’un coup d’épaule. Personne d’autre que moi n’enclenchera cet appareil. »

Rashmi se mordit la langue pour ne pas le remercier de se montrer si prévisible dans sa suffisance, car c’était exactement ce que le succès de son plan supposait. Elle fit un pas en direction des hautes fenêtres du laboratoire, repérant du coin de l’œil une poulie toute proche.

Pour souligner son autorité, Tezzeret cogna d’un coup de sa griffe métallique l’automate de Bhavin, debout sous l’arche du translateur. « L’heure a sonné, exulta-t-il en s’écartant du mastodonte avant d’empoigner le levier situé sur le panneau de commande. C’est celle d’un événement capital, dont vous n’êtes pas intellectuellement en mesure de comprendre les enjeux. C’est l’heure de ma victoire. »

Il n’imaginait pas à quel point il se trompait.

Tezzeret abaissa le levier, Rashmi prit une profonde inspiration et l’automate disparut.

L’elfe s’autorisa à relâcher sa respiration. Le fusible qu’elle venait de placer sauta, court-circuitant le cœur du translateur et, concomitamment, l’automate réapparut au-dessus de la boîte en métal dont Rashmi s’était servi tant de fois comme cible. Parce qu’il était bien trop massif pour y loger, le chef-d’œuvre de Bhavin aplatit le conteneur et, dans sa chute, s’écrasa en travers de l’établi de Rashmi en brisant l’énorme vitre de la fenêtre située derrière celui-ci. La dépressurisation et les violents vents éthériques aspirèrent alors vers le ciel feuilles de papier et outils, pour les emporter loin au-dessus de Ghirapur.

« MAIS QU’AVEZ-VOUS FAIT ? » mugit Tezzeret, livide et couvert d’Éther après l’explosion du fusible, en se précipitant vers elle. Mais Rashmi était prête, et elle clipsa son harnais au câble de la poulie. Sans laisser à l’esprit obtus de Tezzeret le temps de comprendre, elle s’élança vers le trou béant dans la fenêtre et bondit à l’extérieur, dans les tourbillons d’Éther.

Art by Jonas De Ro
Illustration par Jonas De Ro

Ce qui se déroula ensuite, Rashmi l’accomplit grâce à son instinct de préservation que Tezzeret avait raillé. Elle se retrouva en chute libre, le vent se précipitant dans sa bouche, l’empêchant de respirer et lui brûlant les poumons ; elle serra les lèvres. Les rues en contrebas lui apparurent à travers les larmes glacées qui lui coulaient vers le front ; elle crispa ses paupières. Le câble élastique au moyen duquel elle s’était encordée freina sa chute puis se tendit, et elle se sentit propulsée vers le haut. Son corps remonta avant de retomber, refit le même aller-retour puis encore une troisième fois. Elle rouvrit les yeux dès que l’amplitude des rebonds diminua, pour constater que le hasard l’avait placée juste au-dessus d’une voiture de patrouille du Consulat. Elle se saisit alors du mousqueton qui retenait son harnais au câble et força ses doigts tremblants à l’ouvrir.

Ses jambes ne réagirent pas assez vite pour se placer sous elle, aussi est-ce à plat ventre qu’elle atterrit sur la carrosserie de métal poli. Debout ! se fustigea-t-elle. Elle rampa alors autant qu’elle roula, jusqu’à tomber du véhicule, et se réceptionna sur l’épaule.

Autour d’elle, régnait le désordre : des gens criaient, il pleuvait des étincelles, des mécanoptères bourdonnaient et, en haut de la Tour, Tezzeret vociférait. Rashmi se remit sur ses pieds et s’élança. Elle ignorait où elle courait, mais savait qu’elle devait fuir, partir de là, aussi loin que possible de lui.

Ses jambes la faisaient souffrir, ses poumons la brûlaient, mais plus jamais elle ne retomberait dans les griffes de Tezzeret. Plus jamais.

Soudain, un mur de métal jaillit du sol, juste devant elle. Elle l’esquiva par la gauche, mais un second apparut. Cette fois, elle s’y cogna avant de dévier sa course, et, quand elle changea de direction, un troisième mur se dressa sur sa route. Elle se retourna, constatant qu’elle était prise au piège ! « Non ! s’écria-t-elle en frappant des paumes contre le métal. Non ! » Elle n’allait pas le laisser gagner.

Des mains se saisirent d’elle par les épaules, la forçant à se retourner. Rashmi leva les poings, prête à se battre, à tuer s’il le fallait.

« Tout va bien, Rashmi. C’est moi. Vous êtes en sécurité. »

L’elfe cligna des yeux, complètement déroutée. Qui l’avait sauvée, et comment ? Et où était-elle ? « Saheeli ?! »

« Nous nous trouvons à bord d’une de mes inventions, qui nous emmène là où nul ne pourra nous dénicher. » Les cahots que transmettait à Rashmi le plancher de métal sur lequel reposaient à présent ses pieds et qui avait remplacé les pavés lui indiquèrent qu’ils se déplaçaient. « C’est terminé, Rashmi. Vous êtes hors de danger. Vous êtes hors de danger ! » Saheeli répéta ces paroles rassurantes jusqu’à ce que la respiration de sa consœur se fût suffisamment apaisée pour qu’elle pût s’exprimer.

« Et Mitul ? » interrogea Rashmi d’une voix blanche.

« Hors de danger, lui aussi », la rassura Saheeli.

La jeune inventrice s’effondra alors dans les bras de son amie, laissant s’évacuer toute sa tension.

Une voix inconnue vint interrompre ces effusions : « Voilà ce que j’appelle réussir sa sortie. » La jeune elfe leva les yeux et vit une inconnue, tout de noir vêtue.

« C’était incroyable ! » renchérit Saheeli.

« Personnellement, je suis un peu déçue, intervint la femme en noir. On m’avait en effet promis que je pourrais m’amuser un peu avec Tezzeret. »

À l’évocation de ce nom, Rashmi sentit son estomac se nouer. « Saheeli… commença-t-elle en serrant le bras de son amie. Il a l’appareil, sauf que c’est bien davantage qu’un translateur. Vous aviez raison, je n’imaginais pas les implications de mes travaux, mais je crois que lui, si. Il devait savoir, tout comme… » Elle hésita, le regard rivé sur Saheeli, et acheva : « … Vous, vous saviez. » Elle recula d’un pas et faillit perdre l’équilibre. Son esprit reconstituait les pièces d’un puzzle qu’elle osait à peine achever.

Elle détourna les yeux de son amie pour les poser sur les parois de métal qui les entouraient à présent de toutes parts. Elle observa avec attention leur singulier reflet coloré, puis ses yeux se posèrent sur la femme en noir. Elle considéra son ample jupe, faite d’un tissu qu’elle n’avait encore jamais vu, et l’écriture sur sa peau, dans une langue qu’elle ignorait.

Son cœur s’emballa. Elle se tourna de nouveau vers Saheeli, mais, cette fois, l’observa réellement, au-delà des apparences, en scrutant l’effet de sa présence sur l’Éther. Elle ne capta rien de plus qu’une impression, mais elle se souvint de l’avoir déjà ressentie : en présence de Tezzeret ! Bouleversée, Rashmi se sentit soudain à la fois minuscule et terrifiée. « Saheeli… Vous saviez. »

L’intéressée ne pipa mot.

Leur étrange véhicule s’arrêta brutalement. « Enfin ! s’exclama la femme en noir en se levant. On est à peu près aussi à son aise là-dedans que dans le cercueil d’un gremlin. » Elle fixa sur Saheeli un regard impatient et lui lança : « Eh bien, allez-vous me laisser sortir ? »

D’un simple geste, la façonneuse fit s’ouvrir les parois de métal, et l’inconnue pénétra dans les entrailles de ce qui ressemblait, dans l’obscurité qui y régnait, à un entrepôt.

Saheeli s’éclaircit la voix avant de se tourner vers Rashmi. « Venez, ils nous attendent tous », lui dit-elle.

« Mais qui cela ? » balbutia Rashmi, dont la question résonna dans le silence, chargée d’incertitude. « Que se passe-t-il, Saheeli ? Où sommes-nous ? »

« Bienvenue parmi les renégats, Rashmi. J’ai tant à vous raconter. »


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