Un regard vide et sans pitié

Posted in Magic Story on 9 Mars 2016

By Ken Troop

Ken Troop is a designer and writer at Wizards of the Coast. He has written the short story "Five Brothers" for the Shadowmoor anthology and has written "Talrand, Sky Summoner" and "The Consequences of Attraction" for Uncharted Realms.

Histoire précédente : Sous la lune d’argent

Innistrad connaît une nouvelle ère de paix et de prospérité. Enfin libre, l’ange Avacyn, puissante incarnation de l’espoir et de la protection, a aidé les humains à refouler les abominations qui rôdent sur Innistrad. Les vampires se sont repliés et la malédiction des loups-garous a été levée. L’édit magique d’Avacyn qu’est l’Amuïssement a donné aux lycanthropes le choix de devenir des wolfirs, serviteurs lycans du bien ou, dans de plus rares cas, de guérir totalement.

La population d’Innistrad prospère sous l’œil bienveillant de l’ange et cherche à instaurer une nouvelle ère pour les humains…


Les prières de dix mille âmes, murmures d’espoir et de peur mêlés, pleuvaient sur Avacyn. Avacyn, protège mes enfants ! Avacyn, donne-moi une belle récolte ! Avacyn, fais cesser cette douleur ! Avacyn, accorde-lui une mort sans souffrances ! Avacyn !…

L’air qui l'enveloppait était si ténu que ses ailes n’auraient pas suffi à la soutenir sans son pouvoir. Elle se trouvait dans l’un de ses sanctuaires préférés, vallée montagneuse désolée située dans les plus hauts cols de la Stensie méridionale. À cette altitude, le froid était absolu. Tout était recouvert d’une épaisse couche de glace. Mais Avacyn n’avait jamais froid. Elle appréciait la solitude, la pureté de ces grands espaces, avec pour seule compagnie les craquements de la glace, le sifflement du vent et le bruissement des prières.

Ce dernier était omniprésent, comme une pression constante dans un recoin de son esprit. Dès les premiers instants qui avaient suivi son éveil, les prières avaient été là. Rares au départ, faibles, hésitantes. Avec le temps, en revanche, elles s’étaient multipliées, pour se faire plus directes, plus insistantes. Protège-nous, sauve-nous, aide-nous !

Aide-moi ! Un appel de panique trancha le brouhaha continu. C’était une femme, et elle souffrait. Avacyn, entends ma prière ! Mon enfant ! Mon enfant ! Je t’en supplie, Avacyn ! L’ange se concentra sur cette imploration et sur cette femme. Elle la vit, courant au milieu d’une grande prairie, des larmes plein les yeux. Elle prit de l’altitude au-dessus des sommets, puis plongea vers le sud, en direction de la Gavonie. Bien qu’il lui parvienne des milliers de suppliques du monde entier, il était rare qu’elle réponde à l’une d’elles en particulier.

Pourtant, depuis les débuts de son existence, Avacyn incarnait la PROTECTION. Ainsi, cette requête déclencha en elle le flot d’images qui l’avait accompagnée dès ses premiers instants, la vision d’un monde d’automne et de sang, grouillant de prédateurs prêts à le ravager : vampires et loups-garous ; démons et zombies ; geists et diables. Chacun était gravé dans son esprit, dans son identité : une menace à combattre et à éliminer. Sans compter l’image des mortels dans toute leur diversité, que précisément leur fragilité et leur dévotion rendaient humains. PROTÉGER. Avec le temps, la signification de ce mot s’était ainsi nuancée : PROTÉGER LES HUMAINS. Cette notion était l’essence même d’Avacyn.

Archange Avacyn | Illustration par James Ryman

Les années passant, la raison de son existence s’était révélée dans toute son évidence : elle n’était pas là pour combattre tous les monstres et tous les maux — c'eût d’ailleurs été impossible —, mais pour inspirer par l’exemple, pour renforcer la foi d’innombrables humains, laquelle alimentait elle-même les runes et les charmes que l’humanité utilisait pour se protéger du mal. Il arrivait qu’Avacyn combatte lorsqu’une monstruosité particulièrement puissante exigeait son intervention, mais il y avait trop de batailles, trop de sollicitations pour qu’elle puisse répondre à toutes.

Cependant, de temps à autre, tant de ferveur ou de désespoir émanaient d’une supplication que l’ange ressentait celle-ci comme un appel irrésistible. Au départ, elle n’en avait pas vraiment eu conscience ; elle savait simplement qu’elle devait intervenir en personne, mais, au fil des siècles, elle avait mieux maîtrisé ses choix. La piété de cette mère et sa panique pour son enfant touchèrent Avacyn au cœur, la poussant à intervenir sans plus attendre.

L’ange passa au-dessus des vallées montagneuses de Stensie sans dévier de sa trajectoire, la puissance de cette déprécation brillant pour elle comme une balise. Des arbres remplacèrent la couverture neigeuse des montagnes, la tyrannie éternelle du blanc cédant la place au mélange de verts, de bruns et d’orange qui annonçait l’arrivée de la lune des moissons. Avacyn n’était pas encline à la réflexion, mais elle ne pouvait pas non plus s’empêcher de ressentir une certaine satisfaction après tout ce qui s’était passé depuis sa sortie du Helgruft : les loups-garous avaient été débarrassés de leur malédiction ou transformés en wolfirs, alliés utiles pour ses anges ; les diables et les démons s’étaient éparpillés aux quatre vents ; les vampires s’étaient repliés. Le long siège des ténèbres contre l’humanité était terminé et la civilisation s’épanouissait.

C’était l’aube d’une nouvelle ère pour les humains et pour le monde. Avacyn continuerait de les protéger, comme elle l’avait toujours fait. Bien qu’elle n’aime pas sourire — elle n’en avait jamais compris l’utilité —, elle soupçonnait pourtant que c’était ce que ressentaient les humains quand ils souriaient : une profonde satisfaction. Ce sentiment lui parut justifié.

Illustration par Andreas Rocha

Elle remarqua que le soleil allait bientôt disparaître à l’horizon. Il ferait bientôt nuit. Quand elle se posa sur une prairie clairsemée, à l’orée d’une forêt ténébreuse, elle vit une femme. Allongée sur une pente herbeuse, juste avant le premier cercle d’arbres, celle-ci pleurait et criait : « Maëli ! Maëli ! » La femme se leva et marcha vers la forêt.

« Suppliante, tu m’as appelée. » Le ton d’Avacyn était calme, rassurant, mais la femme se retourna, terrorisée, avant de reconnaître celle qui lui parlait.

« Avacyn ! Tu es venue ! Tu es venue ! Mon enfant ! Je t’en supplie ! » Elle était frénétique et dut se calmer avant de pouvoir relater ce qui s’était passé : son enfant avait fait une fugue et on l’avait vu entrer dans la forêt. Le monde était certes plus sûr depuis le retour d’Avacyn, mais demeurait dangereux, surtout pour les petits. La mère avait été sur le point de braver elle-même la forêt pour partir à la recherche de son fils, risquant du même coup leur mort à tous les deux. Avacyn l’assura qu’elle tenterait de retrouver son fils.

Pourtant, cela aurait été plus simple si celui-ci avait lui-même invoqué l’ange. Toutefois, lorsqu’elle se concentra sur les centaines de prières qui bruissaient dans sa tête, elle ne décela aucun enfant perdu en forêt. Heureusement, il y avait d’autres moyens de le retrouver.

Illustration par Andreas Rocha

Avacyn survola la forêt obscure jusqu’à en approcher le centre. Elle canalisa son pouvoir dans sa lance ; sa lame de métal se mit à luire. Celle-ci brilla de plus en plus fort, jusqu’à éclipser le soleil couchant. L’ange invoqua encore plus de puissance, illuminant le ciel au-dessus de la forêt. Elle entendit des oiseaux crier, de petits animaux détaler et même de grandes bêtes s’ébranler sous les frondaisons : tous tentaient d’échapper à l’intensité de la lumière. Avacyn projeta sa voix.

« Maëli ! C’est Avacyn ! Réponds-moi ! » Son appel vibrant résonna entre les arbres. Puis l'ange se tut. Elle attendit, espérant entendre le cri d’un enfant qui mettrait fin à ce silence de mauvais augure.

Aucune voix ne perça la canopée, mais elle entendit soudain une adjuration. Avacyn, je t’en supplie ! Je suis perdu, je te demande pardon, je suis trempé, et j’ai entendu…Avacyn détermina la position de l’enfant, puis se posa dans la forêt, à quelques minutes de là. C’était un petit garçon, recroquevillé dans le creux d’un arbre.

Il la regarda et fixa sa lance étincelante. « Avacyn ? »

« Approche, mon petit. Tu es en sécurité maintenant. Je vais te ramener chez toi. » Sa voix se fit encore plus douce : Avacyn avait toujours été plus à son aise avec les enfants, car leur innocence et leur honnêteté les rendaient plus faciles à comprendre. Le garçon approcha d’elle, toute hésitation évanouie dès que l’ange avait écarté sa lance pour l’accueillir de son autre bras. Elle le souleva dans son bras et quitta la forêt à tire-d’aile.

Il lui suffit de quelques instants pour rejoindre la mère à l’orée du bois et lui confier son enfant. Tous deux pleurèrent de joie dans les bras l’un de l’autre. Avacyn aurait voulu que chaque instant de la journée soit ainsi : des familles réunies, des peurs oubliées, un bonheur renaissant. C’était sa raison d’être. Satisfaite, elle se prépara à prendre son envol pour retourner dans sa retraite montagneuse. Un chatoiement violent enveloppa son corps, obscurcissant sa vision.

Tout se dédoubla : les arbres, la mère et l’enfant, chaque brin d’herbe. Une douleur fulgurante lui transperça le crâne et elle s’écroula, terrassée par la souffrance. Une grande lumière blanche explosa à ses yeux, suivie par l’image de toute une série d’obélisques de pierre suspendus dans les airs, gravés de runes complexes et pivotant de concert… Puis elle recouvra la vue. Avacyn tourna la tête pour identifier la source de l’attaque. Peu de vampires auraient été suffisamment puissants pour l’assaillir ainsi. Peut-être qu’un seigneur démon ?…

Elle entendit alors un bourdonnement, un bruit continu, de volume et d’intensité constants ; une simple présence, un accompagnement tonal aux prières qui bruissaient toujours dans sa tête. Sa nuque était raide et des frissons intermittents lui remontaient le long du cou vers le sommet du crâne, comme pour l’alerter d’une attaque. Pourtant, il ne se passa rien. Elle secoua la tête, espérant se débarrasser du bourdonnement, mais celui-ci resta niché au fond de son crâne.

Les deux humains étaient toujours là, serrés l’un contre l’autre, apparemment indemnes. Sous ses yeux, toutefois, les larmes de la mère s’évaporèrent et son visage s’endurcit de colère. « Comment as-tu osé prendre ainsi la fuite ? À quoi pensais-tu donc ? Espèce de petit idiot ! » Elle repoussa violemment l’enfant. Le visage du petit s’emplit de frayeur et il se mit à pleurer.

La semence des hommes est corrompue. Avacyn ignorait d’où cette pensée lui était venue. C’était comme une prière, un message délivré directement à son esprit, mais que nul mortel n’avait prononcé. La semence des hommes est corrompue. L’ange examina l’enfant de plus près et, là où elle n’avait jusque-ici vu que de l’innocence, elle percevait à présent d’autres détails : la peau pustuleuse, le nez morveux, les plaies et les croûtes de la décrépitude physique, le visage pleurnicheur, en besoin constant d’être rassuré après une faute.

Elle tourna la tête vers la mère ; le visage furieux de celle-ci s’adoucissait déjà et elle cherchait à rassurer son enfant en pleurs. Ces mortels oscillent sans cesse entre colère et culpabilité, mais qu’en sort-il de bon ? Avacyn regarda à nouveau le petit garçon, qui pleurait toujours. Ces vies de mortels étaient si éphémères. Aujourd’hui, c’était un enfant ; demain, ce serait un homme, sale, grossier, cruel et colérique. Or, le jour d’après, sa chair ne serait déjà plus qu’un amas de vers grouillant dans la poussière…

Illustration par Steven Belledin

Avacyn chancela, l’esprit confus. Elle s’envola avec un manque de grâce inaccoutumé, abandonnant derrière elle les deux humains. Elle voulait entendre les prières, mais chaque parole était imprégnée de cet étrange bourdonnement et elle ne les comprenait plus. Elle n’entendait plus que ces mêmes mots, un leitmotiv lancinant :

La semence des hommes est corrompue.

Avacyn prit la fuite, cherchant à trouver un refuge pour s’isoler de son propre esprit, mais sans succès.


Macher faisait les cent pas dans la cour du cloître de l’église, l’estomac rongé d’angoisse. D’ordinaire, c’était pour lui un lieu de réconfort, un jardin luxuriant et serein où il pouvait oublier les horreurs et les souffrances du monde, surtout pendant les nuits fraîches où le lieu était désert.

Mais quand la douleur s’insinuait dans l’âme, il n’existait aucun réconfort.

Macher s’arrêta sous l’emblème argenté d’Avacyn, monté sur un grand mât de fer au centre de la cour. À la lueur orangée de la lune des moissons, les extrémités pointues du symbole donnaient l’illusion d’être sur le point de se liquéfier et de fondre vers le sol couvert de mousse. L’esprit de Macher s’attardait souvent sur l’énigme que posaient les illusions. Avacyn est réelle, n’est-ce pas ?

Évidemment qu’il ne doutait pas d’elle ! Il l’avait vue, après tout, ainsi que ses anges. Il ne remettait pas son existence en question. Pourtant, est-elle digne de notre adoration ? Est-elle notre déesse ?

Il ne pouvait pas ignorer ces pensées.

Illustration par Christine Choi

Il n’était encore qu’un bambin quand sa famille l’avait abandonné sur le seuil de l’église, sort que partageaient bon nombre d’enfants dans cette région de Gavonie. Il avait alors été élevé, nourri, vêtu et protégé par la paroisse, initié au culte d’Avacyn avant même d’avoir appris à lire.

Adorateur de la déesse depuis l’enfance, ses premiers doutes, pourtant, étaient nés l’année précédente, quand l’ange avait mystérieusement disparu. En cette période sinistre, la Gavonie avait subi un véritable raz-de-marée d’horreurs indicibles. Macher connaissait Mikaeus, l’ancien lunarque, et la nuit où il l’avait vu transformé en zombie avait été la pire de sa vie. Néanmoins, Avacyn était revenue depuis et la Gavonie n’avait jamais été plus sûre. Alors pourquoi tous ces doutes après un tel triomphe ?

Des rumeurs circulaient au sein du clergé, selon lesquelles Avacyn aurait été séquestrée dans le Helgruft, où bon nombre de créatures des ténèbres avaient été emprisonnées. Les prêtres parlaient de miracles, du pouvoir d’Avacyn qui l’avait libérée, apportant une nouvelle ère de lumière.

Mais comment une déesse aurait-elle jamais pu se laisser emprisonner ?

Une prière lui vint alors naturellement à l’esprit et il sourit. Avacyn, je t’en prie ! Sois réelle ! La lune cuivrée brillait dans l’air frais de la nuit. Le signe de l’ange, entièrement cerclé par l’astre, sembla se déformer sous l’effet de la lumière orangée. Pétrifié par cette vision, Macher s’abandonna à la douce lueur lunaire.

Tout à coup, il entendit un battement d’ailes derrière lui.

Il pivota, la bouche ouverte, et vit un ange descendre du ciel. L’apparition avait de magnifiques yeux blancs, d’immenses ailes noires satinées et une chevelure argentée où se reflétaient l’orange et le pourpre. Elle portait une longue lance d’argent de lune, dont la pointe étincelait. Avacyn ! C’était elle.

Elle se posa, repliant ses ailes derrière elle et scrutant Macher. C’était la première fois qu’il était assez près pour remarquer ses yeux d’ivoire, mais une noirceur dans ceux-ci attira son attention. La macule se propagea, s’intensifia, tel un chaos grandissant qui…

« Entends-tu crier les abeilles ? » Les paroles d’Avacyn avaient jailli de sa bouche, brisant l’emprise que ses yeux avaient sur lui. Le regard de l’ange se promenait frénétiquement d’un bout à l’autre de la cour.

Macher ne comprenait pas de quoi elle parlait, ni pourquoi elle paraissait angoissée. « Avacyn, tu es venue ! Tu es là ! » laissa-t-il échapper, submergé de soulagement. Il avait prié Avacyn et elle se trouvait là, devant lui. Il se sentit honteux d’avoir douté de sa déesse. Elle est venue pour me ramener vers la lumière et la vérité.

Le visage de l’ange changea. Elle cessa de regarder de tous les côtés et se concentra sur Macher. « Tu as prié pour ma venue. » Sa voix était froide, sèche. « Tu m’asinvoquée. Parce que tu doutais de moi. » Son débit adopta une cadence étrange : elle s'interrompait avant certains mots, comme si elle écoutait quelque chose. Elle brandit sa lance. « Il existe d’autres moyens de mettre fin à tes doutes. » Ses lèvres se retroussèrent, tremblantes, dans une sinistre parodie de sourire.

Macher frissonna dans l’obscurité, fixant la lueur orangée de la lune derrière l’ange. Il aurait voulu être ailleurs.

« Tu es pur ? » demanda-t-elle sur un ton mielleux.

« Je… quoi ? » Il ne comprenait pas. S’il avait souvent imaginé sa rencontre avec Avacyn, jamais, en revanche, il n’avait songé qu’elle se déroulerait de la sorte.

« Tu. Es. Pur ? » répéta-t-elle, détachant chaque mot.

« Oui ! Je suis pur ! » Macher fut soulagé. Sa déesse certes était furieuse contre lui — elle avait tous les droits de l’être —, car il avait douté. À présent, toutefois, il était certain. « Pur dans mon… »

Elle ne lui laissa pas le temps d’achever sa phrase. « Bien sûr que non ! Comment serait-ce possible ? Puisque tu as étéenfanté! » Le mépris qu’exprimait ce dernier mot était manifeste. Elle le fixa droit dans les yeux. Une fois de plus, il vit cette noirceur enfler, menaçant de l’engloutir… Il fut pris de vertige et faillit tomber. Le contact visuel s’interrompit et son malaise passa. Il se redressa, prenant garde à ne pas la regarder directement. Nul n’est censé contempler la divinité.

« As-tu si facilement perdu ta foi en moi, mortel ? » Chez un humain, le ton d’Avacyn aurait été sarcastique.

Macher se trouva dans l’incapacité de prononcer la moindre parole cohérente.

Elle continua : « Cependant, il serait plus intéressant de savoir… » Elle fit une pause, leva les yeux vers le ciel, comme si la lune lui parlait et reprit : « … Si moi, j’ai perdu ma foi en toi. » Puis elle le fixa intensément. Il voulut crier, mais aucun son ne s’échappa de sa gorge. Il sentit une chaude humidité descendre le long de sa jambe. Une flaque se forma à ses pieds. Pris de terreur, il se recroquevilla au sol, les yeux fermés.

Malgré sa peur et ses paupières fermées, il sentit une luminosité approcher. Un frisson lui parcourut l’échine et il hurla. Puis, quand son cri s’éteignit dans sa gorge, il entendit murmurer « Bientôt », alors que quelque chose lui caressait doucement le visage. Un battement d’ailes, et la luminosité disparut. Il attendit longtemps avant de rouvrir les yeux. Il resta ainsi, ramassé sur lui-même, enveloppé d’une terrifiante certitude quant à la nature de sa déesse.

Illustration par Vincent Proce

Liont fut réveillé par le beau soleil d’hiver. Une douce lumière inondait son visage, insistant pour qu’il se lève. D’ordinaire, les volets étaient clos pour lui éviter d’être réveillé aussi tôt, mais il avait oublié de les fermer, la veille au soir. L’un des deux vantaux de bois était légèrement de guingois. Il faudra que je le répare plus tard, se dit-il.

Il demanda à sa femme si elle avait bien dormi, mais celle-ci ne répondit pas : elle s’était couchée tard. Qu’il soit le premier à se lever était d’ailleurs inhabituel. Le plus souvent, c’étaient les caresses de Hilde ou les disputes des enfants qui le réveillaient, le matin. Il se leva, repoussant les draps déchirés en lambeaux. Une longue journée de travail l’attendait et il voulait commencer rapidement.

Son commerce était florissant, jamais sa forge n’avait été aussi prospère. Il était à l’atelier toute la journée et il devrait certainement bientôt engager un deuxième apprenti. Depuis le retour d’Avacyn, l’année passée, les outils et les charrues étaient très demandés. Or, depuis l’Amuïssement, Liont pouvait satisfaire la demande.

L’Amuïssement. Tout avait changé depuis ce bienfait d’Avacyn. Certains loups-garous avaient été transformés en serviteurs lycans ; on les appelait des wolfirs. Liont, quant à lui, avait été totalement guéri et il louait Avacyn chaque jour. Il était de retour dans sa famille, dans son foyer. Il pouvait se rendre au bourg, regarder les gens dans les yeux sans plus avoir peur. Ce soulagement était merveilleux. Il ne ressentait plus ce fardeau, cette faim qui lui taraudait le ventre. Il ne contemplait plus la lune en se demandant si la nuit lui apporterait les ténèbres. Tout s’était dissipé dans la lumière grâce au pouvoir bénéfique d’Avacyn. Il avait de nouveau une vie, auprès de sa famille.

Illustration par Howard Lyon

Il s’habilla, ramassant ses vêtements éparpillés au sol. Certains ont besoin d’être raccommodés. Je les donnerai à Hilde ce soir. Il se retourna vers sa femme. Elle était à peine réveillée, et sa voix encore ensommeillée.

« Bonjour, mon époux. » Liont aurait voulu la taquiner pour voir son beau sourire, mais elle n’avait pas vraiment le sens de l’humour au réveil.

« Je vais à la forge. Il faut que je commence la charrue pour Nickers. Les enfants dorment encore. » Hilde ne répondit pas. « Tu vas bien, ma chérie ? » Il s’approcha un peu plus.

La voix de son épouse était encore faible. « La variole est en fleurs. »

Liont était content de la voir éveillée. « Bien, ma chérie. Je reviendrai à midi pour le déjeuner. »

Sa voix se fit plus forte, plus cassante. « Liont ! Lorsqu’on frappera à la porte, n’ouvre pas ! »

Il eut un frisson dans le dos. Lorsqu’on frappera à la porte… mais il haussa les épaules. Hilde s’était déjà rendormie, immobile sur les draps en charpie. Elle avait dû se coucher très tard.

Il se rendit jusqu’au lit de ses enfants. Des débris de verre et de bois crissèrent sous ses pas. Quand Hilde se réveillera, elle ne sera pas à prendre avec des pincettes ! Je balaierai plus tard.

Il s’arrêta d’abord près de Talia. Elle ne l’avait pas entendu. Ses grands yeux d’ordinaire si joyeux étaient clos. Il la secoua doucement et elle ouvrit les paupières.

« Bonjour, papa », dit-elle d’une voix morne. Elle doit être encore fatiguée. Je vais la laisser dormir.

« Rendors-toi, ma fille. » Il se baissa et appliqua un baiser sur son front glacé.

« Papa ! Lorsqu’on frappera à la porte, n’ouvre pas ! » Elle avait l’air effrayé. Lorsqu’il se redressa, elle s’était déjà rendormie.

Liont s’aperçut que lui aussi avait peur. C’était une sensation étrange par cette belle matinée d’hiver, les rayons du soleil traversant les vitres brisées et les trous des murs. Il fait froid ici. Il va falloir que je bouche ces trous.

Il s’attarda brièvement de l’autre côté du lit pour dire au revoir à son fils. Kan était plus jeune que Talia de quelques années, un âge où l’on souhaite imiter ses aînés, mais où l’on ne fait que les exaspérer. La plupart du temps, à cette heure, il courait déjà dans toute la maison, jusqu’à ce que sa mère, excédée, le laisse sortir pour jouer dans la cour. Ce matin-là, pourtant, il était encore au lit.

Alors que Liont observait son fils, celui-ci ouvrit les yeux.

« Bonjour, papa. » Sa voix était si faible qu’il l’entendit à peine. Liont se demanda si Kan était malade. Peut-être devrait-il aller trouver le guérisseur ?

« Papa ! Lorsqu’on frappera à la porte, n’ouvre pas ! » Le garçon referma les yeux et Liont remarqua à quel point la pièce était silencieuse. L’on entendait juste une respiration. Malgré le soleil et le vent froid qui sifflait au travers des murs percés, le père eut l’impression d’étouffer, comme si quelque chose faisait pression sur son crâne.

Il baissa la tête. Il régnait dans la pièce une odeur cuivrée et amère. Il fallait qu’il sorte. Dans sa tête, trois voix répétaient en chœur : « Lorsqu’on frappera à la porte, n’ouvre pas ! »

On frappa à la porte.

Liont releva la tête. Il regarda l’huis. Là où il aurait dû se trouver, il n’y avait qu’un espace vide inondé de soleil. Lorsqu’on frappera à la porte, n’ouvre pas ! Non seulement la porte avait disparu, mes ses gonds étaient tordus. Il va falloir que j’en forge de nouveaux. Mais d’abord, il faut que je construise la charrue de Nickers et…

On frappa de nouveau à la porte. Un martellement lourd résonna dans toute la pièce.

Lorsqu’on frappera à la porte… Liont fixa de nouveau l’ouverture. Quelque chose clochait. Pourquoi sa maison était-elle en ruines ? Je n’ai pas le temps de nettoyer tout cela. Il faut que j’aille à la forge. On frappa encore. Vlan ! Vlan ! Vlan ! Comment est-ce possible ? Il n’y a pas de porte ! Une douleur explosa dans son crâne, si forte et si soudaine qu’il tomba à genoux. En fermant les yeux, il vit dans son esprit une porte d’un rouge scintillant. Il entendit encore frapper, avec plus d’insistance, et le bruit provenait de cette porte. Il fallait qu’il l’ouvre pour faire cesser ce vacarme. Tout irait bien ensuite. Toujours en pensée, il tendit la main pour… N’ouvre pas !

Liont s’imagina saisir la poignée de la porte. Elle était d’un métal glacé. Il appuya sur la poignée, mais elle ne s’abaissa pas. La main brûlée au contact du froid, il réessaya en grognant, encore et encore. La poignée pivota.

Liont ouvrit la porte. La réalité qu’il avait occultée emplit soudain son champ de vision.

Non non non non non non… Toujours à genoux, il se balança d’avant en arrière, fou de chagrin et de rage, se tenant la tête entre les poings. Il y avait du sang partout : sur les murs, sur le lit, sur le sol. Ses mains et son corps en étaient recouverts ; il imprégnait même les habits déchirés qu’il avait revêtus quelques minutes plus tôt. Il regarda le cadavre de Hilde, allongé sur le lit, son visage figé dans une expression de terreur.

Qui avait commis cette horreur ? Il le savait. Son esprit conjura des images fiévreuses : les grognements, les cris, les griffes étincelantes au clair de lune…. Levant la tête, il hurla sa souffrance au froid soleil d’hiver qui suivait la lune du chasseur.

Illustration par Daarken

L’Amuïssement. Que s’était-il passé ? Ce qu’il avait fait n’aurait pas dû être possible. Sa malédiction avait été levée. Il était libre ! Il grogna : Avacyn, Pourquoi m’as-tu abandonné ? Avacyn !

Il pleura ainsi, à genoux, pendant longtemps. Il voulait mourir. Il voulait retrouver sa famille, entendre les rires de Talia et de Kan, leurs chamailleries. Il voulait remonter le temps. Je t’en supplie, fais qu’hier revienne ! Laisse-moi m’endormir, et me réveiller hier. Alors, je partirai et ne reviendrai plus jamais. Ramène-moi à hier, et que… Soudain, le toit de sa maison explosa.

Liont aperçut une silhouette ailée aux cheveux d’argent, armée d’une grande lance brillante. Était-ce possible… ? Pouvait-elle vraiment… ?

La voix brisée par la souffrance, il parvint à peine à articuler : « Je t’en prie… Pitié ! » L’ange — était-ce Avacyn ? — ne répondit rien. Elle ne sembla même pas l’entendre. Elle pointa sa lance vers lui. L’extrémité de celle-ci brilla de plus en plus intensément, et une décharge d’énergie le frappa en pleine poitrine, calcinant ses vêtements et sa peau.

Illustration par Greg Staples

Il hurla de douleur, même si elle était surtout pour lui un soulagement. C’est ce que je mérite. Mais peut-être l’ange pouvait-il sauver sa famille ? Sa vue s’obscurcit. Il devait…

« Pitié ! Je t’en prie, pitié pour ma … » La bouche paralysée, l’esprit obscurci, ses lèvres se figèrent et sa phrase se mua en une supplique muette. … Pour ma famille. Ma femme et mes enfants. Je t’en supplie ! Ils méritent…

L’ange pointa à nouveau sa lance vers lui. Ses lèvres se retroussèrent pour prononcer les derniers mots que Liont entendrait jamais.

« Justice ! La pitié n’existe pas. » La lance s’embrasa.

Pitié ! pensa le forgeron avant de mourir.


Une tempête approche, pensa Sigarda. La foudre zébrait le ciel assombri, mais sans tonnerre. Une tempête en plein hiver était inhabituelle, car cette saison était dominée par la lune du chasseur. Il faisait lourd depuis plusieurs jours, les nuages gris restaient immobiles et voilà que survenaient des éclairs sans tonnerre, un orage sans pluie ! Sigarda scruta la grande forêt et se sentit mal à l’aise.

Illustration par Chris Rahn

Elle se trouvait dans son solier, ses murs de pierre brute et ses quatre épais contreforts en contraste avec le vaste panorama de verte forêt et de reliefs enneigés qui s’étalait sous ses yeux depuis cette pièce largement ouverte sur l’extérieur. Sigarda embrassait du regard des kilomètres à la ronde. Elle passait souvent là de longues périodes de contemplation. Le solier se situait au sommet d’une tour abandonnée d’une forêt du Kessig, construite des siècles auparavant, quand les humains étaient plus audacieux.

Or cette audace, ils commençaient à la recouvrer. Le retour d’Avacyn, l’an passé, avait en effet amorcé une nouvelle ère de paix et de tranquillité. Les humains construisaient de nouveau maisons, fermes et villages dans toutes les régions. Ces dernières semaines, cependant, des nouvelles alarmantes étaient parvenues : soulèvements, disparitions, massacres. Une ombre menaçante s’élevait sur le monde et Sigarda voulait savoir pourquoi.

Un éclair fendit le ciel, puis un autre. Elle sentit ses sœurs approcher et, quelques instants plus tard, celles-ci atterrirent dans son sanctuaire.

La frêle Bruna portait une armure légère bleue et blanche ainsi qu’une longue cape de soie bordée de dentelle rouge. Elle tenait son bâton, à l’extrémité déjà incandescente, comme si elle se préparait à frapper un ennemi. La grande Gisela, vêtue du rouge et de l’or du vol d’Ornuit, avait déjà dégainé ses deux lames. Elles sont prêtes à se battre, pensa Sigarda. Elle songea alors à leur autre sœur, qui avait péri mille ans plus tôt, et elle frissonna.

« Bonjour, ma sœur ! » dit Bruna avec une étrange intonation.

« Tu n’as pas répondu à notre semonce », ajouta Gisela.

Sigarda ne s’y était pas crue obligée. Un ange d’Ornuit lui avait demandé de rendre visite à Gisela une semaine plus tôt, mais elle avait été alors trop occupée à aider les communautés du Kessig intérieur.

« J’avais d’autres obligations, ma sœur. Je ne m’étais pas rendu compte que c’était urgent. En quoi puis-je t’aider ? » Sigarda se demanda si les anges avaient été attaqués, ce qui aurait expliqué pourquoi ses deux sœurs paraissaient si nerveuses.

« Cela n’a plus d’importance », répondit Gisela.

« Nous sommes là », ajouta Bruna.

Lorsque les deux anges s’étaient posés dans son solarium, ils étaient restés l’un près de l’autre, leurs épaules se touchant presque. À présent, pourtant, ils s’écartaient, comme pour la prendre en tenaille et, étant donnée la manière dont Bruna tenait son bâton, et Gisela ses deux épées, Sigarda regretta d’avoir laissé sa faux dans une autre pièce. Que se passe-t-il ?

« Nous sommes seulement venues… » commença l’une.

« Te parler. Nous ne t’avons pas vue depuis longtemps, ma sœur », finit l’autre.

Les deux anges continuèrent d’avancer, chacun à la limite de son champ de vision. Sigarda ne pouvait pas croire que ses sœurs allaient l’attaquer, mais c’était la seule explication rationnelle à leur attitude. Elle ne les avait jamais combattues, mais elle était certaine de pouvoir vaincre Bruna si elle parvenait seulement à récupérer sa faux. Celle-ci, en effet, n’était pas très habile en combat au corps à corps. C’est ailleurs que résidait sa force. D’un autre côté, vaincre Gisela… serait plus difficile.

Gisela, lame d'Ornuit | Illustration par Jason Chan

Un éclair crépita, suivi cette fois d’un coup de tonnerre retentissant, annonçant l’apparition d’Avacyn dans le solier.

Sigarda ne l’avait pas sentie approcher, contrairement à ses sœurs, un peu plus tôt. Elle n’avait, du reste, jamais su détecter sa présence, car si Avacyn les régentait, ses sœurs et elle, elle n’était cependant pas des leurs, comme elle l’avait d’ailleurs jadis amplement démontré. Certes, Sigarda ne pouvait nier sa puissance, tant dans sa capacité à combattre les monstruosités d’Innistrad que dans celle de conduire les humains à poursuivre la lutte, mais sa sœur lui manquait quand même.

Bruna et Gisela s’étaient à présent placées dans son dos et Avacyn flottait devant elle. Plus grande encore que Gisela, avec sa peau d’albâtre parfaite et sa chevelure blanche aux reflets métalliques, sa lance d’argent sélénite brillait dans sa main, même si, en réalité, elle n’avait besoin d’aucune arme. S’il fallait se battre, Sigarda saurait se défendre, même contre Bruna et Gisela. Cependant, si Avacyn était là pour combattre…

Si elle était là pour l’affronter, elle était déjà morte.

« Sigarda, La grande œuvre va bientôt commencer. » La voix d’Avacyn était étrangement déformée par un léger sifflement ou un bourdonnement. De prime abord, elle lui était apparue normale, mais, à présent, Sigarda remarquait certaines anomalies. Les pointes de sa lance étaient tordues. Le métal donnait même l’impression d’être dans un état de flux. Elle se demanda quel genre d’énergie Avacyn canalisait dans son arme. Néanmoins, les yeux de l’archange étaient encore plus déconcertants : ordinairement d’une blancheur pure, d’étranges taches noires maculaient pourtant à présent leur iris, leur donnant une opacité qui semblait absorber la lumière.

Il est vrai que les trois anges avaient, depuis fort longtemps, des rapports compliqués avec Avacyn. Gisela, Bruna et Sigarda n’étaient d’ailleurs pas vraiment sœurs, pas dans le sens humain du terme en tout cas, mais elles étaient nées de la même essence, à l’aube des temps, et elles combattaient les monstruosités du monde côte à côte depuis une éternité. Avant l’apparition d’Avacyn, mille ans plus tôt, elles étaient quatre, dont la plus ancienne et la plus puissante des créatures angéliques : Bruna, Gisela, Sigarda et enfin celle dont elles ne prononçaient plus le nom.

Au départ, elles n’avaient pas su quoi penser d’Avacyn. C’était un ange, donc a priori l’une des leurs, et pourtant non : elles ne percevaient pas sa présence comme celle des autres anges. En outre, Avacyn était froide, insondable et distante. Sigarda savait que nombre d’humains pensaient la même chose d’elle-même et de ses semblables. C’était, au demeurant, l’une des raisons qui expliquait la difficulté des anges à forger des relations avec des mortels. Entre sœurs, au contraire, il existait cette joie de partager un dessein, que seul un ange peut connaître avec ses pairs.

Avacyn n’avait aucun lien privilégié avec les autres anges.

Sa puissance était pourtant indéniable, irrésistible, même. Les quatre sœurs n’avaient en effet jamais vu d’ange posséder ses pouvoirs et son assurance, et cette hardiesse les avait exaltées lors de leurs premiers combats. Elle avait toujours paru si certaine de ses actes, de ses intentions.

Après tout, les humains n’étaient pas les seuls à avoir besoin d’une divinité.

Puis Avacyn s’était retournée contre leur sœur. Il était vrai que celle-ci avait parfois mal agi et scellé d’impolitiques alliances. Parfois, en effet, elle avait frayé avec des vampires et des envoûteuses, voire des diables et des démons. Elle disait : Pour vaincre nos ennemis, il nous faut les connaître. Souvent, les autres anges, y compris parfois ses propres sœurs, se méfiaient d’elle, jusqu’à la détester pour certains. Néanmoins, elles partageaient toutes les quatre un lien profond et, bien qu’elle ait choisi une voie très différente, elle n’en était pas moins leur sœur…

Jusqu’à ce qu’elle forme une alliance avec un seigneur démon, acte unanimement condamné par ses semblables. Avacyn l’avait aussitôt déclarée hérétique, complice des monstres que les anges avaient juré de vaincre. Or, si ses trois autres sœurs avaient approuvé cet édit, elles n’avaient pourtant pas rejoint la croisade contre elle. En l’occurrence, Avacyn n’avait pas eu besoin de leur aide. Mille ans plus tôt, elle avait ainsi anéanti à elle seule leur sœur et son petit vol de renégates, puis interdit toute mention de son nom.

Or, aujourd’hui, il semblait qu’Avacyn soit venue pour l’éliminer, elle.

« La grande œuvre ? J’ignore de quoi il s’agit. Peux-tu m’éclairer ? » Sigarda ralentit son débit, sa respiration, car elle combattait mieux lorsqu’elle était calme. Elle ne voyait ni Bruna ni Gisela, mais elle sentait leur présence derrière elle. L’air était oppressant et une odeur de putréfaction, que le parfum ionisé de la tempête ne parvenait pas à masquer, émanait de quelque part.

« Pendant si longtemps, la vérité était sous nos yeux, mais nous étions aveugles, Sigarda, dit Avacyn de sa voix déformée, presque sifflante. Nous combattons des monstres : vampires, loups-garous, zombies, sorcières, nécromanciens, diables. Pourquoi ? Parce qu’ils détruisent, pillent et dévorent. Leur violence n’a d’objectif que le chaos. » Avacyn marqua une pause, ses yeux noirs rivés sur Sigarda. Celle-ci eut l’impression que la salle rapetissait, qu’elle allait l’écraser.

« C’est pour lutter contre ces crimes que nous avons entrepris de punir et de tuer. Or les humains commettent les mêmes horreurs. » Elle sourit alors et Sigarda réalisa qu’en mille ans, elle ne lui avait jamais vu une telle réaction. Mais ce sourire était atroce, en totale opposition avec l’expression du reste de son visage et de ses yeux. C’était comme si une réaction involontaire retroussait le coin de ses lèvres, mais sans satisfaction ni joie.

Le ton d’Avacyn monta, ses paroles se firent plus claires, mieux articulées ; son bredouillage disparaissait. « Ils se reproduisent dans leur fange pour donner naissance à une engeance qui détruit les forêts, pollue l’eau, ment, triche et s’entre-assassine. Qu’ont-ils jamais fait d’estimable ? Qu’ont-ils jamais accompli de noble ? Nous pourrions tuer tous les prétendus montres de ce monde, jusqu’au dernier vampire et loup-garou, et que se passerait-il ? La paix régnerait-elle ? La lumière baignerait-elle durablement le monde ? »

Le visage de Sigarda exprima confusion et dégoût. À cette réaction, Avacyn éclata d’un rire si horrible qu’on aurait dit un bêlement. « Tu connais la réponse à ces questions, Sigarda. Tu sais la vérité. »

En effet. Les humains étaient capables d’actes horribles, intentionnels ou non, mais avec des effets toujours dévastateurs. Ils mentaient, trichaient et tuaient. Toutefois, ils réalisaient aussi des choses magnifiques : ils aimaient et bâtissaient, se sacrifiaient et se mettaient au service d’autrui. Ils étaient libres d’accomplir le bien ou le mal, d’instaurer l’ordre comme de semer le chaos, et c’était ce libre-arbitre qui transformait chacun de leurs actes louables en un diamant précieux, scintillant dans les ténèbres.

En outre, que l’argument d’Avacyn soit convaincant ou même pertinent importait peu ; les anges ne sauraient trahir les humains. C’était comme dire que le soleil devrait se lever à l’ouest, ou les marées cesser de monter et de descendre.

Sigarda ne répondit pas. Elle n’y voyait aucun intérêt, car Avacyn n’admettrait visiblement aucune discussion. Devant son silence, l’archange poursuivit : « Je comprends, Sigarda. Ce sont des vérités difficiles à accepter. Il a fallu du temps à Bruna et Gisela pour y parvenir, mais elles ont fini par entendre raison. »

À la mention de leurs noms, ses deux sœurs prirent la parole :

« Désormais, nous croyons… » dit l’une.

« Chère sœur, la grande œuvre va commencer », dit l’autre. Sans voir leurs visages, Sigarda se rendit compte qu’elle ne reconnaissait plus à laquelle d’entre elles appartenait chaque voix.

« Nous reviendrons, dit Avacyn. Nous aurons besoin de ton aide. Les impurs doivent être punis, éliminés. Nous préparerons la voie de la véritable lumière. Pour nous et d’autres qui, comme nous, peuvent établir et maintenir la paix. Imagine-toi, Sigarda : finies la violence, la guerre, les ténèbres. »

« La lumière éternelle », ajouta une voix derrière elle. Elle ignorait laquelle. À moins que ses deux sœurs n’aient parlé en même temps ?

Illustration par Zezhou Chen

Avacyn pointa sa lance vers le toit de pierre. Une rafale d’énergie en jaillit et le toit… fut vaporisé, oblitéré par la puissance d’Avacyn. Une pluie de poussière fine recouvrit les anges.

« Bientôt », dit Avacyn avant de s’envoler dans le ciel obscur. « Bientôt », répétèrent Gisela et Bruna derrière elle, avant de partir à leur tour.

Sigarda resta seule dans son solier dévasté. Les éclairs dansaient dans la grisaille du firmament, mais il ne pleuvait toujours pas. Des larmes roulèrent sur ses joues, éclaboussant les dalles de pierre poussiéreuses. Elle songea à sa sœur morte depuis mille ans et se demanda pourquoi elle ne s’était pas battue pour elle, pourquoi elle n’avait même pas essayé.

La tempête approche. Sigarda réfléchit aux anges de son vol et se demanda lesquels s’étaient déjà ralliés à Avacyn. Elle songea aux humains qui seraient susceptibles de l’aider. Ils étaient si peu nombreux, mais cela n’avait aucune importance : qu’importe si personne ne rejoignait sa cause. La tempête est là. Cette fois, je me battrai.


« Maëli ! Maëli ! » La voix de Kelse s’éleva dans le crépuscule. Où est passé cet enfant ? Elle vérifia sous les porches et dans les buissons. La plupart des autres villageois l’ignorèrent. Il n’a quand même pas de nouveau fugué ! se dit-elle, espérant s’en convaincre elle-même. Elle essaya de ne pas trop penser à sa dernière fuite, quelques mois plus tôt, lorsque Avacyn était apparue.

La plupart des villageois ne la croyaient pas. Maëli et elle n’avaient en effet jamais vraiment été acceptés au village, surtout après la mort de Hanse. Elle n’avait alors plus été que l’étrangère de Kessig, avec un enfant sauvage qui ressemblait un peu trop à sa mère. Et quand elle était revenue cette nuit-là, serrant son fils dans ses bras en bredouillant qu’Avacyn lui était apparue… Franchement, il n’était pas certain qu’elle l’aurait crue elle-même.

Pourtant, l’ange était intervenu et avait sauvé son fils unique. Maëli était né pendant la nouvelle lune et avait toujours été un enfant singulier, indépendant et turbulent. Les villageois ne se trompaient pas à dire qu’il tenait d’elle. Certes, il ressemblait physiquement à son père, ce qui était pour Kelse tout à la fois source de joie et de chagrin, mais il était pour le reste comme sa mère : tourmenté et aventureux.

Elle n’avait pas dit aux villageois à quel point elle avait été furieuse contre lui cette nuit-là. Son inquiétude, sa panique allaient de soi, deux émotions qui avaient à ce point exalté sa prière à Avacyn que l’ange avait répondu. Lorsqu’elle avait retrouvé son fils, Kelse, soulagée, avait été submergée d’une joie si forte qu’elle en avait pleuré.

Jusqu’au changement.

Elle était incapable de le décrire ou de l’expliquer. En un instant, tout son amour pour son enfant avait disparu dans les ténèbres et une rage intense l’avait envahie. Ce n’était pas uniquement de la colère, mais aussi un ressentiment et un mépris bouillonnants, émotions qu’elle n’avait jamais ressenties envers Maëli. Pire, elle avait exprimé ces sentiments en présence d’Avacyn. La salvatrice de Maëli, qui l’avait sauvée, elle aussi.

Mais cette rage l’avait quittée dès la disparition de l’ange et du danger. Jamais elle n’était revenue et, au final, l’important pour Kelse était que son enfant, sa joie, lui ait été rendu. Et maintenant, je le cherche à nouveau.

Illustration par Cliff Childs

Sur des poteaux répartis aux abords du village, la flamme des torches vacillait et crachotait dans le vent froid de l'hiver. Les ombres s'allongeaient à mesure que le jour baissait. Kelse se mordait la lèvre, se demandant où continuer ses recherches, lorsqu’elle entendit un cri derrière elle. Elle se retourna, apeurée, mais ce n’était que Maëli, courant vers elle, un sourire épanoui au visage : « Maman, maman ! »

Elle se précipita vers lui et le serra dans ses bras. Il embrassa sa mère tout aussi fort. Je n’ai besoin que de toi dans ce monde. Peu importe le mépris et la méfiance des villageois, je t’ai, toi.

« Mais où étais-tu passé ? » Elle essaya de ne pas montrer son irritation. Il adorait jouer les aventuriers et elle n’avait pas l’intention de le lui interdire. Elle souhaitait qu’il…

Les torches s’éteignirent toutes soudainement. Ce n’était pas le vent. L’air glacé semblait s’être totalement figé. Maëli s’accrocha à Kelse et sa mère l’entoura de ses bras pour le protéger. Un cri retentit dans le village, puis un éclat lumineux dans le ciel attira l’attention de la jeune femme.

Des anges les survolaient.

Illustration par Tyler Jacobson

Les silhouettes ailées se découpaient sur le ciel crépusculaire orange et pourpre. Toutes étaient armées d’épées, de lances ou de bâtons et bon nombre de ces armes émettaient une lueur argentée ou dorée. Des étoiles descendues du firmament, songea Kelse. Elle regarda Maëli ; il fixait lui aussi le ciel, bouche bée.

Puis l’un des anges pointa sa lance brillante vers le village et une colonne de lumière s’abattit sur l’une des maisons. Celle-ci fut enveloppée d’un halo pendant quelques secondes, puis son toit de chaume s’embrasa. L’ange pointa son arme vers une autre maison ; il y eut une seconde fulguration, suivie par une explosion. D’autres fondirent sur le village, fouettant l’air de leurs épées de feu. Des hurlements résonnèrent dans la nuit. Maëli cria. Son émerveillement s’était rapidement mué en terreur.

Kelse était incapable de bouger, les muscles de ses jambes refusant de lui obéir. Pendant quelques instants, elle crut que les anges avaient peut-être repéré des vampires, des loups-garous ou d’autres créatures maléfiques, mais ce qu’elle voyait, c’étaient ses voisins, abattus par des épées ou calcinés par la lumière dorée et les flammes. Ils sont venus nous tuer. Son fils cria à nouveau, mettant fin à sa paralysie.

« Maëli, mon amour, écoute-moi ! Tu dois courir, vite et loin, t’enfuir dans les bois et ne pas revenir. Quoi qu’il arrive, ne te retourne pas, ne reviens pas ! » Kelse s’entendait parler comme si elle était quelqu’un d’autre. Son calme l’étonna. D’autres explosions et d’autres cris leur parvinrent du village.

Maëli sanglota : « Maman ! Je ne peux pas… »

« Maëli ! répondit sa mère d’une voix dure. Tu vas m’écouter ! Cours ! Aussi vite que tu peux et cache-toi dans la forêt ! » Elle se libéra de l’étreinte de son fils et le repoussa. Le petit garçon la regarda quelques instants, des larmes plein les yeux, avant de faire demi-tour et de partir en courant au milieu des ronces et des haies qui bordaient le village. Le cœur de Kelse se brisa. Cours, mon enfant !

Elle remarqua que l’ange qui, le premier, avait attaqué le village l’observait depuis le ciel. Non, la créature fixait un point derrière elle, en direction de la forêt. Non, tu ne l’auras pas ! Elle se mit à courir en hurlant vers la créature ailée.

Avacyn, pensa la jeune femme. Peut-être que les anges étaient possédés par des esprits du mal ou qu’il s’agissait de créatures maléfiques déguisées ? Quoi qu’il en soit, Avacyn les sauverait. Elle s’arrêta juste au-dessous de l’ange et inclina la tête respectueusement. Avacyn, entends ma prière ! Aide-moi, aide-nous ! Je t’en supplie Avacyn ! Tu as sauvé mon fils une fois, sauve-le à nouveau ! Sauve-nous tous !

« Inutile de m’adresser une prière, créature. Je suis là », dit une voix au-dessus d’elle. Kelse leva les yeux. L’ange était vêtu de noir, ses ailes maculées de sang. Quant à ses yeux, ils étaient noirs et sans pitié. Le regard bienveillant qu’elle avait vu quelques mois auparavant avait disparu. Sa voix était à la fois familière et étrange ; une sorte d’accent déformait ses paroles.

Avacyn, la purificatrice | Illustration par James Ryman

C’était Avacyn qui détruisait son village.

Rien de tout cela n’avait de sens. Un instant, Kelse pensa qu’elle rêvait. Elle remarqua la lance, ses longues lames inégales reliées à l’emblème scintillant de l’ange mais celui-ci était tordu, déformé, comme si le métal s’était corrompu. Ce n’est pas possible, le métal ne peut pas se déformer ainsi ! Ce n’est qu’un cauchemar !

Mais elle savait que c’était la réalité. Les anges s’étaient retournés contre eux. Ils les massacraient.

« Pourquoi nous as-tu abandonnés ? » s’écria Kelse. Elle ne savait pas si elle s’adressait à Avacyn ou au ciel, mais ni l’un ni l’autre ne répondirent.

Dans tout le village, les hurlements ne duraient guère sous les coups d’épées et les rafales de flammes. Derrière la jeune femme, le feu consumait son foyer et tout ce qui représentait sa vie. Avacyn descendit doucement, ses ailes sanglantes immobiles, ses yeux noirs à demi-fermés. « La grande œuvre commence ! Il est séant que tu sois là pour témoigner de sa gloire. » L’ange lança un regard derrière Kelse. « Où est ta petite créature ? Elle aussi devrait assister à l’événement. »

« Il est parti. Il est hors d’atteinte, monstre impie ! » Kelse sanglotait ; la fumée et le chagrin l’empêchaient de respirer correctement. Cours, Maëli, cours ! Il y a bien un endroit où tu seras en sécurité. Trouve-le, mon amour, trouve-le !

« Hors d’atteinte ? » Avacyn se posa juste devant la jeune femme. Un bourdonnement s’éleva de nulle part et Kelse se couvrit les oreilles. L’ange caressa sa joue tremblante. « Rien de ce qui existe n’est hors de ma portée. Mon domaine est sans limites. Mais il s’est dégradé, putréfié et tout doit être purgé ! Tout doit recouvrer sa pureté ! »

Avacyn retira sa main. « Peu importe. Je finirai par retrouver cette petite créature. Au final, je vous retrouverai tous. » Elle recula d’un pas et pointa sa lance vers Kelse. « Tout sera mis à feu et à sang. » Une lumière rouge et or jaillit de l’extrémité de la lance.

La jeune femme ferma les yeux. Mon bel enfant !… La lumière était si brillante…Mon beau garçon !


Avacyn resta à observer les cendres de la créature mortelle, qui retombaient au sol après avoir tourbillonné dans les airs quelques instants. Transformer le chaos en ordre, la corruption en pureté : la première étape vers la paix.

Le ciel lui murmurait à l’oreille. Les rivières, les arbres, l’herbe, la lune, tous exprimaient une glorieuse vérité.

Pendant si longtemps, j’ai écouté des menteurs, et le monde en a souffert. À présent, elle percevait la vérité. Elle en était certaine, car chaque chuchotement disait de même, contrairement aux prières dissonantes et contradictoires qu’elle avait entendues pendant des centaines d’années. Pourquoi n’ai-je pas réalisé à quel point ces mortels sont inconstants ? Ils se dédisent sans cesse, mais ce n’était plus important. Désormais, elle comprenait.

Elle contempla la lune et celle-ci lui susurra des mots magnifiques. Tout sera mis à feu et à sang. Avacyn se répéta ces paroles, comme une litanie qui l’emplissait de joie. Tout sera mis à feu et à sang. Elle éclata de rire tandis que ses anges continuaient d’accomplir la grande œuvre dans le village en flammes.

Illustration par Johannes Voss

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