Les survivants de la Roche céleste

Posted in Magic Story on 9 Septembre 2015

By Kimberly J. Kreines

Kimberly J. Kreines is a creative designer new to the Magic team. But neither playing Magic nor writing are new to her. She has a penchant for dragons, the Oxford comma, and chicken tikka masala. In her opinion, all three are equally delightful.

Résumé de l'histoire précédente : Le pèlerinage des croyants

Porte des Mers, la plus importante ville de Zendikar, est tombé aux mains des Eldrazi, et Gideon se considère en partie responsable de cet échec. Il a brièvement quitté le combat pour se rendre sur Ravnica et récupérer Jace Beleren, dans l'espoir que le mage de l'esprit puisse résoudre l'énigme des hèdrons et aider à renverser le cours des choses. À leur retour sur Zendikar, Porte des Mers était déjà condamné. Gideon a participé à l'évacuation du commandant Vorik, blessé, et d'une petite bande de rescapés—c'était tout ce qui restait de la plus grande ville de Zendikar.

Le groupe a établi son camp sur un hèdron massif de haute altitude et Jace est vite parti pour l'Œil d'Ugin, accompagné de l'ondine Jori En, pour y chercher davantage d'indices sur le pouvoir des hèdrons. Beleren a tenté de persuader Gideon de l’accompagner, mais ce dernier a refusé d’abandonner une nouvelle fois les Zendikari. Leur survie est désormais ce qui lui importe le plus—même s'il ignore comment il va l'assurer.


Reprendre des forces.

Nous regrouper.

Survivre.

C'étaient les ordres du commandant Vorik. Les directives auxquelles Gideon avait juré d'obéir.

Parmi elles, la dernière représentait le plus grand défi.

Il n'avait jamais été évident de survivre sur Zendikar, mais les événements récents avaient rendu cela encore plus difficile. Rester en vie sur ce plan, à cette époque et face à ces monstres, exigeait des patrouilles, des fortifications, des armes, des baumes, de la nourriture, de l'eau, un abri, de la chaleur. Et la liste ne s'arrêtait pas là.

Alors Gideon avançait étape par étape.

En ce moment, il travaillait sur les réserves d'eau.

Aidé de la kor Abeena, il était en train de repositionner la chute d'eau du rocher flottant le plus proche de façon que son précieux cours vivifiant se déverse à l'autre extrémité du camp hèdron, là où les rescapés pouvaient facilement y accéder en toute sécurité.

Illustration par Adam Paquette

« C'est bon ! » cria Gideon à l'intention d'Abeena.

Elle se tenait en équilibre sur le rebord étroit du rocher à la chute d'eau, lequel était alors trop loin et orienté dans la mauvaise direction, précipitant sa cataracte dans une vaste gorge impossible à atteindre et où nul n'aurait pu puiser l'eau.

La kor avait solidement noué quatre cordes courant de la cascade à l'hèdron massif principal. Gideon en tenait deux, une dans chaque main. Un ondin et un autre kor étaient arc-boutés sur sa droite pour assurer la troisième. Et sur sa gauche, trois humains empoignaient fermement la dernière.

« Quand vous voulez ! » répondit Abeena.

Gideon hocha la tête à l'adresse de ses compagnons. « Bon, c'est parti. Oh hisse ! » Il soupesa les cordes, reculant et plantant un pied puis l'autre derrière lui.

Ses camarades l'imitèrent et rapprochèrent lentement la chute d'eau de la Roche céleste.

« C'est bien, encouragea Gideon. On y est presque. » Des perles de sueur naquirent sur ses tempes comme il tirait une fois de plus très fort sur l'énorme rocher. Il adorait faire des efforts physiques, et la vive brise qui chantait à ses oreilles n'était pas désagréable non plus.

Son goût pour ce monde s'était incommensurablement affirmé sur la courte période qu'il avait passée au sommet de la Roche céleste. D'ici, la vue était imprenable. Dans une autre vie, Gideon aurait pu s'imaginer vivre là, passer ses journées à faire de l'escalade, chasser, explorer et vivre quantités d'aventures. Il était facile de voir pourquoi tant de personnes adoraient ce monde. Pourquoi tant s'étaient battues pour lui.

« Un instant ! » leur cria Abeena. « Je vais le faire pivoter. »

« Accrochez-vous ! » ordonna le Planeswalker. Il puisa dans ses réserves et s'arrima à l'hèdron, aussi inamovible que les arbres les plus majestueux de Zendikar. Ses compagnons resserrèrent leurs étreintes et s'armèrent de courage tandis qu'Abeena lançait une corde pourvue d'un crochet sur un troisième rocher flottant.

Illustration par Steve Belledin

D'un geste ample, la kor tira sur cette corde, s'en servant comme d'une ancre pour faire pivoter la cascade sur son axe. Elle aligna les chutes en suspension afin que le cours d'eau se retrouve face au camp. « Je crois que j'y suis ! »

Une clameur joyeuse monta derrière eux. Gideon se retourna et constata que presque tous les survivants de la Roche céleste disponibles et capables de bouger s'étaient réunis autour d'eux pour les observer. Leur impatience était palpable ; ils sentaient déjà l'eau étancher leur soif.

« Plein de gens ont soif par ici, Abeena, dit-il. Apportons-leur un peu d'eau ! »

Les vivats redoublèrent.

« Volontiers. » Abeena détacha la cinquième corde et s'agenouilla sur l'hèdron pour pouvoir le guider. « Allez-y. »

« Ça va secouer, prévint Gideon à l'attention de la foule. Tenez bon ! »

Une ultime secousse ajusta la cascade juste au-dessus de la Roche céleste. L'eau partit s'écraser à l'extrémité opposée de l'hèdron et la roche tout entière remua sous le poids du flot turbulent. Mais les Zendikari se précipitèrent sous la chute, qui applaudissant, qui buvant, qui chantant, et l'on ne perçut plus ni vacarme, ni vibrations.

« Merci, Gideon, dit Abeena tout en descendant du rocher. On a de la chance de t'avoir. »

« Je te retourne le compliment, dit le Planeswalker. Tu as fait du bon boulot avec les cordes. Je pense que tu as mérité ça. » Il lui offrit une tasse.

« À la tienne. » Elle s'empara du récipient et se dirigea vers le courant d'un pas alerte.

Bien. Un bon départ, pensa Gideon. Ils avaient de l'eau, désormais. Ils en avaient besoin pour rester en vie. Cela signifiait qu'ils avaient passé une étape.

« Il ne veut pas que tu perdes ton temps avec ça », retentit la voix de Tazri derrière lui. Elle devait sortir de la tente de Vorik. C’était là qu’elle avait passé le plus clair de son temps, à discuter et échafauder des plans avec le commandant tandis que trois guérisseurs le tenaient en observation. Il était évident pour Gideon que Tazri avait de bonnes raisons de rester vigilante. Si la toux persistante qui avait pris le commandant signifiait ce que craignait Jura—qu’il souffrait de la corruption eldrazi—, sa conseillère la plus écoutée allait très bientôt prendre sa place. Cela voulait dire que bien des choses allaient changer pour les rescapés de la Roche céleste. Et pour Gideon.

Tazri avait été froide avec lui depuis que Vorik avait choisi de préférer sa suggestion à la sienne pendant leur sortie. C'était Gideon qui avait eu l'idée de faire battre les rescapés en retraite au sommet de l'hèdron ; Tazri, elle, avait voulu continuer et poursuivre l'évacuation. Il était toujours persuadé d'avoir pris la bonne décision, mais il ne voulait plus se disputer avec Tazri. Il lui fallait gagner sa confiance.

« Tazri, dit-il en se retournant, s'assurant de garder le sourire. J' ai une autre tasse. Tu veux de l'eau fraîche ? »

« Leur temps aurait été mieux employé à préparer la suite de l'évacuation. »

« Ils se préparent, pourtant ; dit Gideon. Ça va leur faciliter les choses pour remplir leurs gourdes. »

« Ils s'en tiraient très bien quand ils les remplissaient au bord du fleuve. Tu as réquisitionné qui ? Six jeunes gens en pleine santé qui auraient pu partir chasser. Ils auraient pu abattre un baloth, voire deux, à l'heure qu'il est. Il faut qu'on rassemble des vivres. Ce sont les ordres du commandant Vorik. »

« Il nous faut aussi de l'eau. »

« Oui, mais certainement pas pour barboter. » Tazri désigna les Zendikari qui dansaient encore dans le courant. « C'est une perte de temps. »

Gideon ne put s'empêcher de sourire. « Garder le moral n'est jamais une perte de temps. »

Illustration par Dan Scott

« Je sais ce que tu es en train de faire. » Tazri plissa les yeux. La luminosité du halo qu'elle portait autour de son cou parut s'intensifier. « Tu essaies de faire de ce lieu un endroit confortable. De trouver des prétextes pour rester. Tu attends qu'il revienne. Cet autre étranger. Celui qui est comme toi. »

Jace. Elle parlait de Jace. Ce n'était pas la première fois que Tazri insinuait qu'elle savait que Gideon était un Planeswalker.

« Je t'ai entendu te disputer avec lui », poursuivit-elle. Et je l'ai entendu avoir le dernier mot. »

Gideon se crispa. Beleren n'avait pas eu le dernier mot. Il voulait qu'il perce l'énigme des hèdrons ; il aurait peut-être préféré que le mage eût attendu que la situation ici se stabilise avant de partir pour l'Œil d'Ugin, mais il avait soutenu le plan d'ensemble.

« Tu ne peux pas obliger ces gens à attendre qu'il revienne », reprit Tazri. « C'est trop dangereux. Sais-tu quand il sera de retour ? Sais-tu à quelle distance se trouve Akoum ? »

Il le savait, mais elle ne le laissa pas répondre.

« Bien sûr, que tu n'en sais rien, l'accusa-t-elle. Tu n'es pas d'ici. Moi, je le connais et je te connais. Aucun de vous deux n'a sa place sur Zendikar, et vous n'avez pas le droit d'y venir mettre ces gens—mes compatriotes— en danger. » Le temps qu'elle termine sa phrase, elle s'était approchée et son doigt tambourinait sur son plastron.

Gideon leva les mains. Il ne voulait pas lui mentir ; ce n'était pas ainsi qu'il gagnerait sa confiance. « Tu as raison. Je ne suis pas de ce monde. » Il recula d'un pas pour lui faire de la place. Il avait là l'occasion de s'expliquer. Il avait besoin qu'elle comprenne. « Mais pourtant, je connais ce plan. Je le connais bien. J'ai écumé ses océans et gravi ses montagnes. J'ai vu son soleil se lever et se coucher d'innombrables fois. J'ai voyagé et combattu sur presque tous les continents. Et je continuerai à me battre. » Il ne baissa pas les yeux. « J'ai beaucoup d'affection pour cette terre, et davantage encore pour son peuple. Je ne suis là que pour aider. »

Tazri le dévisagea, comme si elle le rencontrait pour la première fois, le regardait vraiment. Jura se tenait bien droit, grave, désireux de la voir comprendre à quel point chacune de ses paroles était sincère.

Elle inspira vivement. « Alors tu vas arrêter de te mêler de tout ça. Vorik sait parfaitement ce qu'il faut faire. Moi aussi. Et ça n'a rien à voir avec ce que tu envisages. » D'un geste, elle indiqua la direction de la cascade. « Ce n'est pas bien, Gideon. Tu ne t'en rends pas compte ? Cela leur donne une fausse impression de sécurité. Cela leur fait croire qu’ils peuvent appeler cet endroit leur foyer alors que c'est impossible. Ils ne sont pas en sécurité, ici. Les essaims de Porte des Mers pourraient s'abattre sur nous à tout moment. À tout moment, nous pourrions être contraints de nous battre à nouveau pour nos vies. Si peu ont survécu, la première fois. À ton avis, combien en restera-t-il à l'issue d'un deuxième assaut ? »

Survivre n'était pas facile.

« Si tu souhaites vraiment le mieux pour eux comme tu le prétends, aide-les donc à chasser. À rassembler des vivres. À préparer la suite de l'évacuation. C'est leur seule chance de survie. »

Une quinte de toux retentit dans la direction de la tente de Vorik et attira leur attention.

« C'est ça que veut Vorik. » Tazri tourna rapidement les talons et se dirigea vers la tente d'un pas décidé.


Gideon se rendit à l'extrémité nord de la Roche céleste, là où le tumulte de la cascade n'était plus qu'un lointain bruit de fond. Il attendait les membres restants de l'expédition de chasse ; les six qui l'avaient assisté pour tirer la cascade allaient maintenant l'aider à débusquer un gnarlide—ou un baloth, s'ils avaient de la chance.

Illustration par Eric Deschamps

Il s'impatientait.

La lumière baissait.

Et Tazri avait tort au sujet de la chute d'eau.

C'était une bonne chose.

Avoir de l'eau était une bonne chose.

Survivre était la consigne et Gideon avait agi en conséquence. L'eau contribuerait à la survie des Zendikari, fût-ce une nuit, une semaine ou un mois de plus.

Le plus longtemps serait le mieux.

Sur ce point, il n'était d'accord ni avec Tazri ni avec le commandant Vorik.

Lui pensait qu'il valait mieux rester.

Et pas seulement à cause de Jace, même si la militaire n'avait pas tort quand elle disait qu'il voulait attendre son retour. Le mage de l'esprit ne serait pas absent aussi longtemps qu'elle le pensait. Certes, le périple jusqu'à Akoum serait long, mais Beleren allait fort probablement se transplaner pour rentrer au camp après avoir trouvé ce qu'il cherchait à l'Œil. La distance et le temps nécessaire en seraient tous deux réduits de moitié. Et, grâce aux informations qu'il aura découvertes, Gideon espérait que leurs chances de survie grimperaient en flèche. La perspective de la puissance des hèdrons était l'espoir auquel il s'accrochait. Si les Zendikari parvenaient à la contrôler, ils survivraient en fait peut-être à l'évacuation que Vorik et Tazri tenaient à leur faire effectuer.

À découvert dans cette région sauvage, Gideon ne pourrait pas les protéger comme il le pouvait sur l'hèdron. Au moins étaient-ils tous réunis au même endroit et savait-il où ils étaient. Au moins avaient-ils ici accès à de la nourriture, construisaient-ils des abris—et avaient-ils de l'eau.

Si le but était de rester en vie, il ne pensait pas qu'ils dussent partir.

Mais combien de temps pouvaient-ils rester ?

Il regarda au nord, dans la direction de Porte des Mers. De sa position, seul le sommet du phare était visible.

Que mijotaient les Eldrazi ? Hurlaient-ils encore sur les murailles, propageant leur infection par les rochers ? Se déplaçaient-ils, comme le suggérait Tazri ?

À quelle vitesse progressaient-ils ? Combien de temps mettraient-ils à atteindre cet hèdron flottant ?

Combien seraient-ils ?

Combien pourrait-il en repousser ?

S'ils arrivaient au compte-gouttes, il pourrait les abattre un à un avant qu'ils n'atteignent le campement.

Il pouvait y arriver seul.

Personne d'autre n'aurait à risquer sa vie.

Il affronterait toutes ces horreurs une à une s'il le fallait.

Mais s'ils venaient en groupe . . . « Dépêche-toi, Jace », murmura Gideon.

« Gideon ! » La voix venait du dessus, le faisant sursauter—un court instant, il crut, espéra, pria que ce fût Jace. Mais c'était bien trop tôt. Bien sûr, que ce n'était pas lui.

« Gideon ! »

Il recula alors qu'une énorme manta bleue et blanche se laissait tomber pour venir flotter devant lui. Même si cela paraissait un peu étrange, l’elfe qui la chevauchait avait l'air confortablement installée. Elle était agenouillée fièrement, le dos bien droit. Le bras levé, elle brandissait une lance.

Illustration par Dan Scott

« Seble, fit Gideon. Qu'y a-t-il ? »

« Des problèmes. Monte ! »

Gideon ne chercha pas à comprendre. La cavalière céleste constituait l'unique patrouille aérienne du camp, et elle avait été plus d'une fois l'alarme qui les avait sauvés d'une potentielle attaque des Eldrazi.

Il s'exécuta.

« Un groupe arrive par le sud, reprit l'elfe par-dessus son épaule tandis que la manta prenait vivement les airs. Et ces gens sont suivis par un Eldrazi. »

Gideon poussa un soupir de soulagement. Si cette troupe arrivait par le sud, l'Eldrazi qui la suivait ne faisait pas partie de l'essaim de Porte des Mers. Il restait du temps.

« C'est une créature volante continua Seble. Et pas des moindres. »

Gideon se reprit. Même si ce n’était pas l’essaim, il s’agissait quand même d’un Eldrazi qu'il lui fallait détruire. « Emmène-moi là-bas. » Il agrippa l'arrière de la ceinture de Seble comme la mante bondissait en avant.

« Je crois que ce sont d'autres réfugiés, lui dit l'elfe. Ils sont plutôt mal en point, à ce que j'ai vu. »

« Alors faisons en sorte que leur voyage se termine le plus agréablement possible. »

Ce groupe de réfugiés serait le deuxième à être accueilli à la Roche céleste en autant de jours. Le précédent était une bande de kor qu'une expédition de chasse avait découverts, errant hébétés après avoir vu à quoi avait été réduit Porte des Mers. Ils étaient partis d'Akoum et avaient traversé l'océan et deux continents, rien que parce que Porte des Mers était censé être un sanctuaire. D'après eux, cette rumeur s'était répandue un peu partout dans le monde. Cela présageait l'arrivée d'autres réfugiés en provenance des quatre horizons. Il en avait une preuve de plus sous les yeux.

Tous ces Zendikari fuyaient vers un sanctuaire qui n'existait pas.

La manta décrivit un cercle sous un grand hèdron fracturé et Gideon aperçut pour la première fois l'Eldrazi géant que Seble lui avait signalé. Il volait bas, affublé de tentacules d'un bleu saisissant, et ondulait au ras des arbres, sinuant entre les lianes qui pendaient des hèdrons situés au-dessus.

Tout comme l'avait dit l'elfe, il se dirigeait vers un groupe qui progressait au loin. Ces gens ne paraissaient pas conscients du danger qui les menaçait.

« Jusqu'où peux-tu me rapprocher ? » demanda Gideon.

« Qu'est-ce qui t'arrange ? » Seble éperonna les flancs de la manta, la faisant fondre droit sur l'Eldrazi. 

Quand la monture descendit en piqué, Gideon déploya son sural.

La passe de Seble les rapprocha assez pour qu'elle pût l'atteindre d'un violent coup de lance. Quandla pointe de son arme déchirait le flanc de l'Eldrazi, les quatre lames du sural de Gideon lui fouettèrent le dos en quatre endroits.

Mais ces blessures ne suffirent pas à le ralentir.

« Attention ! » fit une voix paniquée au-dessous d'eux. C'était une réfugiée—une humaine aux longs cheveux argentés. Elle avait repéré l'Eldrazi.

Illustration par Aleksi Briclot

L'agitation de la femme parut attirer la monstruosité, qui pressa l'allure.

Les réfugiés se mirent à courir.

« Encore une fois, intima Gideon à Seble. Vite ! »

Au deuxième passage, Seble s'approcha davantage. Si près que Gideon put sentir les entrailles fraîchement exposées de l'Eldrazi.

Il fit claquer son sural et du sang jaillit de quatre nouvelles blessures sur le flanc du monstre. Mais cela ne le ralentit pas davantage.

Gideon devait le freiner.

Il fit encore claquer son sural, cette fois-ci dans l'intention de capturer et non de trancher. D'un coup de poignet, les lames de son arme s'enroulèrent autour des tentacules de l'Eldrazi.

Gideon tira un coup sec, faisant reculer et dévier l'abomination de sa trajectoire, l'éloignant des réfugiés.

Mais il n'avait pas pris en compte la géométrie particulière d'un combat en plein ciel. Sans rien pour compenser la puissance de son assaut, Gideon, Seble et la manta voltigèrent dans la direction opposée.

Ils perdirent de l'altitude et vacillèrent, l'elfe luttant pour reprendre le contrôle. « Lâche-le ! » hurla-t-elle à Gideon.

Il tira un petit coup sur son sural, tentant de se libérer de l'Eldrazi, mais deux de ses lames étaient enchevêtrées autour du tentacule, coincées. Il ne pouvait pas dégager son arme.

La monstruosité rua et la manta fut projetée sur le côté.

« Lâche-le ! » réitéra Seble.

Jura comprit qu'elle parlait du sural—mais il était trop tard. Il perdit l'équilibre, glissa sur l'échine incurvée de la créature volante et tomba quelques instants dans les airs. Puis, le sural interrompit violemment sa chute et il se retrouva pendu dans le dos de l'Eldrazi—il regarda Seble et la manta plonger vers le sol.

Tous ces efforts ne lui avaient fait gagner aucun temps. L'Eldrazi poursuivait toujours sa course. Suspendu au monstre, Gideon parvenait à distinguer les balafres et les blessures sur les bras et les jambes des réfugiés.

« Ne t'approche pas d'eux ! » Se servant de son sural comme d'un treuil, comme il avait vu Abeena le faire, il se hissa sur les tentacules de l'Eldrazi puis sur les plaques osseuses de son échine.

La créature se débattit dans tous les sens, tendant vers lui quatre appendices aux articulations insensées et parvenant on ne sait comment à garder son cap.

Gideon canalisa la magie de ses boucliers éclatants, en formant d'abord un sur son flanc, puis devant lui et enfin sur sa jambe, bloquant chaque tentacule tout en escaladant les plaques osseuses en direction de la tête.

Là, il s’empara des appendices plus fragiles qui ressemblaient vaguement à des antennes et, les utilisant comme rênes, tira brutalement le crâne du monstre en arrière. Puis, pesant de tout son poids, il le fit sauvagement basculer vers l'avant, le contraignant à piquer.

Prise de spasmes, l'horreur se cabra, ses tentacules battant en tous sens, mais Gideon tint bon. « Je t'ai dit de ne pas t'approcher ! »

Dans un ultime effort, il força l’Eldrazi droit dans le sol, relevant in extremis ses boucliers magiques pour se protéger de l'impact.

La collision délogea son sural et Gideon le récupéra vivement, le ramenant à lui. Il quitta l’Eldrazi d’un bond, prit une brève inspiration et se déchaîna sur l’abomination, une fois, deux fois, et de plus belle, tranchant tentacule après tentacule et saccageant les parties les plus fragiles de ses chairs.

Le monstre claqua et poussa des cris perçants, et ces sonorités d'outre-monde ne firent qu'inciter Gideon à poursuivre son œuvre. Il infligerait autant de blessures à l'Eldrazi qu'il y avait eu de Zendikari morts sous les assauts de ses congénères. Plus une pour ceux qui allaient bientôt succomber. Ces gens essayaient juste de survivre, mais les monstres étaient trop nombreux—ils arriveraient par nuées innombrables, se répandant sur le pays. Éternellement. Cela ne finirait jamais.

Les Zendikari ne seraient jamais en sécurité.

Comment pourraient-ils survivre ?

Comment ?

Un amas de sang et de lambeaux de chair reposait à ses pieds. Il ne restait plus rien à saccager. Il baissa le bras et son sural pendit, inerte, à son côté.

Il était impossible de battre en retraite jusqu'à Zulaport.

Quoi qu'en ait dit Vorik.

Quoi qu'eût souhaité Vorik.

Le groupe de la Roche céleste ne survivrait jamais à cette épreuve. Il ne parviendrait jamais à traverser la forêt de Tazeem, et encore moins l'océan.

Les Eldrazi était trop nombreux.

Il fallait que les réfugiés restent ici. S'ils voulaient rester en vie, il ne fallait pas qu'ils se déplacent.

Mais qu'en serait-il s'ils désiraient faire plus que survivre ?

Une rafale de vent et un battement d'ailes de cuir attirèrent son attention. Il se retourna et vit Seble qui planait non loin, alerte, le regard interrogateur.

« Ont-ils réussi à gagner le camp ? » demanda-t-il.

Elle acquiesça.

« Ramène-moi. »

Elle fit descendre la manta pour que Gideon puisse embarquer.


Avant de descendre de la créature volante, il discerna la voix de Tazri. Elle parlait fort. Elle se disputait avec le nouveau groupe de réfugiés. Il les rejoignit au petit trot.

« Porte des Mers ne peut pas tomber », grogna un kor comme s'il trouvait cette idée absurde.

« Et pourtant, dit Tazri. Nous avons quitté les lieux il y a quelques jours. Le refuge est perdu. »

« Non. » La vieillarde au longs cheveux argentés que Gideon avait vue d'en haut agrippa le bras de Tazri. « Non. » Elle secoua la tête. « Voilà. » Elle leva son autre main et leva un doigt maigre et ridé. « Voilà ce pour quoi on s'est battus. Voilà pourquoi— » Elle se mordit les jointures pour réprimer un sanglot. Vous ne pouvez pas savoir. » Sa voix tremblait, mais elle ne pleura pas. « Savez-vous tout ce que nous avons enduré ? Le Roulis, à quatre reprises. Ce monstrueux Eldrazi. L'essaim sur le fleuve. Tho, Zuri, Daye, Itri—tous sont tombés en sachant que nous trouverions—non. Voilà pourquoi nous sommes venus. » Elle agita son doigt sous le nez de Tazri. « Ça, c'est Porte des Mers. Porte des Mers est le seul espoir de Zendikar. Porte des Mers est tout ce qui nous reste. Nous sommes venus pour Porte des Mers. »

Derrière elle, ses compagnons avaient eux aussi levé leurs doigts. Gideon reconnut ce signe. Les réfugiés du premier groupe avaient fait le même geste. Leurs doigts symbolisaient le phare. Porte des Mers. Leur espoir.

« Je suis navrée, dit Tazri. Porte des Mers n'est plus. Mais vous pouvez venir avec nous en Ondou. »

« L'Ondou ! s'exclama une femme dans le groupe. Il ne reste presque plus rien d'Ondou. »

Illustration par Jonas De Ro

« Tous les habitants de l'Ondou s'en vont pour Porte des Mers. Et ceux d'Akoum aussi. Et même quelques vampires originaires de Guul Draz. Et là, tu nous dis à nous, à nous tous—après tout ce que nous avons perdu, tous les combats que nous avons menés—qu'il n'y a plus rien ? Qu'il n'y a rien au bout du voyage ? » Elle reporta son regard sur Gideon. « C'est impossible. Je vous en prie. C'est impossible. » Des larmes roulèrent silencieusement sur ses joues.

Gideon perçut son désespoir.

C'était impossible.

« Le commandant », les interrompit la voix d’Abeena, hachée et précipitée. Gideon se retourna. « Il veut vous voir. » Elle regardait Tazri.

« Je suis navrée, dit Tazri aux réfugiés, courant déjà en direction de la tente de Vorik. Je dois y aller. »

« Il veut vous voir tous les deux, précisa Abeena. Oui, toi aussi, Gideon. Sans attendre. »

Le Planeswalker le voyait dans ses yeux. Vorik ne reverrait plus jamais le soleil.

« Reste avec eux, Abeena », dit-il.

La kor hocha solennellement la tête.

Gideon s'éloigna du petit groupe de réfugiés et courut sur l'hèdron à la suite de Tazri.

Elle se retourna et le regarda. « Nous n'avons plus de vivres fraîches, cracha-t-elle. Tu n'es pas parti chasser. »

« Effectivement. » Il la rattrapa et ouvrit le battant de la tente de Vorik. « On ne m'en a pas laissé l'occasion. » Il ne fallait pas que Vorik meure maintenant. Gideon n'était pas encore prêt à obéir aux ordres de Tazri.

L'atmosphère de la tente du commandant était étouffante et empestait la moisissure sèche—la puanteur de la corruption eldrazi. Elle émanait de l'haleine de Vorik.

Trois guérisseurs se tenaient au fond et veillaient sur lui en silence.

Gideon s'agenouilla au chevet du commandant et Tazri se plaça derrière lui.

« Nous sommes là, mon commandant. » dit-elle.

Vorik ouvrit les yeux ; injectés de sang, ils avaient l'aspect du verre pilé. « J'ai entendu dire que nous avions de nouveaux arrivants. »

« C'est vrai, confirma-t-elle. Un petit groupe. »

« Des réfugiés. Et il en arrive davantage chaque jour », enchaîna Gideon. « Ils se rendaient à Porte des Mers. »

Vorik secoua la tête avec regret. « Porte des Mers. » Sa voix n'était plus qu'un murmure.

Tazri gratifia Gideon d'un regard noir qui lui intimait de se taire, mais il ressentait un besoin impérieux de s'exprimer. Vorik devait savoir la vérité—maintenant, avant de mourir. Maintenant, pendant qu'il pouvait encore décider du destin des gens qui se trouvaient là. « Ils arrivent du monde entier, mon commandant. De tous les autres endroits en passe de tomber face aux Eldrazi : Akoum, Guul Draz . . . et l'Ondou. »

« Porte des Mers n'aurait jamais dû tomber. » Vorik secouait toujours la tête, perdu dans ses pensées. Il ne paraissait pas avoir entendu Gideon. Il regarda Tazri. « Comment se passent les préparatifs de l'évacuation ? »

« Nous y travaillons, mon commandant, répondit Tazri. L'arrivée de nouveaux exilés implique que nous devrons rassembler plus de vivres. Mais nous pouvons partir dans la semaine si chacun fait sa part. » Elle fusilla de nouveau Gideon du regard. « J'ai tracé un itinéraire passant par la forêt de Tazeem, et— »

« Un itinéraire truffé d'Eldrazi », la coupa Gideon.

Illustration par Adam Paquette

« C'est la route la plus sûre que nous ayons pu trouver », rétorqua-t-elle.

« Aucune des routes qui traversent cette forêt n'est sûre », reprit Gideon en haussant la voix. Il avait une chose bien précise à dire et il y parviendrait. « Aucune route n'est sûre sur Zendikar. »

« Oui, notre voyage sera périlleux, dit Tazri. Mais nous en étions conscients. Et nos éclaireurs nous ont assuré qu'une fois parvenus sur la côte, des navires nous y attendront pour traverser l'océan. »

« Des navires qui viennent juste d'accoster, intervint Gideon. Avec à leur bord des réfugiés qui fuient des endroits comme Akoum et l'Ondou. Parce que ces endroits sont tombés. »

Les narines de la militaire se dilatèrent et son halo flamboya sur son cou. Elle se tourna vers Gideon. « Je vois où tu veux en venir ! On voit tous où tu veux en venir ! Tu ne veux pas qu'on évacue. Tu ne veux pas qu'on se rende à Zulaport. »

« Parfaitement », dit Gideon.

« Que veux-tu qu'on fasse, alors ?  On reste ici ? On reste plantés sur ce rocher, vulnérables et exposés, et on attend qu'ils viennent nous chercher ? On attend la mort ? »

« Non. » Gideon réalisa qu'il avait en fait un plan B. Cela lui était venu entre la destruction de l’Eldrazi volant, la discussion avec les réfugiés et le regard brisé de Vorik : il en avait déduit ce qu’il fallait faire. Il reporta son attention sur le commandant et soutint son regard moribond. « Je voudrais qu'on retourne à Porte des Mers. »

« Comment ? » s'écria Tazri. « Impossible. »

« Porte des Mers est tombé, Gideon. » Vorik toussa, un nuage de poussière montant de sa bouche et flottant autour d'eux. « Il a été pris. Perdu. »

Quelque chose en Gideon voulut se détourner de la poussière, du commandant agonisant, mais il respectait et appréciait trop cet homme ; il resta impassible. « Rien n'est jamais définitif, mon commandant, dit-il. On peut le reprendre. Rassemblons une armée ici, sur la Roche céleste—la moitié du chemin est déjà faite, avec tous les réfugiés qui ne cessent d'affluer. Une fois qu'on aura assez de soldats, on encercle Porte des Mers tout comme ils l'ont fait, on le réinvestit et on récupère ce qui nous appartient. Tu as dit toi-même que c'est la position la plus stratégique de tout Zendikar. Nous avons besoin de Porte des Mers, mon commandant, besoin pour— »

« Tu n'as plus ta tête, l'interrompit Tazri. Tu étais là, Gideon—pour le plus gros du combat, tout au moins. Tu as vu notre peuple succomber. Tu as vu les essaims d'Eldrazi. Comment peux-tu encore croire que nous avons une chance de l'emporter ? »

Illustration par Aleksi Briclot

« Les Eldrazi ne vont pas s'éterniser là-bas, déclara Gideon. Ils ne fonctionnent pas comme les armées pensantes que nous connaissons. Garder le contrôle de Porte des Mers ne les intéresse pas. Ils vont se nourrir à satiété et quitter les lieux, tout comme ils le feraient n'importe où ailleurs. »

« Oui, ils quittent les lieux et ils viennent droit sur nous ! » s'exclama Tazri. « Il faut qu'on parte au plus tôt. »

« Mais il n'y a nulle part où aller, Tazri ! » Gideon serra les poings. Pourquoi ne comprenait-elle pas ? « Tu n'arrêtes pas de dire qu'il faudrait qu'on "évacue", mais pour où ? »

« Zulaport, répondit Tazri. On part pour Zulaport, sur ordre du commandant. »

« Et qui nous dit que Zulaport sera encore là quand on y arrivera ? Qui nous dit que cette communauté existe encore à ce moment même ? C'est la fin. Les Eldrazi prennent le pouvoir partout. Si on ne résiste pas maintenant, tout le plan sera détruit. »

« Assez ! » hurla Vorik dans une quinte de toux. Chacun de ses soubresauts faisait jaillir des nuages de poussière.

Les trois guérisseurs bousculèrent Gideon et Tazri pour le rejoindre.

Illustration par Anna Steinbauer

Gideon se leva, s'éloignant du chevet du commandant.

« Imbécile, cracha Tazri. Tu es un imbécile. Tu es prêt à envoyer ces gens, mon peuple, celui de Vorik, à la mort. »

« Non. Je veux leur donner une chance de survivre. »

« Cette chance se trouve à Zulaport, et tu le sais aussi bien que moi. »

« Survivre ne suffit plus, Tazri. »

« Comment peux-tu dire ça ? Seule la survie compte. »

« Je ne m'en rendais pas compte, moi non plus. Pas jusqu'à maintenant. Tant j'étais concentré sur ce qui nous attend. Et ça a été pareil pour tout le monde. Mais nous devons appréhender le plan d'ensemble. » Gideon constata qu'il répétait les paroles de Jace. Le mage de l'esprit avait eu raison à ce sujet. « Porte des Mers n'est pas seul à être tombé. Les essaims des Eldrazi emportent tout sur leur passage. Ils sont partout. Je les ai vus de mes yeux. Si nous n'agissons pas maintenant, si nous ne ripostons pas, ce monde court à sa perte. Tout ce qui s'y trouve sera oblitéré. »

Tazri gratifia Gideon d'un regard de ruine. « Sauf toi. Toi, il te suffit de t'en aller. »

Le Planeswalker cligna des yeux, déconcerté par cette accusation, mais la voix de Vorik retentit avant qu'il pût répliquer. « Taisez-vous ! » Un instant, le commandant parut avoir recouvré ses forces, comme s'il hurlait encore des ordres sur le champ de bataille. « Arrêtez donc de vous égosiller et taisez-vous, bon sang. Faites un peu d'air à un vieux moribond. » Il parlait aux guérisseurs. « Votre travail ici est fini, dit-il, leur adressant un signe de tête déterminé. Merci pour tout ce que vous avez fait, mais c'est fini. » Il regarda derrière les rebouteux. « Tazri, Gideon. Approchez. L'heure tourne. »

Gideon et Tazri s'exécutèrent alors que les médecins reculaient, l'air sombre.

« Je me meurs et vous, vous vous disputez. »

« Mon commandant— » commença Tazri, mais Vorik lui coupa la parole.

« L'heure n'est pas aux disputes. L'heure est à l'écoute. Écoutez ce que l'autre a à dire. Vous êtes mutuellement vos meilleurs atouts. »

Gideon jeta un coup d’œil à Tazri, mais elle ne quittait pas Vorik du regard, impassible.

« Si vous ne voulez pas vous écouter, prêtez au moins attention à ce que j'ai à dire. » Vorik se redressa très légèrement. « J'ai à vous faire part d'une chose importante. » Il passa une langue râpeuse sur ses lèvres déjà desséchées. De petites croûtes tombèrent. Puis, il s'éclaircit la voix. « Quand je me suis retrouvé acculé sur le champ de bataille, quand cette monstruosité eldrazi m'a transpercé de son essence corrompue, ça a été la chose la plus horrible que j'ai vécue. »

Gideon se tendit.

« Mais alors, ce n'est pas de la terreur que cela m'a inspiré. Ni même des regrets. Non. J'ai été soulagé. J'ai honte de le dire, mais c'est vrai. J’ai été soulagé de voir que j’allais mourir de la façon la plus simple, de voir que je n'aurais pas à affronter la suite. »

À côté de Gideon, Tazri changea d'appui.

« Mais j'ai ensuite pensé à mon peuple, reprit-il. J'ai pensé à tous les Zendikari, et j'ai eu des remords. Je ne serais plus là mais eux si, et vous aussi vous seriez là, vous auriez à voir le monde s'écrouler. » Vorik observa une pause, réprimant une quinte de toux. « Mais maintenant j'ai de l'espoir, reprit-il d'une voix étranglée. L'espoir que le monde ne touche jamais à sa fin. L'espoir qu'il reste encore une chance à Zendikar. Gideon Jura, tu m’as donné l'espoir. » Il leva un doigt.

Gideon crut que le commandant leur intimait d'attendre, qu'il anticipait une autre quinte de toux . . . mais quand il comprit—

« Porte des Mers », dit Vorik en levant son doigt bien haut. Puis, il le pointa sur Gideon. « Ces gens ont besoin d'être inspirés comme tu l'as fait avec moi. Il leur faut trouver l'espoir, de la même façon que moi. Il leur faut un chef conscient du chemin qui les mènera à la victoire quelles que soient les circonstances. Quand je ne serai plus, c'est toi qui guideras ces gens. Tu vas reprendre Porte des Mers, commandant Jura. »

« Mon commandant. » Gideon vacilla. Le titre. . .

« Non. » hoqueta Tazri.

« Tazri. » Vorik regarda sa conseillère. « Tu es forte et brave, et tu as été ma plus loyale conseillère. Mais tu es trop proche. Tu es trop proche de moi, de mes idées, de Zendikar. Ce monde a besoin d'une perspective nouvelle, ces gens ont besoin d'une nouvelle raison de vivre. »

« Mais— »

« Tu connais Zendikar mieux que quiconque—peut-être mieux que moi. C'est pourquoi le commandant aura besoin de ton aide. Tu te tiendras à ses côtés tout comme tu l'as fait avec moi. »

« Vous ne pouvez pas faire ça, mon commandant, dit Tazri. Il n'est même pas d'ici. »

Vorik toussa une fois de plus. Ce fut une toux brutale et déchirante qui lui fit recracher une boule de corruption de la taille d'une pièce de monnaie. Il lutta pour reprendre son souffle, secouant la tête. « Peu importe d'où il vient, Tazri. Son entêtement n'a rien à envier à celui des Zendikari. » Vorik tendit le bras vers Gideon, qui referma ses doigts épais sur la main flétrissante du commandant.

« Ne perds pas cet esprit, dit-il. Ne perds pas cette terre. »

« Je le jure, mon commandant. »

« Je te confie Zendikar, Gideon. » Il prononça ces paroles dans une quinte de toux qui lui retourna les entrailles. Il convulsa, et sa main perdit toute vigueur dans celle de Gideon.


L'enterrement eut lieu à l'aube sur le rebord de l'hèdron, d'où l'on pouvait contempler toute la région.

Illustration par Adam Paquette

Les Zendikari entonnèrent des cantiques, leurs voix d'abord basses et fortes, puis enflant en une mélopée hardie et tumultueuse.

Gideon les accompagnait quand il le pouvait, mais les regards en coin de Tazri lui confirmèrent qu'il chantait faux.

La dépouille mortelle du commandant Vorik fut soigneusement enveloppée de linges, et les Zendikari du camp formèrent un cercle autour de leur chef disparu. L'un après l'autre, chacun s'agenouilla et, à l'aide d'un morceau de charbon, traça une marque sur le suaire en fredonnant un message tout bas.

Vint le tour de Gideon.

« Tu ne sais pas quoi dire, alors ne dis rien », siffla Tazri à voix basse comme il se dirigeait vers la dépouille de Vorik.

Il s'agenouilla, ramassa le bout de charbon et traça la marque en silence.

Tazri avait raison, il ne connaissait pas les paroles des cantiques. Mais il savait quoi dire.

Il se releva, inspirant une intense goulée d'air zendikari et laissant le parfum de cette terre sauvage le pénétrer. Il regarda le groupe de la Roche céleste, son peuple. « Nous avons perdu beaucoup aujourd'hui, commença-t-il. Et pas seulement notre commandant. Nous nous retrouvons sans notre chef, notre champion, notre phare. Mais, tout comme celui de Porte des Mers, le commandant en chef Vorik se dressait fièrement, inflexible même dans la plus grande adversité. Et, bien qu'il nous ait quitté, nous devons l'imiter, car nous affrontons maintenant la plus grande adversité que Zendikar aie jamais connue.

« De la même façon que la corruption s'est répandue et a fini par réclamer le corps de notre ami, les monstres qui la transmettent se déploient sur le plan. Chaque jour est pire que le précédent. Ils sont plus nombreux chaque jour. Chaque jour ils en emportent plus. Nous ne pouvons plus le permettre. » Il hocha la tête en direction de la dépouille de Vorik. « Nous avons vu ce qui arrivait quand on leur permet de tout saccager à volonté. Nous ne pouvons pas laisser ce qui est arrivé à notre chef s'abattre sur le monde. »

Illustration par Vincent Proce

Il observa une pause, détaillant les expressions effondrées et désespérées de ses camarades. « Un choix se présente à nous aujourd'hui. Nous pouvons choisir de quitter la Roche céleste. Nous serons prêts à évacuer dans la semaine. Nous avons des rations et de l'approvisionnement. Des navires nous attendent au port. Nous pouvons nous replier sur Zulaport. »

Tous furent attentifs et anxieux.

« Mais si tel est notre choix, nous serons nombreux à ne pas finir le voyage. Ce sera dangereux. Nous rencontrerons de nombreux d'Eldrazi sur terre et sur mer. Moi, j'ai déjà fait cette traversée. J'ai vu les Eldrazi en Ondou, à Kabira, au Fort Keff et partout ailleurs. Ils sont partout. Et leur nombre grossit chaque jour. Ils sont peut-être même déjà à Zulaport. Ceux d'entre nous qui survivront jusqu'à Zulaport pourraient bien n'y trouver que davantage d'Eldrazi. »

Tazri voulut intervenir, mais Gideon leva la main et poursuivit. « Ou peut-être constaterons-nous que le refuge est encore debout. Mais si c'est le cas, combien de temps cela durera-t-il ? Combien de temps le monde va-t-il tenir ? » Il regarda Tazri. « Impossible de dire quand mais, à un moment ou un autre et même si nous choisissons Zulaport, la communauté finira par tomber. Elle tombera tout comme Porte des Mers est tombé, tout comme Zendikar lui-même est en train de tomber. Si nous choisissons de battre en retraite, nous serons détruits en même temps que ce monde. »

C'était abrupt, mais c'était la vérité et ces gens méritaient de la savoir. Il fallait qu’ils sachent.

« Mais nous avons un autre choix, enchaîna Gideon. On peut choisir de rendre les coups. On peut choisir d'arrêter de fuir. On peut choisir de prendre l'offensive. De nous dresser fièrement, inflexibles même dans la plus grande adversité. Je me tiens devant vous aujourd'hui en tant que commandant, et je vous demande de choisir de combattre. Je vous demande de m'aider. Aidez-moi à réunir chaque Zendikari, de tous les horizons, de chaque continent, jusqu'au dernier qui soit prêt à se battre. Nous nous réunirons ici-même sur la Roche céleste. Toutes les forces de Zendikar convergeront au même endroit, et c'est avec ces forces que nous nous battrons. Avec la puissance du monde pour nous appuyer, nous ne pouvons pas perdre. Et nous allons nous servir de cette puissance pour reprendre Porte des Mers. »

Un murmure monta dans l'assistance, mais le Planeswalker poursuivit. Ils avaient encore plus à entendre. Il avait plus à dire. « Porte des Mers est le cœur de ce monde. C'est l'endroit le plus stratégique, rempli d'armes, de nourriture et d'approvisionnement. Fortifiable, défendable. Le reprendre n'est que la première étape. D'ici, nous lançons notre attaque. Nous devenons les prédateurs. Nous chassons les envahisseurs. Nous anéantissons les corrupteurs. On se répand sur cette terre et on reprend ce qui nous appartient. » Il fit claquer son sural. « On reprend Zendikar ! »

Illustration par Dan Scott

Il regarda les Zendikari un à un. « Qui est avec moi ? »

Au bout d'un long moment, Seble leva le poing. « Pour Zendikar ! »

« Pour Zendikar ! » Abeena se rallia à son appel.

Des vivats montèrent dans l'assemblée avec une telle force que la clameur en secoua l'hèdron. « Pour Zendikar ! »

Gideon regarda Tazri. Elle était à côté de lui, les bras croisés.

« Je ne partirai pas, lui promit-il solennellement. Je reste jusqu'au bout. »

Tazri soutint son regard.

« Tu as ma parole, dit-il. Je me battrai pour Zendikar. »

Au cou de Tazri, le halo scintilla vivement, les larmes naissantes dans ses yeux se reflétant à sa lueur. Elle acquiesça.

« Pour Zendikar, mon commandant, je me battrai moi aussi. »


La bataille de Zendikar Histoires archivées

Profil du Planeswalker : Gideon Jura

Profil du plan : Zendikar

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