Épisode 1 : Au cœur du Fort céleste

Posted in Magic Story on 2 Septembre 2020

By A. T. Greenblatt

A.T. Greenblatt is a mechanical engineer by day and a writer by night. She is the author of over two dozen science fiction and fantasy short stories and her piece "Give the Family My Love" won the 2019 Nebula Award for Best Short Story.

Nahiri observait le Fort céleste qui flottait devant elle, gigantesque, imposant et délabré, se souvenant à quoi il ressemblait du temps de sa splendeur.

Elle se tenait au bord d'un des incroyables précipices d'Akoum, sur une saillie rocheuse qui s'avançait comme un long doigt défiant la gravité. À ses pieds s'étendait un lac de lave d'où s'élevait de l'air chaud portant avec lui une odeur de métal en fusion. À l'issue de la guerre contre les Eldrazi, d'anciennes forteresses kor semblables à celle-ci étaient apparues dans tout Zendikar. Oubliées depuis des siècles, ces imposantes structures délabrées étaient réapparues et s'étaient élevées dans le ciel, portant avec elles les secrets qu'elles renfermaient.

Mountain
Montagne | Illustration par : Chase Stone

Nahiri esquissa un sourire. Grâce à ces secrets, elle pourrait changer le monde.

« Je me souviens de toi, fit-elle à l'adresse du Fort céleste qui lévitait devant elle. De toi et du pouvoir que tu renfermes. »

Maintenant, il ne lui restait plus qu'à atteindre ces ruines. Nahiri leva alors les bras, impatiente de forger la roche qui l'entourait, impatiente de s'élever.

Mais elle était tellement concentrée sur son but qu’elle ne remarqua pas ce qui se passait plus bas. Naïve, elle s'était imaginé que la victoire sur les Eldrazi avait freiné le chaos de Zendikar, aussi ne perçut-elle pas les signes annonciateurs du Roulis.

On aurait dit des bulles dans la lave. Comme un monstre qui s'éveille, le phénomène s'amorça doucement et prit vite de l'ampleur jusqu'à devenir déchainé. Ce qui n'était qu'un murmure se transforma en rugissement quand le Roulis fit trembler le sol, se propageant parmi les fines arêtes rocheuses et emplissant l'air d'une chaleur et de volutes de cendre si denses que Nahiri en eut le souffle coupé. Il y eut alors un fracas épouvantable et, sans prévenir, la saillie où elle se tenait vola en éclats, précipitant Nahiri vers le magma.

« Non, lâcha-t-elle dans sa chute. NON !» En tant que maîtresse de la lithomancie et gardienne de ce plan, il était inimaginable qu'elle soit vaincue par un banal séisme. Dans un mouvement élégant, elle ouvrit les bras pour faire appel à la roche, qui était une extension d'elle-même, et la roche répondit à son appel. Sa chute ralentit alors et la Planeswalker se mit à flotter dans l'air. Elle porta son attention sur le tourbillon chaotique de magma et de pierre qui bouillonnait plus bas et plia les éléments à sa volonté. SA volonté, pas celle du Roulis. Elle concentra toute la puissance et l'énergie brute qui l'entouraient afin de s'en servir pour créer ce dont elle avait besoin. Grâce à sa lithomancie et avec les gestes gracieux d'une danseuse, elle entrelaça des ruisseaux de lave avec des pierres et quelques hèdrons. De quelques revers du poignet, elle commença à faire s'élever un pilier. Restant en lévitation au-dessus de cette colonne qui ne cessait de prendre de la hauteur, Nahiri l'accompagna jusqu'à ce que le Roulis stoppe soudainement.

Ce n'est qu'à cet instant que la Planeswalker se posa au sommet de sa création, désormais très proche du Fort céleste. Souriante, elle baissa les yeux vers le sol traitre qu'elle surplombait.

« J'ai gagné », souffla-t-elle en tentant de tirer de la satisfaction d'une victoire qui, pourtant, lui semblait bien amère. En effet, le Roulis était symptomatique du mal profond qui rongeait Zendikar et que Nahiri avait contribué à répandre par inadvertance.

Ces derniers temps, la culpabilité que lui inspiraient ses erreurs était venue la hanter.

La roche la prévenait toujours quand un autre Planeswalker se trouvait à proximité, pourtant, Nahiri ne se retourna pas quand elle perçut son avertissement. Quelqu'un se tenait derrière elle, sur ce pilier perçant le ciel.

« Akoum est toujours aussi splendide . . . et toujours aussi imprévisible », dit Nissa, avançant vers Nahiri, bâton en main, avant de baisser le regard vers le lac de lave.

« Rien que je ne puisse gérer », répondit la lithomancienne. Elle n'était pas certaine que cela soit vrai, mais il n'était pas question qu'elle l'admette à haute voix.

« Ce n'est pas ça. Je . . . Cet endroit . . . », balbutia Nissa. Nahiri leva un sourcil agacé alors que la petite elfe bataillait pour trouver ses mots. Finalement, celle-ci prit une profonde inspiration et déclara : « Ce que je veux dire, c'est que j'ai grandi avec le Roulis. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut dompter. »

« C'est que tu ne me connais pas », répliqua Nahiri avec une pointe de colère.

L'elfe eut un geste d'apaisement. « Je ne voulais pas te vexer. Je t'ai observée pendant le combat contre Nicol Bolas et j'ai vu comment tu commandais à la roche. Tu étais extraordinaire. »

« Ainsi, tu étais là ? » demanda Nahiri, adoucie par ce compliment. « Oh oui ! L’arbre. Je m'en souviens. » Gênée, Nissa rougit, se rappelant que cette rencontre ne s'était pas bien terminée pour l'arbre ancestral de Ravnica.

Nahiri reporta son attention sur le Fort céleste. « Il y a quelques batailles que je préfère ne plus jamais avoir à mener. »

« Bien sûr, approuva l'elfe. Et il y en a certaines qu'il est encore indispensable de livrer. » Elle semblait observer avec calme Akoum qui s'étendait sous leurs yeux, vaste et tumultueux, mais sa voix était chargée d'émotion. « Pourquoi m'as-tu demandé de venir, Nahiri ? »

« Quand j'étais jeune, cette terre était paisible. Ceci ne se produisait jamais. », rappela la lithomancienne avec un air de dégoût en désignant le sol. Loin en dessous des deux femmes, des bulles s'échappaient à nouveau de la lave, annonçant un nouveau tremblement de terre dû au Roulis. « Les dégâts que les Eldrazi ont causés sur ce plan sont incalculables. »

Nahiri ressentit à nouveau la culpabilité lui tarauder le ventre. Elle n'aurait jamais dû écouter Ugin et Sorin. Il aurait mieux valu qu'elle trouve un autre plan pour y emprisonner les Eldrazi des millénaires plus tôt.

« Oui, confirma Nissa. Je peux sentir la douleur de Zendikar. Elle me désespère. » L'elfe observait quelque chose au loin, mais les traits de son visage étaient chargés de chagrin.

« J'ai peut-être une solution, annonça Nahiri, désignant le Fort céleste d'un hochement de tête. Quelque chose qui guérira Zendikar. »

Nissa cilla. « Vraiment ? s'étonna-t-elle. Pardonne-moi, mais tu n'es pas quelqu'un de connu pour ses talents de guérisseur. Après ce que tu as fait sur Innistrad . . . »

Nahiri la toisa d'un regard sévère. « Dit la personne qui a libéré les Eldrazi. »

« Je n'ai pas... »

L'elfe se mit à bredouiller, mais Nahiri l'arrêta d'un geste de la main.

« Nous avons toutes deux fait des choses qui ont eues de graves répercussions. Tâchons d'en réparer une partie. »

Nissa rougit et approuva de la tête. « Pourquoi maintenant ? Je veux dire... Tu es assez âgée. . . . »

Pour me souvenir de l'époque où ce Fort céleste a été construit, pensa Nahiri.

Après une hésitation, elle répondit : « J'ai beau avoir voyagé très loin et avoir vécu très longtemps, c'est ici que je me suis toujours sentie . . . que je me sens toujours . . . »

« Chez toi. » conclut Nissa d'une voix douce.

« Exactement. » approuva Nahiri dans un demi-sourire. Elle pointa alors du doigt le Fort céleste. « Les réponses que nous cherchons sont à l'intérieur, fit-elle avant d'ajouter, d'un air espiègle : On fait la course jusqu'au sommet ? Que la meilleure Zendiraki gagne ! »

Sa compagne ne répondit pas mais esquissa un léger sourire avant de faire un geste des deux mains. Aussitôt, des lianes épaisses surgirent, filant vers le Fort céleste presque trop rapidement pour qu'il soit possible de les suivre du regard.

Cependant, Nahiri fut encore plus rapide.

Rapide comme l’éclair, elle se servit de sa lithomancie pour créer un escalier sur laquelle elle élança, ajoutant de nouvelles marches de pierre à mesure qu’elle les grimpait, un sourire exalté sur les lèvres. Elle jeta un coup d'œil derrière elle, constata que Nissa luttait pour la suivre mais que l'écart se creusait. Elle éclata de rire. Dans cet endroit où la roche dominait, les plantes étaient dépassées.

Il était rare que Nahiri commette des erreurs et elle ne les répétait jamais. C'était là le bénéfice que lui apportaient des millénaires d'expérience. Mais le Roulis, ce satané Roulis . . .

Le sol trembla de nouveau. Très vite, les vibrations devinrent assourdissantes et gagnèrent en puissance jusqu'à ce que l'escalier de Nahiri se fissure sous ses pas. Elle accéléra, smais elle n’était pas assez rapide. Les marches s'effondrèrent soudainement et la Planeswalker chuta encore une fois.

Elle se concentra alors sur la roche, bien décidée à triompher du Roulis comme elle l'avait fait précédemment, quand quelque chose l'agrippa par le buste et interrompit sa chute.

« Je te tiens », murmura Nissa, tendant une main vers elle tandis que l'autre restait fermement crispée sur son bâton. Nahiri constata qu'elle venait d'être sauvée par une liane.

Exaspérée, elle parvint pourtant à n'en rien laisser paraître tandis que la plante de Nissa lui faisait rejoindre avec délicatesse une échelle de branchages improvisée.

« Merci. », lâcha-t-elle, évitant de croiser le regard de l'elfe.

« Tu veux remettre ça ? demanda cette dernière tout en observant ses mains. Que la meilleure Zendikari gagne ? »

« Non. Contentons-nous d'avancer », répondit la lithomancienne, une pointe de colère dans la voix.

Elles poursuivirent leur ascension en silence, Nahiri veillant à contenir la culpabilité qui l'étreignait davantage à chaque pas.

Cela faisait trop longtemps qu'elle avait négligé ce plan qui était pourtant le sien.

Nissa of Shadowed Boughs
Nissa des branches enténébrées | Illustration par : Yongjae Choi

La première pensée qui vint à l'esprit de Nissa quand elles atteignirent enfin le Fort céleste fut : Ouah ! Bien que détériorée, laissée à l'abandon et oubliée durant des siècles, la forteresse flottante restait encore d'une beauté époustouflante. Tout autour d'elle, Nissa pouvait voir de hauts piliers soutenant de grandes voûtes, des vestiges de plafonds décorés aux motifs finement ouvragés et des sols dont les mosaïques élaborées formaient des images. Certes, il y avait aussi des rochers flottants, des murs délabrés et des sections en ruine, mais il était clair pour Nissa que cet endroit avait été à une époque l'un des chefs-d'œuvre d'une civilisation.

Cet émerveillement céda bientôt la place à un autre sentiment : il va nous falloir des années pour trouver quoi que ce soit ici. Maintenant qu'elles étaient arrivées, Nissa réalisait à quel point le Fort céleste était vaste. Elles se trouvaient dans une sorte d'ancienne cour et l'elfe pouvait déjà dénombrer une douzaine de portes voûtées s'ouvrant sur des passages qui menaient vers l'intérieur de la forteresse.

« Ils devaient être des milliers à vivre ici, » dit-elle.

« Des dizaines de milliers, plutôt, » rectifia Nahiri en s'approchant d'elle.

Nissa hésita, craignant que la question qu'elle souhaitait poser irrite Nahiri et réduise à néant toute chance de créer un lien avec cette kor vénérable, d'autant plus que l’elfe ne se considérait pas comme particulièrement douée pour se lier aux autres. Il lui semblait que, plus elle tentait de se rapprocher de quelqu'un, plus elle aggravait les choses. Si seulement elle avait été comme Gideon : portée par une confiance calme et un charme assuré.

Et donc, que ferait Gideon en pareil cas ? se demanda-t-elle. Prends exemple sur sa manière d'agir si tu veux...

ressembler davantage à ce qu'il était. Cette pensée réveilla le souvenir douloureux de sa mort qui la frappa comme une vague glacée.

Gideon, lui, n'hésiterait pas.

Nissa prit donc une profonde inspiration : « Nahiri, comment allons-nous trouver ce dont nous avons besoin dans un endroit aussi gigantesque ? »

La kor eut un sourire amusé. « En se mettant à chercher sans perdre de temps. » À ces mots, elle commença à avancer, sautant avec grâce par-dessus les crevasses et les endroits où il ne restait plus qu'un trou béant sur le vide.

« Et que cherchons-nous, exactement ? » s'enquit Nissa en forçant l'allure pour la rattraper.

Nahiri hésita : « Je le saurai quand je le verrai. »

Le cœur de Nissa se serra. « Tu veux dire que tu ne le sais pas ? »

Nahiri ouvrit la bouche pour répondre, mais le Roulis, tenace, ne lui en laissa pas l'occasion.

De nouvelles vagues sismiques firent trembler le Fort céleste. Alors qu'autour d'elle des pierres hors d'âge commençaient à bouger et à se fendre, Nissa recula avec hâte et brandit son bâton, s'apprêtant à créer un filet de lianes qui les mettrait en sécurité, elle et Nahiri.

Mais, encore une fois, cette dernière avait déjà pris l'initiative.

Écartant les bras, elle semblait retenir toute la citadelle par la seule force de sa volonté, même si Nissa savait que c'était surtout sa lithomancie qui était à l’œuvre.

Dès que le fracas cessa, Nahiri se renfrogna, comme si le Roulis était une attaque personnelle contre elle.

« Je ne sais pas exactement ce que nous cherchons, reprit-elle d'une voix teintée de colère, avançant à grandes enjambées. Les anciens kor ne se sont pas montrés parfaitement précis dans la rédaction de leurs textes. » À peine eut-elle fini sa phrase qu'elle s'immobilisa au milieu de la grande mosaïque qui marquait le centre de la cour. Elle s'accroupit et posa une main à plat sur le sol. « Les pierres devraient pouvoir nous en dire davantage. » Nahiri ferma alors les yeux et Nissa attendit, ne sachant que faire. De là où elle se trouvait, elle ne pouvait pas dire ce que représentait la mosaïque.

Jace l'aurait compris, lui, songea-t-elle avant de chasser cette pensée. Elle se refusait à penser à Jace ou à la bataille contre Nicol Bolas et ce qui en avait coûté à Ravnica ou encore à la déliquescence des Sentinelles, à la mort de Gideon ou à Chandra.

Surtout pas à Chandra.

Au bout d'une minute, Nahiri rouvrit les yeux et se releva. « Le plus intéressant est caché au coeur de la forteresse. » annonça-t-elle avec un sourire entendu. Elle désigna alors du doigt une entrée particulièrement sombre et peu engageante. « Voilà qui me semble prometteur pour débuter nos recherches. En route. »

« Comment saurons-nous si nous sommes sur la bonne piste ? »" Maintenant que Nahiri s'était déplacée, Nissa comprit que la mosaïque représentait un soleil dont les rayons irradiait depuis le centre... ou tout du moins quelque chose qui ressemblait à un soleil.

Déjà loin devant, Nahiri se retourna pour lui répondre : « Nous le saurons si quelque chose tente de nous bloquer le passage. »

Nissa s'arrêta, le cœur battant. Cette expédition lui apparaissait soudain comme une très mauvaise idée. Et si, dans sa volonté d'aider Nahiri, elle ne parvenait qu'à infliger de nouvelles souffrance à Zendikar, répétant ainsi une de ses nombreuses erreurs passées ? Elle se retrouvait à nouveau à suivre les directives de quelqu'un d'autre. Quand parviendrait-elle à changer cela ?

Que ferait Gideon en pareil cas ?

« Il ferait tout son possible pour aider, murmura-t-elle pour elle-même. Mais il ne suivrait pas Nahiri aveuglément. »

Zendikar était son plan natal. C'était son foyer, plus que Ravnica ou tout autre plan. Sa place était ici et elle était la voix de l'âme du plan. Il était de sa responsabilité de le défendre, ainsi que tous les êtres vivants qui s'y trouvaient.

Alors, elle prit une profonde inspiration, resserra sa prise autour de son bâton et suivit Nahiri.


Depuis l'extérieur, l'ancestral Fort céleste avait l'apparence d'une construction peu élevée et étendue, comme un archipel de pierre flottant en plein ciel. De l'intérieur, il paraissait menaçant et d'une profondeur insondable. Nahiri gardait une main sur le mur du passage qui s'enfonçait vers les soubassements de la forteresse. Parfois, les deux femmes devaient descendre des marches et occasionnellement, le mur s'ouvrait sur d'autres passages menant vers l'inconnu.

Mais Nahiri refusait de succomber aux tentations du Fort céleste. Sous ses doigts, les pierres lui murmurait la présence d'une grande puissance cachée au plus profond des entrailles de l'édifice et la lithomancienne voulait être celle qui la découvrirait et se l'approprierait. Derrière elle, Nissa se déplaçait dans un silence presque total, fidèle à ses habitudes d'enfant de la forêt. De temps à autre, son bâton heurtait une pierre ou elle poussait une exclamation de surprise quand un filet de lumière parvenait à se glisser dans un interstice et éclairait ce qui les entourait.

Elles continuèrent à descendre jusqu'à atteindre les grandes salles où, jadis, les kor venaient par milliers pour faire montrer leur richesse et leurs talents artistiques. Des milliers d'années plus tard, ces salles reflétaient encore tout leur savoir-faire. Littéralement. Les mosaïques reflétant les quelques rayons du soleil qui les atteignaient brillaient comme autant de pierres précieuses. Les plafonds atteignaient une hauteur incroyable et les gravures des piliers étaient aussi fines que complexes.

Oui, c'est vraiment magnifique, reconnut Nahiri en silence. Toutefois, c'était également une douloureuse évocation de toutes les pertes que ce plan avait subies. Plus précisément, alors que le Roulis continuait de faire trembler l'ancienne forteresse dont elles visitaient les profondeurs, c'était là un rappel sempiternel et usant que Nahiri, pourtant gardienne de Zendikar, avait failli à protéger son monde.

Par conséquent, celle-ci ne s'attarda pas à examiner ces grandes salles et leurs splendides piliers sculptés et poursuivit son chemin, le regard fixé devant elle.

Le passage se termina de manière abrupte devant deux grandes portes qui s'étaient effondrées.

« Voilà qui ressemble fort à une impasse », commenta Nissa, s'approchant d'une porte pour y poser la main.

« Peut-être pour toi, répondit Nahiri en se campant sur ses deux pieds. Recule. »

D'un geste puissant, la lithomancienne claqua des mains dans unbruit sec et les deux énormes battants de porte s'écartèrent brusquement pour aller percuter les murs de pierres adjacents.

« En avant », ordonna Nahiri. Elle s'avançait vers le seuil quand les murmures affolés des pierres lui parvinrent et que leur nervosité communicative la gagna. Au-delà de l'entrée, on ne pouvait distinguer que d'impénétrables ténèbres, recélant d'innombrables mystères.

Mais, pour Nahiri, il était hors de question de s'arrêter, plus maintenant.

« Attends ! s'écria Nissa, derrière elle. Il y a un fé... »

Quelque chose de vif et puissant frappa Nahiri de plein fouet et la plaqua contre le mur. La lithomancienne lâcha un grognement mais, immédiatement, ordonna au mur de pierre se trouvant derrière elle de frapper en retour.

Il obéit, sous la forme d'une colonne qui, comme une masse de combat aux piquants acérés, percuta ce qui retenait Nahiri, forçant l'agresseur à la lâcher dans un hurlement. La Planeswalker se dégagea en roulant sur le côté avant de se relever dans un mouvement fluide, poings serrés et mâchoires crispées. Cette fois, elle était en colère.

D'une simple pensée, elle invoqua sept épées dont les lames chauffées au rouge semblaient à peine sortir de la forge. Flottant autour de leur créatrice, elles l'enveloppaient d'un halo démoniaque et éclairaient chichement son agresseur.

Devant elle, furieux et se relevant avec peine, se trouvait le félinar le plus imposant qu'elle avait jamais vu.

Son corps imberbe était recouvert de protubérances tranchantes et sa ramure massive se courbait vers l'arrière de sa tête. Ses serres cliquetaient alors qu'il se déplaçait latéralement face à elle, la salive dégoulinant le long de ses canines colossales à l'idée du festin de viande fraîche qui l'attendait.

« Tu peux rêver », grommela Nahiri, lançant les sept épées droit vers le cœur de la créature. Sous l'impact, le félidar fit une roulade arrière, mais, entre ses pattes et le blindage que constituait ses protubérances, il avait réussi à dévier la majeure partie de l'attaque.

Il gronda et, avec une rapidité inouïe, plongea vers Nahiri, la gueule grande ouverte.

Mais, avant d'atteindre sa proie, le fauve s'immobilisa en plein saut. Il fallu un instant à Nahiri pour réaliser que Nissa se trouvait entre elle et l'immonde bête, la faisant reculer avec plus de force qu'elle ne l'en aurait cru capable.

« Ça, jamais de la vie », grogna Nissa tandis que des branches couraient sur le corps du félidar pour l'emprisonner. Malgré cela, le monstre se débattit et se redressa, agitant en tout sens ses énormes pattes. L'une d'entre elle frappa Nissa à l'épaule. Poussant un cri, la petite elfe décolla et alla s'écraser plus loin dans un bruit sourd.

Toutefois, elle avait offert à Nahiri le temps nécessaire pour fabriquer des chaînes de pierre et capturer le félidar furieux, mais momentanément distrait. Dans un cri de rage, la lithomancienne ramena brusquement son bras en arrière et les chaînes de pierre se contractèrent autour du monstre, le clouant au sol.

« Voilà pour toi », marmonna-t-elle en se penchant en avant, doigts écartés. Derrière elle, sept nouvelles lames rougeoyantes firent leur apparition. Affichant un sourire mauvais et d'un simple geste des doigts,Nahiri plongea les sept armes brûlantes dans le corps du félidar en prenant soin, cette fois-ci, d'atteindre ses points faibles.

La créature poussa un ultime hurlement, long et effrayant, puis son corps devint inerte.

Nahiri se dirigea vers Nissa et lui tendit la main pour l'aider à se relever.

« On aurait dit que ce félidar nous attendait », dit l'elfe en se massant l'épaule.

« C'était probablement le cas, répondit Nahiri, créant une nouvelle épée à la lame incandescente. Il gardait quelque chose. » Elle sourit et envoya l'épée en éclaireur dans le couloir obscur qui s'ouvrait devant elles. « Allons découvrir de quoi il s'agit. »


Alors qu'elles poursuivaient leur exploration du Fort céleste, l'impression désagréable qu'elles n'étaient pas sur la bonne piste ne quittait pas Nissa. Même les paroles rassurantes de Nahiri n'avaient pas réussi à l'en dissuader. Elle percevait le bourdonnement émis par la force vitale du plan et lui aussi lui paraissait indécis. Ou était-ce son humeur qui influait sur sa perception ?

Au moins, elles ne croisèrent pas d'autre félidar affamé en chemin.

Le couloir sombre qu'elles suivaient continuait de s'enfoncer dans les souterrains de la forteresse. De temps à autre, le Roulis se manifestait et rendait leurs pas incertains.

Puis il finit par disparaître.

Le Fort céleste révéla bientôt une salle caverneuse où se trouvaient des arches couvertes de tesselles dorées. Longues et étroites, elles faisaient office de passerelles et leur disposition donnait à l'ensemble l'allure d'une toile d'araignée. Le vide qu'enjambaient ces ponceaux était d'une profondeur insondable, même si, de loin en loin, quelques rayons de lumière traçaient des angles aigus à travers le gouffre. Il régnait une odeur de renfermé et de moisissure, même si, à la grande satisfaction de Nissa, des fougères et de la mousse avaient poussé dans certains recoins.

Un sourire aux lèvres, l'elfe s'approcha de quelques fougères qui formaient un massif poussant de manière inattendue, à l'écart. Elle se réjouissait de trouver cet aspect de Zendikar qu'elle connaissait et appréciait, même au plus profond cette étrange place-forte kor abandonnée.

À l'inverse, Nahiri faisait la moue, clairement indécise sur la direction à prendre. Sans doute parce qu'il ne s'agit plus d'avancer en ligne droite, comprit Nissa. Comme elle l'avait fait auparavant, la lithomancienne s'accroupit et posa une main sur le sol en fermant les yeux. Elle conserva cette position durant de longs instants, avant de se relever, perplexe. « Les pierres ne me disent pas dans quelle direction aller. »

« Comment cela se fait-il ? » lui demanda Nissa. Elle n'aurait jamais cru que les pierres puissent se soustraire à une requête de Nahiri.

En guise de réponse, celle-ci ne put que hausser les épaules. « Nous ne sommes plus très loin, nous pourrions tout aussi bien choisir un passage au hasard. »

Nissa hésita. Selon elle, ce n'était vraiment pas la bonne solution.

Que ferait Gideon en pareil cas ?

« Non », décréta Nissa d'un ton calme.

« Je te demande pardon ? » fit Nahiri en se tournant vers elle, une lueur de surprise dans le regard.

« Un instant... »

À son tour, Nissa s'accroupit au plus près d'une des fougères. Ses feuilles était aussi grandes que la Planeswalker, mais ses fleurs bleues étaient minuscules et délicates.

« Comment des plantes peuvent-elles pousser ici ? » demanda Nahiri en la rejoignant.

« Tu serais étonnée du nombre de choses qui parviennent à s'épanouir dans les pires endroits de ce plan. » lui répondit l'elfe avec un sourire.

« Comment... » reprit Nahiri, mais Nissa lui fit signe de se taire. Elle posa une main sur les plus hautes feuilles de la fougère, comme le ferait une mère sur la tête de son enfant, puis ferma les yeux. Sous ses doigts, elle sentit la vie ainsi que la lutte que menait la plante et sa fierté à survivre dans cet endroit inhospitalier. Cette force et cette impétuosité firent sourire Nissa et elle fit appel à ces qualités.

Elle entendit l'exclamation surprise de Nahiri à l'instant où l'élémental émergea de la plante pour prendre vie. C'était un être de grande taille, deux fois plus haut que sa créatrice et dont le corps vert semblait palpiter de force vitale. Sa tête était une masse de feuillage et de petites chaînes de fleurs bleues entouraient ses membres tout comme son cou.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda Nahiri, reculant d'un pas.

« Un ami » lui répondit l'elfe tandis que l'élémental s'agenouillait pour que leurs regards se retrouvent pratiquement au même niveau. Elle n'avait aucune intention d'expliquer qu'avant qu'elle devienne une Planeswalker et qu'elle rejoigne les Sentinelles, ces créatures avaient été les premières à l'accepter telle qu'elle était.

Nissa prit alors la main à six doigts de l'élémental dans la sienne, vit dans son regard tout l'amour qu'il lui portait et, pour la première fois depuis longtemps, ressentit un sentiment d'appartenance.

« Il nous faut trouver le cœur du Fort céleste, expliqua-t-elle à sa création. Peux-tu nous y aider ? »

L'élémental cligna lentement des yeux et, dans une sorte de grognement, se releva de toute son impressionnante hauteur puis commença à marcher sans lâcher la main de Nissa.

« En route ! » déclara cette dernière par-dessus son épaule. Du coin de l’œil, elle entraperçut Nahiri qui les regardait bouche bée et eut du mal à réprimer un éclat de rire.

L'élémental de fougère les mena à travers le labyrinthe de passerelles, ne s'arrêtant qu'un instant quand le Roulis les frappa à nouveau et que Nahiri dû faire usage de son pouvoir pour éviter que les arches ne se brisent. La créature n'hésitait jamais longtemps, comme si, parmi les ruines de cette forteresse, quelque chose l'appelait.

Au bout d'un moment, le trio atteignit une petite plate-forme d'où partait un pont étroit menant à une entrée plongée dans le noir, plus loin. Nissa fit mine de le traverser, mais Nahiri la retint par le poignet.

« Attends, fit-elle en pointant l’index vers le plafond. Regarde. »

Nissa regarda vers l'endroit que lui indiquait la lithomancienne et découvrit un géopède géant suspendu par quelque force invisible. L'animal tortillait sa longue carapace dans le dispositif caché qui le retenait, offrant aux deux Planeswalkers une vue imprenable sur ses centaines de pattes qui s'agitaient dans le vide.

Un frisson parcourut l'échine de Nissa. Les géopèdes lui rappelaient trop les serpents. Pour elle, c'était un serpent avec des pattes en forme de petits serpents. « Tu as une idée de ce qui pourrait déclencher ce piège ? »

« Pas la moindre, répondit Nahiri. Fais passer ta fougère ambulante en premier. »

« Ne l'appelle pas comme ça », rétorqua sèchement Nissa. Pourquoi personne ne voulait comprendre que les élémentaux étaient des créatures vivantes et sensibles, qu'elles n'étaient pas de simples outils qu'on pouvait créer, utiliser et laisser mourir selon ses besoins ? Non, Nissa n'allait pas l'envoyer délibérément à la mort. Elle se tourna vers l'élémental, fit un geste du menton en direction du piège et lui demanda : « Peux-tu le désarmer ? »

L'élémental lui donna l'impression de douter, ses grands yeux marron regardant alternativement l'elfe et la créature qui s'agitait au plafond.

« Je ne le laisserai pas te faire du mal. » D'un geste de la main, Nissa projeta alors des lianes pour créer un filet sous le géopède. Avec précaution, l'élémental leva à son tour ses grandes mains de feuillage et frappa le ventre du géopède qui siffla et s'agita de plus belle.

Durant quelques instants, les liens invisibles qui retenait l'animal tinrent bon... puis, soudain, ils cédèrent, laissant choir l'énorme bestiole.

Mais, à la seconde où il tomba dans le filet de Nissa, celle-ci ferma le poing et les branchages se rétractèrent autour du monstre. D’un geste brusque, elle ramena le bras vers l'arrière et les lianes précipitèrent le géopède au sol dans un choc phénoménal. Poussant un cri perçant, la bête se débattit en tout sens avant de s'immobiliser et de mourir.

Nissa afficha un grand sourire en se disant : Voilà pour toi, serpent de pacotille !

Cependant, elle ne s'attendait pas à ce que Nahiri frappe le cadavre avec un poing de pierre et, comme son élémental, elle sursauta, surprise.

« Quoi ? lui lança la lithomancienne en souriant. Ici, on est sur Zendikar et tout ce qui est né sur ce plan est difficile à tuer. »

Dans un premier temps, Nissa eut envie de lui dire qu'elle avait tort. Elle ne pouvait pas s'empêcher de penser à son premier foyer sur Bala Ged et au jour où sa tribu et tout ce qu'elle connaissait avait été si facilement anéanti par les Eldrazi.

Mais elle ne tarda pas à comprendre que Nahiri parlait d'elles, les deux Planeswalkers de Zendikar.

Alors Nissa s'autorisa à sourire, se disant que, peut-être, elles allaient réussir à purifier ce plan à elles deux. « C'est vrai. Allons prendre ce cœur du Fort céleste. »


Inscription of Insight
Inscription de perspicactité | Illustration par : Zoltan Boros

Le cœur du Fort céleste était étincelant. D'anciennes runes couvraient chaque surface et le moindre centimètre carré des murs de pierre, mais aussi du sol et des plafonds. Ces inscriptions rayonnaient d'une lumière dorée qui palpita au rythme des pas des deux Planeswalkers quand elles pénètrèrent dans la salle. L'élémental de Nissa (ou « le monstre de fougères » selon Nahiri) avançait avec peine derrière elles.

Mais ce n'était pas les runes qui monopolisaient l'attention de la lithomancienne. Celle-ci gardait le regard fixé sur une courte colonne se dressant au milieu de la pièce, le cœur du cœur de la forteresse, car, en son centre, se trouvait une petite tesselle qui brillait comme une étoile.

« Qu'est-ce que c'est ? » demanda Nissa, plantée à côté d'elle.

Nahiri se contenta de sourire. Voilà qui est prometteur. Très prometteur, même. Cette seule pensée eut pour effet de la remplir d'un espoir qu'elle n'avait plus ressenti depuis très longtemps. « C'est une clé » finit-elle par répondre.

« Une clé ? Pour ouvrir quoi ? »

« Elle sert à libérer le grand pouvoir que nous cherchons. »

Nissa fronça les sourcils. « J'avais cru t'entendre dire que nous trouverions ici de quoi guérir Zendikar. »

« J'ai dit que les anciens textes n'étaient pas toujours très clairs, précisa sèchement Nahiri. Mais l'objet que nous cherchons est à la fois puissant et dangereux. Il s'agit . . . d'un orbe. Il porte un nom qu'on pourrait vaguement traduire par cœur de lithoforme, et c'est le dernier qui existe encore. »

L'élémental de fougère changea de position, comme s'il était gêné visiblement troublé, et Nissa afficha clairement son scepticisme. « Comment le sais-tu ? » demanda-t-elle.

« C'est ce qui est écrit », répondit l'autre, approchant du support. Alors qu'elle avançait, les runes se mirent à étinceler avec plus d'intensité, comme pour l'attirer. « C'est écrit dans tout ce qui nous entoure. »

Nissa la suivit. « Tu veux dire que tu sais lire les runes ? »

« Bien entendu. Je suis une ancienne kor."

« Oh. C’est vrai. » Rougissant, Nissa retourna auprès de la créature de fougères tandis que Nahiri continuait d'avancer vers son but. Elle entendit l'elfe murmurer « Ne t'éloigne pas de moi » à leur compagnon.

Quand elle arriva au pied du support, les runes gravées tout autour s'illuminèrent une fois, puis s'estompèrent. Devant elle, la clé brillait intensément, comme si elle lui souhaitait la bienvenue, mais la lithomancienne préféra ne pas s'en emparer immédiatement. Au lieu de cela, elle posa les deux mains sur le marbre froid, de part et d'autre de la clé puis écouta les pierres et évalua leur puissance, à la recherche de pièges éventuels.

Elle n'en perçut aucun.

Alors, calmement, elle tendit la main vers la clé et la prit.

Dans sa paume, l'objet brilla davantage, la saluant comme s'il s'était agit d'une amie retrouvée après une longue absence.

« Bien ! Maintenant que nous avons la clé, j'imagine qu'il nous faut trouver la serrure », fit Nissa.

« En effet, confirma Nahiri, perdue dans ses pensées. Les runes parlent de Murasa et d'un Fort céleste qui se trouve là-bas. »

« Il ne faudrait surtout pas que ce soit simple, n'est-ce pas ? pesta Nissa en soupirant. Et qu'est-ce que les runes disent d'autre ? »

« Qu'une fraction du pouvoir de l'orbe se trouve dans cette pièce, mais aussi dans cet objet, répondit la lithomancienne, lui montrant la clé. « Je... »

Elle s'interrompit. Elle ressentit à nouveau le grondement du Roulis. Elle n'avait cessé d'y prêter attention, restant en contact avec le terrain même si elle se trouvait à des kilomètres au-dessus de lui. Elle avait bien l'intention d'apprendre à prédire ces épisodes imprévisibles.

Nahiri serra les dents. Le Roulis, ce satané Roulis.

Vu l’expression de Nissa, elle comprit que l'elfe l'avait senti, elle aussi. « Montre-moi », demanda Nissa.

Alors, Nahiri prononça les mots d'un langage ancien qu'elle n'avait plus utilisé depuis des millénaires. Elle sentit le pouvoir se concentrer sous ses pieds puis répondre à son appel. Puis elle libéra toute cette puissance fraîchement invoquée en direction de la terre qui ondulait sous les assauts du Roulis.

Il y eut un éclair de lumière et Nahiri se couvrit les yeux. Toutefois, à des kilomètres plus bas, le Roulis hésita puis, comme un monstre dont le cœur aurait été percé d'une lance, qu'il trembla une dernière fois avant de s’interrompre. Elle fut soudain entourée de bruits de frottement et de crissements. Elle sentit que le Fort céleste était en train de se reconstruire, même s'il ne pouvait pas le faire complètement, car les runes ne renfermaient pas la puissance nécessaire. Cependant, cette ancienne forteresse en ruine se reconstruisait.

Un sentiment de bonheur envahit Nahiri et elle serra la clé contre sa poitrine. Elle l'avait trouvé ! Elle avait trouvé le moyen de guérir Zendikar.

À cet instant, derrière elle, l'homme-fougère poussa un hurlement.


« Non ! » cria Nissa. Elle sentit la douleur qui étreignait l'élémental avant même de comprendre ce qu'il se passait, de constater que ses membres verdoyants fanaient et se flétrissaient, de l'entendre pousser un cri à vous briser le cœur et de voir s'éteindre ses yeux brillants et de le voir tomber en cendres.

Nissa fit appel à son pouvoir et tenta d'arracher l'élémental à la mort, sans y parvenir. L'instant d'après, elle ne tenait plus qu'une poignée de cendres. « Qu'est-ce que tu as fait ? » hurla-t-elle à l'attention de Nahiri.

« Comment cela ? » s'étonna la lithomancienne en se retournant. Nissa vit alors qu'elle tenait la clé serrée contre sa poitrine et qu'elle souriait comme si elle venait de remporter une victoire. « La clé a mis fin au Roulis, voilà tout. »

« Tu as assassiné cet élémental ! »

« Quoi ? Ta plante ? »

Ma famille ! faillit rétorquer Nissa. Une partie de Zendikar. Dans la mesure où les élémentaux étaient Zendikar, si endiguer le Roulis devait forcément se traduire par leur mort, alors Zendikar courait un danger mortel. Nissa fixa les cendres qui recouvraient ses mains, sentant la colère et le chagrin monter en elle Après cette nouvelle erreur.

Après toutes ses erreurs.

Que ferait Gideon en pareil cas ?

« Il ne permettrait pas que cela continue. » marmonna-t-elle pour elle-même en se relevant et en redressant les épaules.

« Quoi ? » répéta Nahiri, interloquée.

« C'est ça, ta solution ? » lui lança l’animiste.

Elle ne criait plus, mais sa voix était habitée par une colère froide qui poussa Nahiri à ne pas bouger d'un pouce.

 

« Regarde autour de toi. Ce Fort céleste se consolide. À la surface, le Roulis s'est arrêté et le terrain reste immobile. Cela signifie que les gens vont pouvoir rebâtir ici ! » expliqua la lithomancienne en désignant d'un geste large les réparations qui se poursuivaient dans la forteresse.

« Oui, mais c'est au détriment de la vie de Zendikar », répliqua Nissa. Elle étendit alors sa conscience en direction des plantes et de la mousse qui poussaient dans les recoins et les interstices des murs du Fort céleste, mais aucune d'entre elles ne lui répondit. L'elfe comprit que tout ce qui avait vécu au sein de cette forteresse en ruines était désormais mort.

« Tu ignores à quoi pouvait ressembler Zendikar, poursuivit Nahiri d'un ton sec cachant mal son irritation. Tu ne sais pas à quel point les gens qui l'habitaient et les villes qui s'y trouvaient étaient éblouissants. »

« Et toi, tu ne vois pas Zendikar tel qu'il est aujourd'hui. C'est encore très beau, Nahiri, dit l'elfe en tendant la main. Donne-moi la clé. »

Nahiri ne répondit rien. Au lieu de ça, elle serra les dents, se mit en position et écarta les bras.

Nissa ne réfléchit pas. Par pur réflexe, elle esquiva les piliers qui surgirent soudainement du sol et l'évitèrent de justesse. Instinctivement, elle créa une gigantesque masse de lianes pour se protéger des épées de pierre qui fonçaient vers elle. Elle ordonna à ses lianes de se refermer autour des chevilles de Nahiri pour la jeter au sol.

La lithomancienne s’écroula avec un grognement et un juron. Mais, avant que Nissa puisse lancer une nouvelle attaque, Nahiri dressa un mur de pierre. Malgré la création de ronces épaisses comme des troncs d’arbre, l’elfe ne parvint pas à le franchir. Ses plantes frappèrent la roche, encore et encore, mais sans résultat.

Au bout de quelques minutes, le mur se transforma en verre, révélant une Nahiri contusionnée et à bout de souffle.

« Il m'est impossible de rester sans rien faire pendant que ce plan s'autodétruit ! s'écria la lithomancienne. Je suis la gardienne de Zendikar ! »

Nissa la regarda et comprit alors qu'elle avait été stupide d'espérer que cette personne rendue indifférente par une vie aussi longue aurait pu l'aider à sauver son plan d'origine. « Tout comme moi ! »

Que ferait Gideon en pareil cas ?

Il trouverait de l'aide.

Nissa se transplana donc loin du Fort céleste.


Jace, Mirror Mage
Jace, mage du miroir | Illustration par : Tyler Jacobson

Ravnica, le plan des cités. En fait une cité gigantesque recouvrant le monde dans son intégralité. Nissa appréciait la beauté de cet endroit : ses élégantes tours flottantes, ses rues pavées de marbre, ses arbres aux couleurs d'automne contrastant avec le gris du ciel. Elle en admirait la beauté tout en se souvenant de ses rues déchirées par la guerre, ou encore ce qui avait conduit à la chute de l'esprit de Vitu-Ghazi.

Persuadée qu'il valait mieux qu'on ne la reconnaisse pas, elle traversa d'un pas vif les rues qui la séparait de la demeure de Jace.

Le garde en faction à la porte la mena au sanctuaire du propriétaire des lieux, sans plus de cérémonie qu'une révérence polie accompagnée d'un regard noir. Elle se dit que l'animosité que lui témoignaient les citoyens de Ravnica était bien méritée. Pourtant, elle se sentait blessée.

Chandra avait peut-être raison. Peut-être n'était-elle rien d'autre qu'une catastrophe ambulante.

Nissa se refusait de penser à Chandra, surtout pas maintenant, quand elle avait tant besoin de l'aide de Jace et des autres.

Le sanctuaire était envahi de livres, de parchemins et d'objets magiques dont la jeune elfe ignorait le nom. Malgré la lumière qui entrait par de hautes fenêtres en forme d'ogive, certains recoins restaient dans l'obscurité. Il fallu quelques instants à Nissa pour repérer Jace. Il parcourait un ouvrage, perché sur une échelle posée contre le mur le plus éloigné de l'endroit où elle se trouvait.

« Je suis à vous dans un instant. » lança-t-il machinalement.

Nissa n'ignorait pas qu'avec Jace, cet « instant » pouvait durer quelques secondes ou une heure, mais elle était trop nerveuse pour oser l'interrompre. Donc, elle patienta.

« Nissa ! » s'exclama Jace quand il l'aperçu enfin. « Pourquoi n'as-tu pas... Je veux dire... Je n'aurais jamais cru que... Enfin... Pourquoi ? fit-il avant de se taire et de redescendre de l'échelle. Je suis ravi de voir que tu vas bien. » Il lui tendit la main, mais, se rappelant qu'elle n'appréciait pas qu'on la touche, il se ravisa à la dernière seconde et lui offrit un large sourire en signe de bienvenue.

Cette attitude surprit Nissa. Elle s'attendait à ce qu'il soit encore furieux contre elle, comme tous les autres habitants de Ravnica, mais elle fut soulagée de constater qu'il était sincèrement content de la voir alors qu'il l'accompagnait jusqu'à une table proche.

« Viens t'asseoir, lui dit-il. Que puis-je faire pour toi ? »

Ne sachant pas vraiment par quoi commencer, Nissa se lança en annonçant tout de go : « Zendikar est en danger. »

« Les Eldrazi sont revenus ? » demanda Jace, inquiet.

« Non, non, répliqua Nissa. Absolument pas. Il s'agit de Nahiri. »

« Nahiri, répéta Jace en fronçant les sourcils. « L'autre gardienne de Zendikar ? »

« Exactement », souffla Nissa, soudain épuisée. Elle n'était pas sûre d'être capable de tout expliquer à Jace qui n'avait jamais été en lien avec une force vitale. « Elle tente de guérir le plan. »

« Oui, tu avais expliqué qu'elle demandait à te voir, mais je ne comprends pas. Le but de Nahiri est aussi le tien, non ? »

« Oui, mais il y a cet ancien orbe... »

« D'origine elfe ou kor ? »

« Kor, mais... »

Jace était déjà reparti vers les étagères de sa bibliothèque. « Je crois que j’ai un parchemin qui en parle... »

« Jace ! Écoute-moi ! ordonna-t-elle d'un ton plus brutal qu'elle ne l'aurait souhaité. Je t'en supplie ! »

Surpris, Jace s'immobilisa, revint s'asseoir et hocha de la tête. Cette petite victoire apporta une certaine fierté à Nissa, car, auparavant, Jace ne l'avait jamais écoutée. Peut-être que s'inspirer de la personnalité de Gideon portait enfin ses fruits.

Nissa lui raconta ce qui s'était passé dans le Fort-céleste en Akoum, rapporta ce que Nahiri lui avait dit au sujet du cœur de lithoforme et décrivit ce que la clé avait fait à l'élémental de fougère. Attentif, Jace l'écouta en silence. Alors qu'elle décrivait la mort de l'élémental, elle dût marquer une pause pour se calmer.

« Je sais que tu n'as aucune liaison avec les élémentaux, mais ils sont très importants à mes yeux, expliqua-t-elle. Ce qui ne veut pas dire que les Sentinelles ne le sont pas . . . » En prononçant ces paroles, elle baissa les yeux pour éviter le regard de Jace.

« Non, il est vrai que je ne comprends pas les élémentaux, reconnut Jace. Cependant, je sais à quel point ils sont importants pour toi. Comment pouvons-nous t'aider ? »

Nissa poussa un long soupir de soulagement alors que la gratitude l'envahit. Même si elle avait à maintes reprises ruiné des amitiés potentielles ou de simples relations, elle pouvait toujours compter sur Jace et les autres dès qu'elle avait besoin d'eux.

« Eh bien, je veux que Nahiri détruise le cœur de lithoforme quand elle le découvrira et je ne sais pas comment la convaincre de le faire, admit-elle en baissant un peu les épaules. Gideon me manque. Lui saurait comment raisonner une lithomancienne millénaire furieuse. »

Le visage de Jace était devenue une mosaïque complexe d'émotions diverses. « Il me manque, à moi aussi. »

« Que devrais-je faire, Jace ? Je ne pense pas être assez forte pour affronter Nahiri en combat singulier si cela s'avérait nécessaire. »

Jace croisa les doigts, pensivement. « Si nous amenions le cœur de lithoforme ici... »

« Non ! » s'exclama Nissa en quittant presque sa chaise. Jace l'observa, stupéfait, et, en toute honnêteté, la force que l'elfe avait mis dans sa voix la surprit tout autant. « Tu n'as pas vu les dégâts qu'il peut causer, Jace. »

« Certes, mais si nous pouvons l'étudier », dit le mage, se levant pour se diriger vers ses rayonnages de livres.

« Et qui envisages-tu de choisir comme sujets pour tes expériences ? » demanda Nissa, sentant l'inquiétude monter en elle. Elle n'avait plus son attention.

« Je soupçonne que le cœur de lithoforme canalise la puissance de Zendikar... »

« Jace ! »

« ... ce qui peut rendre cette puissance malléable... »

« Ce n'est pas aussi simple. »

« Peut-être que tout dépend de la personne qui s'en sert ? envisagea Jace en attrapant un parchemin sur un rayonnage. Voilà qui devrait... »

« Tu n'écoutes pas ! » s'écria Nissa, arrachant le document des mains de Jace avec une liane. Le mage recula, éberlué.

Nissa sentit la colère lui monter au visage tandis que son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine. La situation partait à vau-l'eau. Elle s'apprêtait à perdre les élémentaux de Zendikar comme elle avait perdu les Sentinelles. Pour elle, c'était ses familles.

Que ferait Gideon en pareil cas ?

« À quoi penses-tu, Nissa ?» demanda Jace, planté devant elle et cherchant à croiser son regard.

Que ferait Gideon en pareil cas ?

Gideon saisirait cette opportunité.

« Il n'est pas question que je perde mes deux familles, déclara-t-elle, son visage exprimant soudain plus qu’une simple détermination. Je ferai tout pour protéger mon monde, que ce soit avec ou sans l'aide des Sentinelles. »

« Attends... »

commença Jace, mais Nissa n'attendit rien, ni personne. Pour elle, attendre n'était plus une option. En un battement de cœur, un mouvement et une pensée, Nissa s'était transplanée vers Zendikar, le seul endroit où elle se sentait à sa place.


Seul dans son sanctuaire, Jace évalua la situation.

Il aurait dû se montrer plus à l'écoute de Nissa pour la convaincre de rester et de rejoindre les Sentinelles. Il se sentit coupable de garder pour lui les secrets qu'il détenait concernant Nicol Bolas. Il était le seul qui connaissait la vérité, à savoir que ce dragon ancestral et diabolique était toujours vivant.

Et chaque jour que Jace conservait se secret, il commettait envers ses amis un mensonge par omission.

Mais il pouvait se racheter auprès d'eux et il avait bien l'intention de le faire.

Il repensa à ce que Nissa avait dit au sujet du cœur et se demanda si, d'une manière ou d'une autre, il était en quelque sorte lié au Roulis. Si c'était le cas, que pouvait faire Nahiri d'un tel pouvoir ? Et que pouvaient faire les Sentinelles ?

Bien des choses, réalisa-t-il.

Il commença donc à échafauder un plan, sachant que très bientôt, il serait sur Zendikar.

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