L’héritière des Cho-Arrim

Posted in Magic Story on 1 Juin 2016

By Leah Potyondy

Leah works somewhere in the depths of Wizards of the Coast. Occasionally she emerges into the daylight and writes something.

Cho-Akhan, gardienne des morts, vit avec sa famille dans un petit village Cho-Arrim, au fond de Paillebois. La vie y est calme et paisible ; la cité de Mercadia et son influence semblent bien lointaines.


La matinée débuta comme tant d’autres : par l’arrivée d’un cadavre.

Cho-Akhan y était accoutumée. Sa mère — celle qui lui avait donné naissance, pas l’autre — était embaumeuse : elle s’occupait des trépassés Cho-Arrim, afin que leur âme puisse trouver le repos. Son père avait lui aussi exercé cette fonction, avant de rejoindre ceux dont il avait la charge. De fait, la jeune femme était issue d’une longue lignée d’embaumeurs. Ainsi, lorsqu’elle fit sa toilette et s’habilla, au lever du soleil ce jour-là, le fait qu’elle rejoigne sa mère, Cho-Fihad, pour apprêter la dépouille d'une femme de leur village n’avait rien d’inhabituel.

Cette dernière, une éclaireuse nommée Cho-Hanni, était décédée après une longue maladie : quelque chose l’avait dévorée de l’intérieur, et l’odeur du cadavre, lorsqu’il leur avait été remis, s’était révélée singulièrement rebutante, du moins est-ce ce qu’il sembla à ’Akhan. ’Fihad caressa le visage au teint plombé de Cho-Hanni et demanda à ’Akhan d’aller chercher des herbes parfumées pour en emplir le corps avant de l’envoyer vers l’au-delà. Cho-Hanni, en effet, n’aurait certainement pas souhaité descendre la rivière en sachant que son cadavre empestait à ce point, même si, au bout du compte, elle serait incinérée.

’Akhan dissimula une expression moqueuse : ’Fihad prétendait toujours savoir ce que voulaient ou ne voulaient pas les morts, et elle n’était d’ailleurs pas la seule, au village, à avoir des idées aussi farfelues. Comme si un cadavre était en mesure d’exiger quoi que ce soit ! ’Akhan aimait certes s’occuper des morts, mais elle ne pensait pas, contrairement à sa mère, que ceux-ci aient des préférences.

« Pourrais-tu au moins songer au jardin, cette fois-ci ? demanda-t-elle à celle-ci en ramassant son sac. Ce serait tellement plus simple de faire pousser les herbes aromatiques ici. La place ne manque pas, et je pourrais rapporter des graines et des boutures à planter. »

’Fihad secoua la tête, un sourire indulgent aux lèvres. « Ma fille, toujours aussi têtue ! Tu sais bien que ces herbes sont plus heureuses dans les bois. Si elles poussaient dans le jardin, les arbres et la rivière leur manqueraient. »

’Akhan se força à sourire et passa son sac par-dessus son épaule. À seize ans, elle avait appris à ses dépens qu’il valait mieux ne pas contredire sa mère.

Pourtant, ce jardin de simples lui tenait tant à cœur. Elle y réfléchit tandis qu’elle empruntait le chemin de terre qui menait hors du village. N’était-il pas ridicule qu’elle doive marcher si loin pour cueillir des herbes qu’elles auraient tout aussi bien pu planter près de la maison ? Après tout, elle avait les pouces verts, tout comme son frère, Cho-Ran, et celui-ci pourrait donc l’aider quand il ne serait pas en mission avec les autres éclaireurs : ce n’était pas comme si ce jardinet allait alourdir la tâche de ’Fihad !…

Elle arriva au cours d’eau et le suivit, écoutant son gargouillis tandis qu’il serpentait mollement entre rochers et racines. Dans les croyances de ’Fihad, celui-ci portait les âmes jusqu’à leur destination finale. Encore une des idées bien arrêtées de sa mère ! ’Akhan s’écarta de la rivière et prit la direction du nord, vers le bois touffu où poussaient les herbes parfumées. Elle se dit qu’elle allait, malgré tout, planter ce jardin. Devant le fait accompli, que pourrait donc y faire ’Fihad ? Arracher les plantes quand elle les trouverait derrière la maison ?

Tandis qu’elle approchait du lieu de cueillette, son projet mûrissant dans sa tête, elle était totalement absorbée dans ses pensées. Aussi aurait-elle sans doute continué à ruminer son plan, si, brusquement, un grand troll cornu n’avait pas surgi des arbres devant elle, lui bloquant le passage.

Troll cornu | Illustration par Christopher Moeller

Surprise, elle recula d’un pas, trébucha sur une grosse racine, tomba et roula jusqu’au bas d'un ravin qu’elle n’avait jamais remarqué. Au fond de celui-ci, elle trouva une anfractuosité et s’y recroquevilla, espérant contre toute attente que le troll ne l’ait pas vue s’y cacher.

Celui-là était énorme, et très en colère ! Des mottes de terre roulèrent du sommet de la combe, par-dessus la cachette de ’Akhan. Celle-ci enfouit son visage dans les feuilles mortes. Va-t’en ! pensa-t-elle avec insistance. Va-t’en, va-t’en, va-t’en

Après ce qui lui parut une éternité, les pas du troll s’éloignèrent dans un fracas de branches cassées et de broussailles écrasées. Il a probablement aussi piétiné toutes mes herbes, se dit la jeune femme, fataliste. Elle s’accroupit, brossant la terre et la poussière de ses vêtements. Elle venait juste de réajuster son sac sur son épaule quand quelque chose attira son regard.

Si elle venait souvent là ramasser ses herbes, c’est que cet endroit était le plus proche pour en cueillir et, par conséquent, elle s’aventurait rarement plus avant dans l’épaisseur de la forêt. Cependant, elle ne s’était jamais cachée au fond de ce ravin pour y échapper à un troll enragé, aussi ne s’en voulut-elle pas de n’avoir jamais remarqué le pilastre de pierre sculpté qui se dressait devant elle, et qui ressemblait étrangement à une embrasure de porte coupée verticalement en deux et dont il n’aurait subsisté que la moitié. La colonne était à peine plus grande qu’elle, mais entièrement couverte par une épaisse couche de lierre. Et derrière…

Machinalement, sans songer à ce qu’elle faisait, elle écarta les sarments. Derrière le rideau de verdure, se trouvait un mur de pierres branlantes, mal ajustées et gravées de symboles qui ressemblaient à une forme d’écriture. Il s’agissait bien d’une porte. Une porte murée.

Curieuse comme une chatte, elle en retira des blocs jusqu’à ce que l’ouverture soit assez grande pour passer. Le souffle d’air qui s’engouffra de l’autre côté troubla à peine l’atmosphère sèche et confinée qui y régnait. ’Akhan avança à tâtons, ses doigts ne frôlant que des parois de terre stérile. Bientôt, la lumière du jour issue de l’ouverture disparut complètement. La jeune fille aurait préféré disposer d’un éclairage, mais il était trop tard pour rebrousser chemin ; il fallait continuer.

Le passage s’ouvrit brusquement sur une petite pièce. ’Akhan sentit sous ses doigts les murs s’écarter, l’espace où elle pénétrait semblant s’obscurcir encore, et là, au centre de la salle, elle distingua une forme, à peine visible dans l’obscurité, une sorte de socle supportant une silhouette allongée…

Un corps.

’Akhan s’approcha sans bruit. Elle comprit qu’il s’agissait d’un cadavre momifié et enveloppé d’un suaire pétrifié par les ans. Mais qu’y avait-il donc sur son visage ? Quelle était cette lueur à peine perceptible qu’il émettait ? La jeune fille s’avança encore en tendant le bras.

C’est alors qu’une masse phosphorescente jaillit soudain sous sa main. Elle sursauta, son cœur menaçant d’exploser de sa poitrine. Des phalènes luminescentes ! Un essaim d’insectes s’éleva d’un objet sous ses doigts.

Entourée du bruissement de dizaines d’ailes duveteuses, elle baissa à nouveau les yeux vers le visage racorni, à présent éclairé de l’extérieur.

Un masque ! Le cadavre portait un masque fracassé.

Non… Il n’était pas brisé : les morceaux avaient été greffés à vif sur le visage. Elle tenta de s'imaginer ce que l’on pouvait ressentir quand sa peau repoussait sur des morceaux de céramique, se refermant autour d’eux…

Soudain, elle n’eut plus qu’une seule idée en tête : sortir de cette caverne. Le tournoiement des phalènes l’enveloppa.


’Akhan rentra chez elle avec un sac rempli d’herbes et, bien que mère Cho-Shadi ait haussé un sourcil en affûtant sa lance, mère ’Fihad ne dit mot sur le retard de sa fille. Au contraire, elle lui sourit et lui demanda de l’aider à préparer les simples.

« J’ai vu un troll, aujourd’hui », annonça ’Akhan, comme en passant, tandis qu’elle emplissait de ses plantes de petits sachets de lin. ’Fihad avait déjà vidé Cho-Hanni de ses organes noircis, et ces aumônières prendraient bientôt leur place.

Mère ’Shadi, qui n’avait peur de rien, eut pourtant un léger tressaillement. Mère ’Fihad soupira et lui prit une pochette d’herbes. « Ils sont de plus en plus agités, remarqua-t-elle, le front plissé. Un malheur se prépare, Paillebois a peur. J’y vois la main de Mercadia. »

’Akhan, agacée, serra les dents : cette méfiance envers la cité était un sujet de dispute récurrent. « Aucun malheur ne se prépare, maman, dit-elle en tendant à sa mère un autre sachet d’herbes odoriférantes. Les Mercadians ne viennent jamais jusqu’ici. Ils se calfeutrent dans leur grande cité rutilante, sans jamais nous envoyer de soldats. »

Mère ’Shadi grommela : « Écoute donc notre fille, ’Fihad, car pour gouverner un empire, elle s’y connaît, si certaine qu’elle est que cette grande cage dorée ne bougera pas. »

Indignée, la jeune fille se récria : « Les citadins aiment leurs villes ; or celles-ci ne se déplacent pas. Les Mercadians ne viendront pas, pas plus eux qu’autre chose. Vous devriez plutôt vous soucier de m’envoyer si loin ramasser des herbes alors qu’il existe un lopin plus qu’adéquat derrière la maison. ’Ran m’aiderait à le cultiver, et je ne risquerais donc pas de me faire dévorer par des trolls ! »

’Fihad eut ce petit sourire qu’elle affichait lorsqu’elle qu’elle songeait au père de Cho-Akhan, sans doute parce qu’une expression du visage, une inflexion de la voix ou un geste de sa fille le lui rappelait. Peut-être était-ce la raison pour laquelle, son mari parti pour la rivière depuis six ans, elle avait choisi ’Shadi : la lance rapide mais la langue circonspecte, celle-ci était aussi différente du père de ’Akhan qu'un jaguar l’était d’un agneau. Soudain gênée comme à chaque fois qu’elle voyait ce sourire, la jeune femme s’empressa de changer de conversation :

« J’ai également trouvé un mort. »

’Fihad leva les yeux, alarmée. « Pas quelqu’un du village, au moins ? s’enquit-elle. La maladie se répand ? »

’Akhan secoua la tête. « Non, non, cela n’a rien à voir. C’était une femme morte depuis longtemps, celée dans une caverne. Elle portait un masque, ajouta-t-elle en portant les mains à son visage. Il était greffé sur son visage. »

À ces mots, ’Fihad s’était rassurée : « On dirait que tu as trouvé l’une de nos anciennes shamanes. Il n’en reste plus beaucoup ; Paillebois a tendance à avaler leurs tombes. »

’Akhan leva un sourcil interrogateur. « Des shamanes ? Ne se contentent-ils pas de déchiffrer les augures pour la moisson ou de bénir la chasse, ou encore de prononcer les éloges funèbres ? Rien que des choses banales. Ils ne s’implantent pas des tessons de céramique sous la peau, que je sache ! »

« Nos shamanes, peut-être pas, mais ma mère me racontait qu’il y a fort longtemps, nos ancêtres honoraient les plus estimés d’entre eux en leur faisant porter des masques, et pas seulement les morts, mais les vivants aussi : leurs parents, leurs frères et sœurs ainsi que les enfants qui partageaient leur table. » Elle retourna son attention sur Cho-Hanni, qui attendait d’être recousue et emmaillotée. « Les vivants et les morts. »

« Mais oui. » ’Akhan passa à sa mère de fines aiguilles d’os, suffisamment effilées pour percer de part en part le doigt d’un embaumeur sans qu’il s’en aperçoive tout de suite. « Les vivants et les morts, je vois. » Elle ne voulait pas paraître trop s’intéresser au sujet, car ’Fihad interprétait systématiquement pareille attitude comme une invitation à rabâcher d’assommantes coutumes anciennes. Pourtant, cette fois-ci, elle était vraiment désireuse d’en savoir plus, et devoir réfréner sa curiosité l’agaça presque davantage que les ennuyeuses croyances de sa mère.

’Fihad prit les aiguilles que lui tendait sa fille et en enfila une, avant de se pencher sur le corps de Cho-Hanni pour le refermer. « Quelle pratique bizarre, n’est-ce pas ? Contrairement aux autres masques, ceux des shamanes se composaient de pièces de toute sorte, un peu comme une mosaïque, chacune représentant ou canalisant un aspect particulier des Cho-Arrim, telle une représentation de leur identité et de leurs capacités, une expression de leur puissance. Il est dommage d’avoir oublié ces traditions. »

« Une représentation, je vois. » La jeune fille opina ostensiblement, en poursuivant son travail en silence, mais, dans son for intérieur, elle ressentit un frisson d’excitation.


Île | Illustration par Martina Pilcerova

De longues heures s’étaient écoulées depuis le transport, jusqu’à la rivière, du corps de Cho-Hanni, posé sur un lit de cèdre odorant et enveloppé des couleurs du deuil. Leur shamane — bien vivant et sans masque — avait prononcé le panégyrique de la défunte. Pendant l’éloge funèbre, mère ’Fihad s’était couvert les yeux. Elle prétendait en effet que les gardiens se devaient d’agir ainsi afin que l’âme du mort quitte son corps et s’enfonce dans la rivière sans que personne ne le voie. ’Akhan l’avait imitée sans vraiment savoir pourquoi, comme elle le faisait depuis toute petite. La rivière était agréable et paisible, le lieu parfait pour des funérailles, mais ce n’était cependant pas un passage magique charriant les âmes. Cho-Hanni était morte.

Il faisait sombre et, malgré la période estivale, une pluie battante martelait le toit. Malgré l’orage, ’Akhan entendait ’Ran ronfler bruyamment de l’autre côté du rideau qui séparait la pièce en deux. Son frère aîné était rentré juste après la crémation de Cho-Hanni et la dispersion des cendres dans la rivière. Comme de bien entendu, il n’avait vu ni soldats mercadians en maraude, ni machines de guerre construites par la cité. En revanche, il avait conté à sa famille l’histoire abracadabrante d’une attaque d’ours, qui avait agacé mère ’Shadi au point qu’elle avait donné à son fils une tape à l’arrière du crâne. À en juger par ses ronflements, il dormait à poings fermés et se réveillerait tôt. Il avait même accepté de l’aider à bêcher son jardin de simples, lui adressant un clin d'œil complice quand mère ’Fihad ne les regardait pas. Ce serait une bonne journée.

Les bruits de la nuit auraient dû la bercer, mais ils éveillaient au contraire ses sens. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser au corps de la shamane, momifiée et oubliée dans cette tombe grossière, et à son masque composite.

Au moins, ces étranges phalènes se souviennent d’elle, se dit la jeune femme, et lui procurent un peu de lumière…

Avant même de réaliser ce qu’elle faisait, ’Akhan s’était levée et habillée, puis elle sortit discrètement de la maison sous le couvert de la pluie et des ronflements de son frère. Le martèlement des gouttes sur sa peau la fit tressaillir et, en un instant, plaqua sa chevelure noire sur son crâne.

Elle prit la direction de la rivière.

Elle suivait le même chemin que la veille. Avec la violence des pluies de la nuit, la rivière bouillonnante avait débordé. La jeune fille se préparait à bifurquer pour s’enfoncer sous les arbres, lorsqu’une étrange vision l’arrêta net.

C’était mère ’Shadi, trempée jusqu’à l’os, sa lance à la main. Elle se tenait parfaitement immobile et regardait une grande masse étendue à ses pieds. L’eau qui dégoulinait du fer de lance se teintait de rouge.

« Mort à l’intérieur », marmonna-t-elle, tandis que la jeune fille s’approchait. Elle fit pivoter la pointe de la lance vers le sol. Fascinée, ’Akhan suivit l’arme du regard, de haut en bas jusqu’au cadavre d’un troll cornu, étalé dans la boue. ’Shadi lui avait ouvert le ventre, et des entrailles noirâtres et malodorantes dégoulinaient de la blessure.

« Comme Cho-Hanni », se dit ’Akhan. La pluie battante ne suffisait pas à masquer l’odeur méphitique de l’infection.

Elle eut un haut-le-cœur.


D’autres villageois tombèrent malades très rapidement : Cho-Annu, le forgeur de lances ; Cho-Biaal, qui passait ses journées à laver son linge au bord de la rivière, pour être au fait de tous les commérages ; Cho-Tunni, qui avait trois chiens, mais pas de mari. Des gens que ’Akhan avait connus toute sa vie, terrassés l’un après l’autre. Les guérisseurs tentèrent tout leur possible, des méthodes traditionnelles aux plus modernes, mais la fièvre consumait tous les malades ; l’un après l’autre, ils suivirent la même voie que Cho-Hanni. Cho-Annu, Cho-Biaal, Cho-Tunni, tous finirent étendus chez Cho-Akhan et ses mères, pour terminer en cendres destinées à la grande rivière.

’Ran aux cheveux de jais, fils aîné et dévoué, son frère adoré, sentit bientôt ses poumons se racornir et noircir dans sa poitrine. Il mourut à la maison, et les trois femmes n’eurent qu’à le déplacer de quelques mètres pour le préparer à son voyage.

Son voyage, des mots amers que ’Akhan ne parvenait plus à prononcer. Il n’y aurait pas de jardin, à présent. Mère ’Fihad caressa les cheveux de son fils, encore trempés de sueurs froides. « La rivière sera son guide, déclara-t-elle. Elle le conduira au repos. »

Un papillon de nuit brun et velu, piégé dans la maison, cognait contre le plafond, cherchant une sortie. ’Akhan l’observa, impuissante et furibonde, avant d’exploser : « Cette rivière n’a rien de spécial ! ’Ran est mort. » Puis, plus doucement, elle ajouta : « Il ne reviendra pas. »

’Fihad ne dit rien, et ’Akhan feignit de ne pas voir que sa mère pleurait en embaumant le corps de son fils. Elle serra les mâchoires, grinçant des dents, et compta les sachets d’herbes. Elle en avait tellement préparé ces derniers temps. Pour la première fois, elle envia à sa mère ses convictions : ’Fihad, au moins, y trouverait quelque réconfort, même après la mort de son fils, mais l’adolescente était certaine que ce n’était pas possible pour elle-même.

Le papillon continuait de buter contre le plafond, encore et encore. ’Akhan aurait voulu hurler. Il y a une fenêtre, imbécile ! pensa-t-elle. Elle est sous ton nez. Descends un peu, et tu seras libre.

Vole un peu plus bas.

Le masque surgit alors dans ses pensées, celui de la shamane enterrée dans sa caverne, éclairé par un savoir ancestral et un chuintement d’ailes phosphorescentes. Elle, elle aurait prévu ces événements, estima ’Akhan. Si elle avait réellement des pouvoirs, et si maman a raison, elle aurait prédit cette tragédie, n’est-ce pas ?

’Akhan essuya le voile de larmes qui lui couvrait les yeux.


’Ran avait rejoint la rivière depuis neuf jours lorsque ’Shadi arriva avec des nouvelles. Enragés par la mort de son frère, les éclaireurs Cho-Arrim s’étaient peint, avec ses cendres, des cercles autour des yeux et, accompagnés par ’Shadi, avaient disparu dans le maquis de Paillebois. Ils en étaient revenus peu avant l’aube, pour signaler la présence de Mercadians, en petits groupes de soldats portant la livrée de leur cité. Ils voyageaient léger, peu armés, mais les arbres tremblaient et gémissaient sur leur passage, les racines se tordaient sous la terre et les tamarins tombaient des branches pour pourrir sur un lit de feuilles mortes.

Marigot lugubre | Illustration par Sam Burley

Ils apportaient la pestilence à Paillebois.

« Ce ne sont que des charognards, murmura ’Shadi en brossant la poussière qui noircissait ses bras fins et musclés. Ils nous tueront tous sans même poser le doigt sur un Cho-Arrim, puis ils pilleront nos cadavres. »

Paillebois a peur.

Les Mercadians ne viennent jamais jusqu’ici.

’Akhan n’avait jamais ressenti pareil sentiment de culpabilité. Elle qui aurait mis sa main au feu que les craintes de ’Fihad n’étaient que des superstitions, juré que celle-ci refusait simplement le changement, alors qu’en réalité, elle avait raison, et ’Ran avait payé de sa vie l’égarement de sa sœur.

S’il était mort, c’était à cause d’elle, parce qu’elle n’avait pas cru sa mère, parce que, bien qu’elle sache embaumer les corps, elle ignorait comment les sauver. Parce que, parce que…

Cette nuit-là, quand la lune s’éleva au-dessus de la canopée, ’Akhan quitta la maison et son cortège de cadavres. Les ailes duveteuses des phalènes qui voletaient autour d’elle reflétaient le clair de lune. Les insectes la regardèrent partir.

Elle se faufila dans le froid humide, suivit le cours de la rivière et arriva à la tombe de la shamane masquée. Son propre corps lui paraissait creux, son cœur empli de papillons de nuit. Ils étaient partout : dans le clair de lune, sous le masque… Il lui semblait que, si elle ouvrait la bouche, ils jailliraient de sa gorge.

Elle baissa les yeux vers la shamane, morte depuis une éternité, auréolée de mystère. Elle continua de la fixer, puis elle ouvrit la bouche, et vomit alors les phalènes qui emplissaient son corps. Celles qui occupaient le masque prirent elles aussi leur envol et se dispersèrent.

Elle hurla, puis hurla encore.

Au début, ce fut un cri inintelligible, les certitudes de toute une vie qui volaient en éclats, un frère aîné épris de nature et de liberté, mais tombé mort au pied de son lit, un père qui ne s’était pas éveillé de son sommeil et une mère qui pleurait toutes les nuits tandis que ses enfants en bas âge se forçaient à ne pas entendre. Une fine pellicule de cendres qui tapissait le fond de la rivière tumultueuse. Mercadia.

Mercadia.

Mercadia !

Elle s’affaissa contre la paroi de la caverne, épuisée. « Pourquoi ? » murmura-t-elle, les lèvres sèches. Pourquoi est-ce arrivé ? Pourquoi mourons-nous ? Pourquoi es-tu ici, avec ton masque et tes secrets, à observer sans rien faire mon univers tomber en poussière ?

Elle ferma les yeux.

« Les Cho-Arrim ont oublié », énonça une voix dans sa tête. « Autrefois, ils savaient être multiples. »

« Mais… comment ? » murmura la jeune femme. Elle savait qu’elle était en train de s’endormir et de parler dans le vide. Pourtant, cette incongruité ne la dérangeait pas. Elle s’était déjà trompée sur tant de points.

« Le masque recèle un pouvoir », reprit la voix. Si tu en fabriques un à partir de morceaux de ton monde, tu deviendras le reflet des tiens. » La voix d’outre-tombe hésita, puis reprit : « Néanmoins, tu perdras ton identité, tu deviendras certes la représentation de tous ceux qui t’entourent, mais celle-ci te recouvrira entièrement. »

Des larmes glissèrent entre les paupières closes de ’Akhan.

« Bien. Elle me couvrira. Je comprends. » Tremblante, elle prit une grande inspiration. Elle ployait sous le fardeau écrasant qu’étaient la droiture de mère ’Fihad, la lance sanglante de mère ’Shadi, la main de la capitale à des millions de lieues de là, qui, d’un revers, avait oblitéré ’Ran. Toutes ces morts, qui emplissaient l’air de cendres.

« Être couverte ne me dérange pas, convint ’Akhan. Si le masque sauve mon peuple, il ne me gênera pas. Je n’ai pas aidé ma famille et je n’ai pu sauver mon frère, alors sacrifier mon identité n’est pas une bien grande perte. »

Quand elle reprit la parole, la voix parut triste : « Que des parents voient mourir un enfant constitue toujours une grande perte. »

’Akhan se prit à sourire. « Dans ce cas, je ferai en sorte qu’aucune famille n’ait jamais à subir cette épreuve. »

Sa décision était prise. Les phalènes tournoyaient autour d’elle, en une tempête frénétique d’ailes et de lumière. ’Akhan savait néanmoins qu’elle n’aurait pas le temps de se fabriquer un masque avant que le raz de marée déclenché par l’Empire ne les engloutisse tout à fait. Pourtant, ce n’était peut-être pas nécessaire.

Elle ouvrit les yeux brusquement et observa le cadavre.


La douleur !

’Akhan sentait le sang couler des plaies sur son visage. À la lueur de ce qui lui sembla des centaines de paires d’ailes, elle avait arraché les morceaux de masque du visage de la shamane. Celle-ci n’avait guère objecté. Sans se laisser le temps d’hésiter, l’adolescente avait planté un à un les tessons de céramique poussiéreux sous la peau de son visage.

Pour ’Ran. Pour mes mères. Pour les Cho-Arrim.

La douleur lui donna l’impression d’éclater comme un fruit mûr. Des rosaces de sang écarlates fleurissaient dans les scissures de sa peau.

Toutefois, avec la souffrance venait aussi la puissance. Celle-ci montait par vagues, pulsant derrière ses dents et dans ses poignets, faisant trembler les muscles de son dos. Par moments, tandis qu’elle retournait en titubant vers son village, elle était certaine que ses pieds ne touchaient plus le sol. L’espace d’un battement de cœur, elle se sentait flotter, juste avant de trébucher au pas suivant et de manquer de tomber à genoux. Une force indicible envahissait ses membres, puis la quittait, la laissant dans un état de faiblesse tel qu’elle éprouvait des difficultés à poser un pied devant l’autre. Elle cligna des yeux, et Paillebois se trouva soudain remplacé par des bataillons entiers de soldats mercadians, leurs casques étincelants réfléchissant le soleil et, face à eux, mère ’Shadi se trouvait à la tête des guerriers Cho-Arrim rassemblés, prêts à se battre.

Un autre battement de cils, et la forêt était réapparue.

Mercadia approche, songea-t-elle, frémissant de puissance. Mercadia arrive, et mère ’Shadi va tenter d’en repousser les troupes.

’Akhan se dit qu’elle devait les rejoindre, revenir au village, trouver ’Shadi et ses guerriers. Ils auraient besoin de l’arme qu’elle apportait, l’arme…

Quand elle s’aperçut qu’elle n’arriverait pas à temps, elle en eut la nausée. Elle avait pensé apparaître avec une arme imparable pour repousser les envahisseurs, pour proclamer la puissance des Cho-Arrim, mais son corps et son âme se morcelaient pourtant sous le poids du masque de la shamane. Les pouvoirs qu’elle s’était appropriés ne parvenaient pas à prendre racine en elle.

Sa peau lui parut soudain trempée.

La rivière. Elle s’enfonçait dans la rivière !

Juste avant d’être submergée par les flots, elle crut voir la surface de l’eau luire faiblement. Une rivière d’âmes, songea-t-elle. Mère ’Fihad exigerait que je me couvre les yeux.

Elle plongea sous la surface scintillante, l’eau fraîche s’insinuant entre sa chair et les éclats du masque. Elle ressentit alors un intense soulagement : la douleur s’atténua, les vestiges intermittents d’une force erratique, longtemps ensevelie, ne la tourmentaient plus. Elle rouvrit les yeux.

Les morts lui rendirent son regard.

Ils étaient partout : des Cho-Arrim comme elle, mais aussi leurs prédécesseurs, ballottés au gré du courant. Elle aurait dû s’épouvanter, ou, peut-être se sentir transfigurée.

Ah, vous voilà ! songea-t-elle simplement. Elle aurait tant voulu que ’Fihad assiste à ce spectacle : les cendres versées dans la rivière, les rituels… Rien de cela n’était vain.

Un nœud se forma dans sa gorge. Je vous croyais disparus. Vous tous, je vous croyais disparus.

Pardon.

L'une des âmes tendit la main et toucha la peau déchirée de ’Akhan. Une autre fraîcheur que celle de l’eau l’emplit soudain. Un morceau de céramique se détacha de son visage et tomba doucement au fond de la rivière.

Non, j’en ai besoin !… s’exclama-t-elle. D’autres âmes la frôlèrent, détachant les fragments de masque et raccommodant ses chairs. Arrêtez, vous ne devez pas… !

L’ultime espoir des Cho-Arrim se désagrégeait à présent en fragments de céramique. ’Akhan se demanda s’il était possible de pleurer sous l’eau.

Le dernier morceau se détacha.

Autour d’elle, l’eau se mit à bruire.

L’âme la plus proche lui caressa le visage. Elle comprit que c’était ’Ran. ’Ran. C’était un peu comme se remémorer quelqu’un surgi d’un lointain passé, ou entrevu de loin. Les doigts du jeune homme caressèrent ses cicatrices fraîches, et ’Akhan sentit son corps s’inonder de lumière. Alors qu’elle n’avait fait jusque-là que subir les flux et reflux d’une force impétueuse, c’était à présent une pulsation mesurée qu’elle ressentait, et qui la reliait désormais aux âmes portées par la rivière. Toutes étaient solidaires, dépendantes les unes des autres, comme si elles cheminaient ensemble en un long et dernier périple.

L’image de cette cohorte était admirable.

Soudain, ’Akhan se sentit tirée vers le haut. Lorsqu’elle refit surface, les âmes qui l’entouraient s’égayèrent comme une nuée de papillons. Quelqu’un la tirait par le bras et criait son nom. Un visage, peut-être familier, s’imposa : mère ’Shadi, les yeux fous d'inquiétude, la traînait sur la berge.

« Je te connais… dit ’Akhan, confuse. Tu es l’une de mes mères. »

’Shadi éclata de rire. « Écoutez ma fille, qui oublie mon visage parce qu’elle est tombée dans la rivière ! » Elle avait les larmes aux yeux, et elle les essuya d'un revers de la main, puis elle les écarquilla quand elle découvrit le visage de la jeune fille.

« ’Akhan, que t’est-il arrivé ? Qui t’a ainsi défigurée ? »

La jeune fille porta une main à sa joue. Elle sentit des cicatrices sous ses doigts, en cercles et en volutes. Elle s’assit doucement, s’écartant un peu de sa mère, et se tourna vers la rivière. Celle-ci ne brillait plus, mais ses cicatrices, elles, luisaient. Reflétées dans l’eau, elles ressemblaient à un masque.

’Akhan sourit et se leva. Quelques phalènes, frôlant la surface des ondes, s’approchèrent et dansèrent autour de sa tête.

« ’Shadi ? L’as-tu trouvée ? »

’Fihad apparut dans un méandre de la rivière et courut vers les deux femmes. Lorsqu’elle vit le visage de ’Akhan, elle s’arrêta net, les larmes aux yeux. « Oh, ’Akhan ! », s’exclama-t-elle, caressant du bout des doigts le visage de sa fille. Elle avait son sourire triste, celui qui évoquait d’ordinaire son père, mais à présent ’Ran aussi. « J’ai prié pour ne pas te perdre, à ton tour. »

’Akhan serra ’Fihad très fort dans ses bras. « Je suis Cho-Akhan, murmura-t-elle à l’oreille de sa mère. Je suis Cho-Ran. Je suis Cho-Hanni, Cho-Annu et Cho-Biaal. Je suis Sia-am-Erh, ensevelie sous le bosquet. Je suis toi, Cho-Fihad. Et je suis aussi Cho-Shadi. Je suis notre famille, la famille de notre famille. »

’Fihad s’écarta de sa fille et scruta son visage. On lisait dans ses yeux une grande fierté et, mais aussi une tristesse immense.

’Akhan opina et leva la tête. Elle sentit une force se répandre dans ses membres. Elle sentit la rivière couler dans ses veines, la forêt étendre ses racines dans tout son corps. Un concert de voix chantait dans son cœur, celui des Cho-Arrim et du peuple qui leur avait donné naissance. Elle savait qu’une armée ne pourrait lui résister. Mercadia la verrait et saurait immédiatement qu’elle était toutes ces voix, une mosaïque de ce que représentait son peuple, et de tout ce dont il était capable.

« Mène-moi à notre armée », enjoignit-elle à ’Shadi, celle qui avait été sa mère.

Les Mercadians s’attendaient à trouver un village affaibli par la maladie, sans défense. Ils n’escomptaient pas affronter tous les Cho-Arrim ayant vécu à Paillebois. Ils ne se figuraient pas devoir combattre.

Ils allaient être surpris.

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