Malvenu

Posted in Magic Story on 16 Mars 2016

By Kelly Digges

Kelly Digges has had many roles at Wizards over the years, including creative text writer, R&D editor, website copyeditor, lead website editor, Serious Fun column author, and design/development team member on multiple sets.

Histoire précédente : Un regard vide et sans pitié

Jace Beleren est venu sur Innistrad à la recherche du seigneur vampire Sorin Markov qui, il l’espère, pourra l’aider à résoudre un mystère. Mais Innistrad est un territoire dont il ignore tout, et Jace ne connaît qu’une seule personne capable de lui servir de guide, mais c’est aussi la moins susceptible de lui venir en aide… Surtout après leur dernière rencontre.


Les sabots des chevaux martelaient le sol à un rythme régulier. Les pics montagneux de la province qu’on appelait la Stensie se dressaient devant eux, mais l’objectif de Jace n’était pas loin de la frontière, et il avait suffisamment fouillé les pensées de son guide pour savoir qu’ils étaient presque arrivés.

« Je ne sais même pas pourquoi je vais la voir, dit-il. Je ne la connais que trop bien. »

« Mhm… » marmonna son guide. Barbu, la peau tannée, c’était un homme taciturne. À force d’ennui, Jace avait commencé à combler le silence et il en était arrivé à parler de l’objet de sa visite.

« Car enfin, si j’ai pris autant de décisions fâcheuses dans ma vie, même en ne comptant que celles dont je me souviens, il faut avouer que bon nombre d’entre elles la concernaient. »

« Mhm… » répéta son guide.

Une pluie glacée se déversait des nappes nuageuses. Soudain, un hurlement retentit dans la nuit. Le mage de l’esprit n’était sur Innistrad que depuis deux jours, et il détestait déjà cet endroit. Seul le réconfortait quelque peu le nouveau manteau de cuir qu’il avait acheté pour se protéger de la pluie et du froid.

« Je souhaiterais presque qu’elle me fiche à la porte, pour ne plus jamais entendre parler d’elle. »

« Ah ! » émit son guide.

La pleine lune sortit des nuages, son immense face d’argent marquée d’une forme où les autochtones voyaient un héron. Jace admit qu’ils avaient raison.

« Le problème, c’est que, cette fois-ci, j’ai vraiment besoin d’elle. »

Son compagnon émit un grognement qu’il prit comme l’expression de son ennui.

« Je suis désolé, dit Jace. Je ne devrais pas vous imposer mes problèmes. »

Il prépara un sort qui effacerait cette conversation de l’esprit de son compagnon.

« Ahhhhrrrrrrggggggggghhhhh !… » éructa son guide. Non, ce n’était pas de l’ennui. De la colère peut-être ?

Jace s’introduisit dans l’esprit de l’homme. Il percuta alors de plein fouet un mur de rage pure, les pensées frustes et sauvages d’un prédateur.

Son guide se tourna vers lui avec des bruits écœurants de craquements d’os et de chairs déchirées. Son visage s’était horriblement enflé, l’un de ses yeux, à présent écarquillé, avait viré au jaune et sa mâchoire s’avançait étrangement. Les deux chevaux s’agitèrent.

« Oh ! » s’exclama le mage.

La transformation s’acheva en quelques instants : de la fourrure recouvrit tout le corps de l’homme, des griffes jaillirent de ses doigts, ses dents s’effilèrent et son visage s’allongea en un museau. La monture du guide paniqua. L’homme — ou plutôt l’homme-loup — planta ses crocs dans l’échine de l’animal.

Mieux valait détaler !

Jace lança son cheval au galop, abandonnant son guide et sa monture terrifiée. Il n’était plus bien loin : il pourrait se débrouiller tout seul.

Derrière lui, les hennissements cessèrent brusquement dans un abject craquement. Le loup-garou poussa un long hurlement ; dans les bois, d’autres mugissements y répondirent : d’abord un, puis deux, jusqu’à ce que cette cacophonie ne permette plus de les compter.

Avec la lune pour seul éclairage, Jace prenait des risques. Il aperçut les lumières d’un grand manoir non loin devant lui, mais ne vit le ravin qu’au dernier moment. Il tira sur les rênes du cheval pour éviter l’obstacle et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

Au moins trois êtres hideux le poursuivaient, horribles mélanges mi-humains, mi-loups. Ils n’avaient rien à voir avec les résultats des expériences de krasis du Cartel de Simic, chez lesquels les caractéristiques humaines et animales se distinguaient clairement. Ceux-là, avec leurs mains humaines mais griffues, leurs bras musculeux couverts de fourrure, leur face bestiale où brillait pourtant encore une lueur d’intelligence, étaient un parfait amalgame des deux espèces.

Illustration par Mathias Kollros

Il avait certes entendu parler des loups-garous, mais en espérant ne jamais en rencontrer.

Jace laissa sa monture courir à corps perdu, les lumières du manoir ne cessant de le narguer, de l’autre côté du ravin. Le chemin contournait la combe, traversant des bosquets et des ruisseaux qui s’y déversaient bruyamment. Le galop de son cheval et le martèlement furieux de son propre cœur couvraient les bruits que faisaient les monstres élancés derrière lui.

Il créa un double de lui-même et fit tomber l’illusion de son cheval. Sa création se releva et prit une pose défensive, mais les loups-garous passèrent à travers sans même ralentir. Jace risqua un rapide coup d’œil en arrière et vit que les monstres étaient cinq et qu’ils gagnaient peu à peu du terrain.

L’odeur, bien sûr ! Ils n’avaient pas été bernés parce que son double n’avait pas d’odeur !

Qu’à cela ne tienne, il savait y remédier.

Il invoqua donc une seconde illusion, en lui donnant cette fois forme et substance. Un ours énorme, fait d’une lumière bleue étincelante, apparut ainsi derrière lui : un être de magie pure et non pas un simple mirage. Néanmoins, il n’avait toujours pas d’odeur.

Ours phantasmatique | Illustration par Ryan Yee

Les lycanthropes s’élancèrent droit sur l’animal pourtant menaçant, dressé sur ses pattes arrière, n’y voyant qu’un autre fantasme intangible. L’ours plongea sur l’un d’eux, et Jace vit les deux combattants rouler au sol dans un enchevêtrement de poils et de rais de lumière.

C’est alors que son cheval buta sur une racine et trébucha. Il reprit aussitôt sa course, mais il était déjà trop tard. En quelques instants, le reste des loups-garous fut sur ses talons, dans un chaos de griffes et de crocs. Leur souffle brûlant et fétide s’élevait en jets de vapeur dans l’air froid de la nuit.

Jace projeta son esprit. Il trouva celui qui avait été son guide, et dont il avait déjà touché les pensées. Le cerveau de celui-ci n’était plus à présent qu’un tourbillon de faim et de rage, où le Planeswalker reconnut toutefois les souvenirs et les désirs de l’homme qu’il avait embauché pour le conduire en Stensie. Intéressant !

Jace se faufila dans l’esprit du loup-garou, affrontant des pensées primales de morsure, de dépeçage et de dévorement. Au yeux du lycanthrope, la lune apparaissait enflée, d’un rouge délétère, et le héron qui l’ornait, macabre et lubrique. Enfin, le lien s’établit. Le mage commandait à présent le monstre.

Celui-ci bondit sur le côté, mordant l’un de ses congénères, que ses pensées primitives identifiaient comme étant l’alpha. Jace ne le domina qu’un instant, mais ce fut suffisant : l’alpha contre-attaqua. Le guide, ayant recouvré la maîtrise de ses actes, grogna et riposta. Les loups-garous ne disposaient pas d’un mode de communication suffisamment élaboré pour dire « Ce n’est pas moi, c’est l’autre ! » mais sans doute cette excuse n’aurait-elle pas mieux fonctionné que chez les humains.

Bientôt, les deux loups-garous se mirent à tourner l’un autour de l’autre, la chasse oubliée, tandis qu’un troisième restait en arrière pour les observer. Il n’en subsistait donc qu’un seul aux trousses du mage. Le chemin, cependant, épousait à présent dangereusement le ravin, et il fallait à Jace toute son attention pour garder le contrôle de son cheval.

Épuisé et éperdu, le pauvre animal écumait. Jace parvenait presque à sentir le souffle brûlant du loup-garou sur sa nuque. En se retournant, à la distance qui le séparait de la créature, il comprit que son imagination s’emballait. Quoique. La créature, en effet, savait contourner les obstacles plus facilement que son cheval et elle gagnait du terrain.

Enfin, le paysage s’ouvrit devant lui et le ravin décrivit une courbe, ne laissant qu’une route plate et boueuse entre lui et les lumières salvatrices du manoir. Et pas n’importe lequel, réalisa-t-il en s’approchant : celui où elle résidait. Il était à destination.

Il espérait qu’elle lui pardonnerait d’arriver accompagné….

Il était à portée de voix du portail quand le loup-garou frappa. Une griffe taillada la croupe du cheval, faisant déraper les pattes arrière de l’animal et provoquant sa chute. Jace se jeta à bas de sa selle, roula dans la boue, se releva et se mit aussitôt à courir. Derrière lui, le lycanthrope attaqua le cheval en mugissant.

Le portail était verrouillé ; il n’y avait pas de portier, et la cour était plongée dans l’obscurité. Jace jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Le museau maculé de sang, le loup-garou releva la tête de la carcasse du cheval. Oubliant celle-ci, il se redressa et avança vers le mage.

Donc, entrée par effraction. Encore mieux !

Jace se calma pour se concentrer sur la serrure, écartant de son esprit toute pensée du monstre. Bien que son pouvoir de télékinésie soit moins efficace que ses muscles, et d’ailleurs plus fatigant à utiliser, sa précision lui permettait facilement de crocheter une serrure : d’invisibles doigts psychiques la fouillèrent, trouvèrent les gorges et les firent pivoter. La serrure se déverrouilla dans un clic, et Jace poussa les énormes grilles de fer noires. Elles coinçaient, sans doute rouillées, et il dut appuyer plus fort. Le portail s’ouvrit subitement, dans un grincement à réveiller les morts. Le Planeswalker trébucha dans la cour et tomba à genoux.

Il se retourna pour asséner un coup de pied aux grilles afin de les refermer derrière lui, puis manipula à nouveau la serrure pour la verrouiller, juste au moment où le loup-garou percutait le portail. Jace recula à quatre pattes pour éviter les griffes de la créature, mais celle-ci renifla bruyamment — une fois, deux fois —, avant de repartir en chasse d’une proie plus facile.

Percevant un mouvement derrière lui, Jace se releva et se retourna. Dans l’obscurité de la cour, il devinait autour de lui les silhouettes d’une douzaine de personnes silencieuses. Et il la sentit soudain, cette odeur de putréfaction qui avait fait renifler puis fuir le loup-garou. Une simple vérification psychique le lui confirma : aucun esprit n’habitait ces corps. C’étaient des morts.

Ils se rassemblèrent autour de lui sans un bruit, l’acculant contre le portail de fer. Des zombies qui l’encerclaient, un lycanthrope quelque part derrière lui, cette satanée lune projetant sa lumière blafarde sur la scène…

Les morts-vivants s’arrêtèrent, puis s’écartèrent pour lui ouvrir un chemin jusqu’à la porte sculptée du manoir. Quel comité de réception ! Cet accueil était exactement ce à quoi il aurait dû s’attendre d’elle.

C’est alors qu’il avançait au milieu de la congrégation de morts-vivants, essayant de les ignorer, qu’il distingua vraiment pour la première fois la demeure. Elle était suffisamment grande pour abriter une grande famille et ses domestiques, mais aucune des pièces ne semblait éclairée autrement que par une lueur violette. Un pignon se terminait par une tour de pierre qui avait l’air plus récente, couronnée par un appareil métallique compliqué dont l’utilité lui échappait. L’engin ressemblait au genre de machines qu’un électromancien d’Izzet aurait pu construire — juste avant d’être embarqué par les autorités pour un bilan de santé mentale.

Au moment où il atteignait la dernière marche du perron, la porte d’entrée s’ouvrit, révélant un couloir sombre. Il ne franchit pourtant pas tout de suite le seuil.

« Puis-je entrer ? » demanda-t-il.

Un autre zombie apparut de derrière la porte. Il portait une parodie de livrée et fit signe à Jace de le lui emboîter le pas. Bon, d’accord.

Jace abaissa sa capuche et suivit son nouveau guide, surpris de constater qu’il sentait le moisi, mais pas la putréfaction. Il devait avoir subi un sort qui empêchait la déliquescence de ses chairs. Enfin, le valet le fit entrer dans une grande salle illuminée par le clair de lune mais, surtout, par un enchantement, et où déambulaient une demi-douzaine de zombies.

Et là, nonchalamment assise sur un siège aux allures de trône, Liliana Vess l’attendait. Elle ferma l’énorme tome relié de cuir qu’elle tenait sur les genoux et le tendit à l’un de ses laquais morts-vivants.

Illustration par Mathias Kollros

« Bonsoir, Jace, dit-elle, l’examinant de haut en bas. Joli manteau ! »

Elle se leva et vint vers lui. Ses mouvements étaient aussi fluides et langoureux que ceux d’un félin. Elle ne s’arrêta pas avant que sa proximité ne mette le mage mal à l’aise. Ses yeux violets sans âge le dévisagèrent longuement. Il se dit qu’elle devait voir ses mâchoires en train de se contracter de nervosité.

Cette fois, il la fixa droit dans les yeux, malgré les souvenirs que faisait remonter ce regard échangé.

Elle tendit alors la main vers son visage… et lui donna une pichenette sur le nez.

« Aïe ! Qu’est-ce que… ? »

« Je voulais juste m’assurer que c’était bien toi », répondit-elle.

« Je peux créer des illusions tangibles, tu sais », répondit Jace en se frottant le nez.

« Oh, certes ! Mais je doute que tu puisses les faire glapir de façon aussi convaincante. »

« Je m’attendais à un accueil plus chaleureux. Tes voisins sont plutôt désagréables. »

« Je t’ai entendu arriver, déclara Liliana, mais il y a bien pire que les loups-garous. »

« Les vampires, par exemple ? »

« Les anges », répliqua-t-elle d’un ton dégoûté.

Jace leva les yeux au ciel.

« Tout le monde sait ce que tu penses des anges. Personnellement, je n’aurais rien eu contre une petite intervention angélique tout à l’heure. »

« Ce n’est pas une question de… dit Liliana, mais elle s’interrompit. Enfin, c’est à toi de décider en qui tu as confiance mais, si j’étais toi, je ne me fierais pas aux anges. »

« Par défaut, je ne fais confiance à personne, rétorqua Jace, et rien de ce qui m’est arrivé jusqu’ici ne m’a fait changer d’avis. »

« Sage attitude, dit-elle. Tu veux boire quelque chose ? »

Liliana retourna s’assoir sur son trône. Un zombie s’avança, portant une bouteille d’un breuvage indéterminé.

« Non merci », répondit-il.

Liliana se servit un verre et en but une gorgée.

« C’est étonnant, venant de toi. Que me vaut le plaisir de ta visite ? »

« Je… » Jace décida de ravaler sa fierté : « Je suis venu pour te présenter mes excuses. »

Liliana haussa un sourcil, feignant la curiosité. « Vraiment ? Pour… ? »

« Pour être parti de Ravnica sans… avoir réglé nos comptes. »

« Pour m’avoir abandonnée, tu veux dire, rectifia-t-elle d'un ton cinglant. Et pour être parti dans un monde sauvage en compagnie de cette planche anatomique ambulante. »

Elle voulait parler de Gideon. Jace se retint de s’esclaffer.

« Je doute qu’il prendrait cela comme un compliment. »

« Pourtant, c’en est un, objecta Liliana. Il fera un parfait cadavre s’il meurt avant de trop ramollir. »

« Là, je suis certain qu’il ne prendrait pas cela comme un compliment », contra Jace. Elle allait toujours trop loin.

« Alors, tu regrettes d’être parti avec lui ? »

« Oh, je ne dirais pas cela. Nous avons accompli du bon travail. En fait, nous avons sauvé tout le plan, avec l’aide de deux autres Planeswalkers. »

Il sourit.

« Nous avons même fait le serment de… continuer à faire équipe, de combattre les menaces interplanaires. »

« Charmant, dit Liliana. Très héroïque. Et donc ? Tu es venu me convier à rejoindre votre petit club ? »

« Non, répondit Jace. Je te connais trop bien. »

La nécromancienne attendit. Il savait qu’elle aussi ne le connaissait que trop bien.

« J’avoue y avoir songé, bien sûr, concéda-t-il. Tu pourrais bien avoir besoin de quelques amis pour assurer tes arrières, mais je savais que tu refuserais. »

« Je ne suis pas intéressée, confirma la nécromancienne. Ni par tes amis ni par vos serments. »

« C’est bien ce que j’avais pensé », admit Jace.

Liliana soupira.

« Jace, je sais que tu n’es pas venu ici pour me recruter, pas non plus pour m’aider et encore moins pour te faire pardonner. »

« Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » demanda-t-il avant d’ajouter : Ne t’ai-je pas présenté des excuses ? »

« Tu l’avais dit toi-même, poursuivit-elle, je t’ai trahi. J’ai maudit Garruk. J’ai toujours le Voile de Chaîne. Je n’ai jamais vraiment été ton amie. D’ailleurs, je ne t’avais pas demandé ton aide. Je me trompe ? »

« Non. »

« Par conséquent, tu es venu ici parce que tu as besoin de quelque chose. Tu sais que j’ai des problèmes et tu penses pourvoir conclure un marché. »

Elle attendit suffisamment longtemps pour qu’il balbutie « Je… », puis l’interrompit :

« Prouve-moi que j’ai tort ! » Elle se leva et redressa fièrement la tête. « Je refuse l’aide que tu m’offres si gracieusement, Jace Beleren. Si tu es venu m’aider et que tu ne demandes rien en échange, tourne les talons et sors d’ici. »

Le mage ne répondit rien : même si elle bluffait, il ne pouvait pas se permettre de la mettre au pied du mur.

« Très bien, dit Liliana, s’installant à nouveau sur son trône. À présent que nous savons tous les deux ce que notre passé commun représente à nos yeux, que puis-je pour toi, mon cher ? »

Son sourire était à la fois sauvage et enjôleur. Elle savait se montrer magnanime, à condition de maîtriser parfaitement la situation.

 

« Par curiosité, répondit le mage, tu m’aurais vraiment mis à la porte si je n’étais venu que pour t’aider ? »

« Très bonne question. Si la situation se présente un jour, tu le découvriras à ce moment-là. »

Elle but une gorgée, puis attendit.

« Je suis à la recherche de Sorin Markov », lâcha Jace.

Le visage de Liliana trahit sa surprise. Jace en prit un certain plaisir.

« Jace, as-tu une idée de ce que tu demandes ? dit-elle. Sais-tu qui il est ? Ou plutôt ce qu’il est ? »

« Je sais que c’est un vampire et qu’on l’appelle le Seigneur d’Innistrad, répondit le mage. Il est très vieux et pas réellement digne de confiance, et, en ce moment, il a des ennuis ou il en cause à d’autres. Quoi qu’il en soit, il faut que je le trouve. »

Échange sanglant | Illustration par Eric Deschamps

« Pourquoi ? » interrogea la nécromancienne.

« Il y a des milliers d’années… »

Liliana poussa un soupir excédé.

« D’accord, je résume : trois Planeswalkers se sont alliés pour emprisonner, sur Zendikar, des monstruosités extraplanaires dévoreuses de mondes et appelées “Eldrazi”. Sorin faisait partie de ce trio. »

« Vraiment ? s’étonna Liliana. Cela ne lui ressemble pourtant pas. »

« Ma source — l’un des anciens alliés de Sorin — m’a dit qu’il l’avait fait pour des raisons… égoïstes, disons : il savait que les Eldrazi finiraient par arriver sur Innistrad, alors il a préféré coopérer pour les emprisonner ailleurs. »

« Et ensuite… tu les as libérés, acheva-t-elle, souriante. C’est bien ce qui s’est passé ? »

Il aurait souhaité que la situation ne l’amuse pas autant.

Il acquiesça pourtant : « Manipulés et contraints, deux autres Planewalkers et moi-même avons en effet libéré par inadvertance les titans eldrazi. Sorin est apparu brièvement, puis il est reparti après avoir tenté d’utiliser une sorte de sécurité pour les maintenir enfermés. Il était supposé retrouver l’un de ses alliés sur Zendikar, ma source, mais il n’est jamais venu. »

« Voilà qui lui ressemble davantage. »

« Bien entendu, il n’a plus de raison d’aller sur Zendikar, continua Jace, mais le Planeswalker avec qui je collaborais ne veut plus me parler, et Sorin ainsi que le troisième membre du trio ont disparu. Je m’inquiète qu’un certain Planeswalker dragon ait pu s’intéresser à eux… Tu n’en aurais pas entendu parler, par hasard ? »

« Je te l’ai déjà dit, je ne travaille plus pour lui. »

« Tu ne manques pas de qualités, Liliana, mais la droiture absolue n’en fait pas partie. »

« Jace, le coupa la nécromancienne, écoute-moi ! Sorin ne t’aidera pas. Tu penses que je suis égoïste ? Que je suis cruelle ? Sorin a eu des milliers d’années pour s’imaginer que les humains sont du bétail et que leur vie mortelle n’a aucune valeur. »

« Tu le connais ? »

« Je l’ai rencontré, confirma Liliana. Une fois, peu après mon arrivée sur Innistrad. Il est venu me trouver, s’est mesuré à moi et m’a jugée trop faible pour représenter une menace. Il m’a dit ensuite qu’Innistrad lui appartenait, et qu’il vaudrait mieux que je me montre discrète ou bien qu’il me tuerait. »

« Charmant, fit Jace. Quand était-ce ? »

« Il y a longtemps. Ce genre d’affrontements était bien plus courant à l’époque, mais je n’ai aucune raison de croire qu’il ait changé. Sorin n’a pas plus de raisons d’être ton ami que cet autre Planeswalker auquel tu as parlé, à la différence que, pour lui, il n’a pas besoin de te parler pour te tuer. N’y va pas ! »

« Je n’ai pas le choix », répliqua Jace.

« Il est très vieux, impitoyable et puissant. Tu ne serais pas de taille. »

« Moi je ne suis pas de taille ? rétorqua Jace. Tu peux parler ! »

« En effet, répondit Liliana, cette fois sans malice dans la voix, et c’est bien pour cela que je t’enjoins à ne pas y aller. Il ne t’aidera pas, et aucun de tes tours de passe-passe ne t’empêchera de te faire tuer par un vampire vieux de plusieurs millénaires. »

« On pourrait presque croire que tu t’inquiètes pour moi. »

« Ne ramène pas les choses à nous deux ! éclata-t-elle. Tu ne serais pas ici si tu n’avais pas quelque chose à m’offrir. J’aimerais autant savoir de quoi il s’agit avant que tu ne t’embroches sur l’épée de Sorin, si ça ne te gêne pas. »

« Si tu t’inquiètes autant pour moi, accompagne-moi ! Tu pourras peut-être nous présenter. »

« Quoi ? s’exclama-t-elle. Non, je te l’ai déjà dit, j’ai mes propres problèmes, que je résoudrai seule. Je me moque donc de l’aide que tu crois pouvoir me proposer en échange. Si Sorin nous tue tous les deux, je ne serai pas plus avancée, et c’est encore à supposer qu’on le trouve, d’autant que les routes n’ont jamais été aussi dangereuses. Je ne bouge pas d’ici. »

« Bien, soupira Jace. J’espérais que tu m’aiderais, mais j’imagine que je vais devoir suivre la seule piste qu’il me reste. Le Manoir Markov se situe bien par là ? »

Il pointa le doigt dans une direction dont il était à peu près certain.

« Le Manoir Markov ? » Elle leva les yeux au ciel, lui saisit le poignet et le réorienta de quelques degrés. « Jace, c’est encore pire ! »

« C’est son fief, non ? Sa famille saura bien où il se trouve. »

« Sais-tu seulement ce qui se passe sur Innistrad ? explosa Liliana. As-tu imaginé qu’avec un nom pareil, le Manoir Markov était un refuge pour mages égarés ? »

« J’ai lu les pensées de plusieurs personnes, mais elles ne savaient pas grand-chose, avoua-t-il. Pourquoi ? Que suis-je censé savoir ? »

« Sorin est un paria pour les siens, expliqua-t-elle. Il est persona non grata au Manoir Markov depuis plusieurs centaines d’années, peut-être même plus. Si tu y vas pour poser des questions à son sujet, c’est la mort assurée, voire pire. »

« Quand bien même, si tu ne m’aides pas, je n’ai pas vraiment le choix. Le Manoir Markov représente ma seule piste. »

Liliana se rassit. Son expression se durcit, et ses yeux s’animèrent d’une leur violette.

« Mais que… ? »

Ses serviteurs zombies avancèrent. Le cœur de Jace se mit à battre plus fort.

« Lili, que fais-tu ? »

Les créatures continuaient de se rapprocher.

« Une démonstration », répondit-elle.

Trop près. Ils étaient trop près.

Jace lança rapidement un sort d’invisibilité, mais les zombies continuèrent d’avancer vers lui en titubant. La moitié d’entre eux n’avaient même pas d’yeux.

Une main glacée se referma sur son bras.

Il se concentra, et une nuée de doubles illusoires jaillit de son corps. Une demi-douzaine de Jace lancèrent des sorts, plongèrent en direction de la fenêtre ou coururent attaquer Liliana.

Les morts-vivants les ignorèrent. À présent, tous l’empoignaient et le poussaient contre le mur. Il était coincé entre la pierre froide et la chair glacée. Des doigts se refermèrent sur ses bras, ses jambes, son cou. Sorts de sommeil, entraves illusoires... Rien n’y fit : les zombies étaient immunisés contre certains, et trop nombreux pour être affectés par les autres. Jace était à leur merci.

Liliana ne lui ferait pas réellement de mal. Du moins, pas sans raisons.

« Lili, dit-il d’une voix étranglée. Je ne suis pas très doué contre les morts, mais je sais me battre… contre un nécromancien. Dans un vrai combat, je t’aurais déjà embrumé l’esprit. »

La masse de zombies se figea, mais sans le lâcher.

« Peut-être, dit-elle en se levant, mais si je ne les contrôlais pas, ils te réduiraient en charpie. Cela ne me ferait pas plaisir, et je crois que tu n’apprécierais pas non plus. »

« Et cette démonstration, c’était pour quoi ? »

Elle s’approcha. Les zombies s’écartèrent pour la laisser passer.

« Ce monde est dangereux, dit-elle, surtout pour toi. Et tu ne saurais vaincre un Planeswalker millénaire dont tu ne peux pas — ou ne veux pas — toucher l’esprit. »

En cet instant, baignée de lumière lunaire et de puissance nécromantique, elle lui parut inhumaine. Il se souvint alors qu’elle avait au moins un siècle de plus que lui et que les Planeswalkers nés à son époque étaient tout à la fois plus proches du surhumain et de l’animal. Et Sorin était encore plus vieux.

« C’est une voie sans issue, poursuivit-elle. Rentre chez toi, Jace ! Je suis sûre que tu as de la paperasse qui t’attend. »

Les mains des morts-vivants le relâchèrent ; il se redressa en se massant le cou. Il lui vint l’envie soudaine de prendre un bain.

« Je suis désolé de t’avoir dérangée, annonça-t-il d’une voix rauque. J’irai tout seul au Manoir Markov. »

Il se tourna vers la porte.

« Par les neuf enfers, tu es aussi idiot que courageux ! »

Il se retourna vers elle.

« Tu devrais le savoir, répondit-il. Après tout, c’est à cause de cela que nous nous sommes rencontrés. Maintenant, je m’en vais. »

Il tenta de ne penser ni aux gueules ensanglantées sous le clair de lune, ni aux yeux de Liliana, ni à la perte de son guide et de sa monture.

« Ne sois pas stupide ! lança la nécromancienne, Tu pourras partir dans la matinée. »

« Vraiment ? demanda-t-il, incrédule. Après tant de dédain à mon égard, tu me demandes de passer la nuit ici ? »

Elle se pencha vers lui, ses lèvres lui touchaient presque l’oreille. Le mage déglutit.

« Ce n'est pas le dédain, murmura-t-elle, qui fait s’emballer un cœur et rougir un visage. »

Il sentait la chaleur de son corps, mais le souffle de Liliana sur sa joue était glacé. Le froid subsista, même après qu’elle se fut écartée, et le désir fugace qu’il avait ressenti se dissipa, relégué aux oubliettes dont il n’aurait jamais dû surgir.

« Ne te crois pas irrésistible ! s’exclama-t-elle. J’ai une chambre d’amis. »

« Ah. »

« Dans les souterrains, ajouta-t-elle. C’est plutôt un caveau, en fait. »

« Quelle hospitalité ! » répliqua-t-il.

Elle tourna les talons et s’éloigna.

« Les domestiques te conduiront à ta chambre, lança Liliana. Bonne nuit, Jace ! »

Elle se retourna une dernière fois, baignée par la lune, et le fixa. La distance qui les séparait lui parut plus grande qu’elle ne l’était.

« À demain matin, dit-elle fermement. Après cela, à toi de te débrouiller ! »

« Je sais », admit Jace.

Il hésita. Il aurait voulu ajouter quelque chose, mais il ignorait quoi. Liliana sortit du rayon de lune et disparut dans l’obscurité.


Ténèbres sur Innistrad Histoires archivées

Profil du Planeswalker : Jace Beleren

Profil du Planeswalker : Liliana Vess

Profil du Planeswalker : Sorin Markov

Profil du plan : Innistrad

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