Former une armée

Posted in Magic Story on 21 Octobre 2015

By Ken Troop

Ken Troop is a designer and writer at Wizards of the Coast. He has written the short story "Five Brothers" for the Shadowmoor anthology and has written "Talrand, Sky Summoner" and "The Consequences of Attraction" for Uncharted Realms.

Histoire précédente : Révélation à l’Œil

Autrefois, Noyan Dar était un ataraxmage, une tradition de sorciers qui, après un entraînement difficile, apprenait à calmer la furie de Zendikar. Le problème, c’était le Roulis, une « intempérie » magique imprévisible qui pouvait créer depuis la simple rafale de vent jusqu’à une explosion de la terre et de la végétation. Les explorateurs des étendues sauvages expérimentés ne partaient jamais en expédition sans un ataraxmage, sous peine de se retrouver à la merci des éléments.

Mais les temps ont changé. Les Eldrazi sont partout. Gideon Jura cherche des alliés pour les combattre à Porte des Mers. Et le Roulis, autrefois le danger le plus mortel de Zendikar, pourrait désormais devenir une arme cruciale pour sauver le plan.


« L’équilibre, c’est la mort ! » Les voix des initiés résonnaient, discordantes, dans l’air humide. On leur avait appris à crier la litanie, voire la hurler, quelles que furent les conséquences pour les oreilles de Noyan Dar. Il ne fallait pas ignorer la dissonance ; il fallait l’assimiler.

« Le calme, c’est la mort ! » La chanteuse effectuait une danse étrange tout en menant la litanie pour le reste du groupe. Sous ses pieds, la terre ondulait de façon irrégulière, mais avec suffisamment de force pour la faire trébucher occasionnellement. À chaque fois, une exclamation aiguë s’échappait de ses lèvres, troublant son verset sans se préoccuper du rythme, de la rime ou du sens. Entendre ainsi hurler « moooort ! » n’était pas très agréable dès le matin.

Malheureusement, c’était exactement le but de l’exercice.

La cérémonie en soi n’avait rien de plaisant. Noyan imagina à quel type d’environnement un mage érudit ondin brillant—adorant l’océan et doté d’une passion pour les remarques ironiques—pourrait aspirer pour son confort. Sans nul doute, ce serait aux antipodes du sanctuaire de Casque de corail, où il était entouré de lunatiques ou d’incompétents, souvent même les deux.

Repli vers Casque de corail | Illustration par Kieran Yanner

Le fait qu’il soit responsable de la création du sanctuaire évoqua seulement en lui un bref plaisir ironique. Surtout, cela l’agaçait prodigieusement.

Ce qui, une fois de plus, était exactement le but recherché.

« La paix, c’est la mort ! » L’éveil des Eldrazi était pour Noyan Dar une grande source de ressentiment. Il avait perdu son foyer, sa tranquillité et la capacité de combattre des adversaires qu’il pouvait visiblement énerver. Mais ce qu’il détestait le plus, c’était de devoir supporter ce maudit chant à longueur de journée. Le fait qu’il avait lui-même composé la litanie ne lui procurait aucun plaisir, même ironique. Il était délibérément mauvais et arythmique, et apparemment il était condamné à l’entendre continuellement jusqu’à la fin de ses jours.

Ou du moins jusqu’à ce que les Eldrazi viennent l’éviscérer, émulsifier son cerveau ou le transmuter en poussière. L’espoir faisait vivre.

Au moins ne serait-il plus forcé de mener les rituels pour les initiés. Certains novices, s’étant distingués en se révélant un peu moins incompétents que le reste, avaient trouvé dans ces rituels l’instrument de leur rédemption. En fait, manipuler le Roulis sans se faire tuer ou détruire ceux qui vous entouraient était difficile, mais massacrer la rime et le rythme, sans compter les oreilles de Noyan Dar, était plutôt trivial.

La chanteuse trébucha au milieu du couplet suivant, offrant à tous une interprétation particulièrement douloureuse de « Le monde se soulève ! ». Les autres s’évertuèrent à imiter ses notes stridentes, la plupart ajoutant leur propre atonalité à l’ensemble, créant ce que Noyan prit comme l’incarnation-même de la cacophonie.

Comme la plupart des sacrifices au plus grand bien, ce n’était apprécié de personne.

Les prochains versets de la litanie résonnèrent dans sa tête, « Il tremble. Il vit », mais il réalisa qu’aucun son ne lui parvenait. Il leva les yeux. La chanteuse et les autres initiés s’étaient arrêtés pour contempler le ciel derrière lui, en direction du sud. L’ataraxmage se retourna. Un éclaireur à voile volante kor approchait, portant un passager dans un harnais. Ils étaient sur le point d’atterrir, mais ils venaient de la mauvaise direction.

Jaillissement du Roulis | Illustration par Igor Kieryluk

Le sanctuaire de Casque de corail était difficile d’accès. Protégé par une vaste gorge de tous côtés, l’île flottante était encordée aux falaises environnantes. Pour un escaladeur kor expérimenté, il était possible d’utiliser les cordes, mais la plupart des visiteurs arrivaient par voie aérienne. Cependant, toujours par le nord. Même sans le Roulis, les vents dans les canyons étaient dangereux et imprévisibles. Avec le Roulis, et surtout en présence de dizaines de ses mages—la plupart d’entre eux n’étant pas particulièrement doués—les rafales devenaient incontrôlables. Surtout quand on venait du sud, d’où l’importance d’un accès à la retraite flottante par le nord. Cet imbécile d’éclaireur à voile volante allait bientôt faire intimement et mortellement connaissance avec le sol.

Noyan se mit à courir dans la direction des visiteurs, agitant les bras et poussant des cris. Le kor ne l’entendit pas. Il se préparait à virer pour atterrir quand un courant ascendant féroce le souleva, lui et son passager, d’une vingtaine de mètres, avec une telle force que le harnais fut arraché et que l’homme fut précipité vers le sol, des centaines de mètres plus bas.

L’ataraxmage observa la scène, d’abord horrifié, puis sidéré. Contrairement à lui, qui continuait de s’époumoner et de gesticuler, l’homme ne semblait pas plus perturbé que cela par sa chute. Il tombait avec grâce, si tel était possible, bien que sa mort fut certaine. Sans s’arrêter dans sa course, Noyan commença à lancer un sort pour ralentir la chute de l’homme—mais c’était déjà trop tard. La seule différence serait que la cadavre finirait un brin en meilleur état.

Il vit alors plusieurs éclats de lumière dorée et le corps de l’homme se mit à briller. Juste avant qu’il ne percute le sol, une sorte d’onde scintillante explosa sous lui. La force de l’impact fut telle que l’onde de choc fit tomber Dar à la renverse.

Étalé au sol, gémissant tandis qu’il vérifiait qu’il n’avait rien de cassé, il tourna la tête, s’attendant à voir une horrible flaque sanguinolente. Mais l’homme était déjà debout, imposant, en armure, le soleil faisant étinceler le métal. Il avait l’air indemne : pas de sang, pas d’os brisés, pas même la moindre ecchymose.

Dar se releva lentement, se demandant comment cet homme avait survécu. L’éclaireur à voile volante kor avait réussi à se poser et il courait dans leur direction, probablement pour vérifier si son passager allait bien. L’homme en armure dévisagea Noyan. « Je m’appelle Gideon Jura. Je suis à la recherche de Noyan Dar, le mage du Roulis. Tu as du sang sur le nez. Tout va bien ? » Son air inquiet était si honnête que Noyan voulait hurler.

En fait, il ne s’en priva pas. Il ne s’était pas aussi bien senti de toute la matinée.

Gideon, allié de Zendikar | Illustration par Eric Deschamps


« Il détruit ou il meurt ! » Les initiés avaient repris leur litanie enjouée, et Gideon leva un sourcil.

« On m’avait dit que tu étais à la tête d’une force d’élémentalistes d’élite. » Il balaya du regard les quelques vingt élèves de Noyan, hurlant vers le ciel et agitant aléatoirement leurs bras tandis qu’ils dansaient dans la cour. « S’entraînent-ils à l’intérieur ?... » Il scruta les bâtiments vides à l’autre bout de la cour.

Ils sont invisibles. C’est difficile de rester une force de frappe d’élite si tout le monde peut la voir. » Gideon regarda Noyan bizarrement. L’ataraxmage se sentait de meilleure humeur.

« Trouve ta paix intérieure ! Tue-la ! Écrase-la ! » Nombre d’initiés sautaient ou faisaient semblant de couper quelque chose, continuant leur rituel comme si rien ne s’était passé. Certains d’entre eux faisaient montre de beaucoup d’ardeur pour démolir leur paix intérieure. L’herbe avait tant souffert pour permettre de vaincre la sérénité.

Jura leva à nouveau le sourcil. « Voilà des . . . cris de ralliement bien inhabituels. Y a-t-il un endroit plus calme où nous pourrions discuter ? » Un petit groupe de novices sans coordination et sans talent pour le chant avait réussi à accomplir ce qu’une chute de plusieurs centaines de mètres n’avait pas fait : rendre Gideon Jura nerveux.

Noyan Dar leva une main et l’abattit subitement. La terre gronda quelques instants, puis se tut. Les initiés et la chanteuse firent de même. « Initiés, entraînez-vous à vos formes. Faites preuve de . . . discrétion. » Ses ouailles avaient appris à leurs douloureux dépens ce que signifiait la discrétion.

Tandis qu’ils avançaient vers le centre de la cour, Noyan étudia l’homme près de lui. Sa démarche était parfaitement équilibrée, chaque pas sûr et mesuré, prêt à devenir un saut ou une attaque en un clin d’œil. Jamais il n’avait rencontré quelqu’un avec un contrôle si parfait de ses mouvements et de son corps.

Gideon Jura ferait un mage du Roulis atroce.

« Comment as-tu survécu à la chute ? » L’ataraxmage pensait que c’était remarquable. Si les mages du Roulis pouvaient apprendre à contrôler ce genre de protection, ils seraient plus nombreux à survivre. Mais cela aurait un impact sur l’espérance de vie des autres.

« Je  . . . résiste aux blessures. » Gideon marqua une pause et le regarda sans rien dire de plus. Noyan ne broncha pas, espérant que l’absence de mots encouragerait son visiteur à combler le vide. Après quelques instants de silence, il essaya de l’aider.

« Il semble aussi que tu . . . résistes aux explications. » Jura le fixait toujours. Il semblait être très doué pour ça.

« On m’a dit que tes troupes pouvaient contrôler la terre, l’air, l’eau. Nous avons besoin de vous à Porte des Mers. » Puis il se tut à nouveau. Il paraissait être plus à son aise à communiquer à l’aide de pauses lourdes de signification et de regards inquisiteurs qu’avec des mots. Dar se dit que c’était peut-être un langage intéressant à apprendre.

Disperser aux quatre vents | Illustration par Raymond Swanland

« Déjà, nous sommes en pleine période d’entraînement et nous ne pouvons pas comme ça partir à Porte des Mers. Ensuite, nous ne sommes pas . . . des élémentalistes. » Il fit une pause pour bien marquer son dédain, puis regarda Gideon droit dans les yeux. Apparemment, il ne comprenait pas aussi bien ce langage qu’il ne le parlait. Après quelques secondes encore de silence, Noyan commençait à perdre patience. Ce silence délibéré devenait ennuyeux.

« Là d’où tu viens, est-ce que les gens éternuent ? » Passer aux insultes était préférable.

Jura le regarda sans comprendre. « Tu sais, atchoum ! » Dar mima un éternuement, avec un bon paquet de morve à la fin. Le soldat ne changea pas d’expression.

« Oui, je sais ce que c’est qu’un éternuement », répondit-il. Au moins, cette fois, il n’y eut ni pause lourde de signification ou de regard inquisiteur.

« Mon peuple raconte beaucoup d’histoires et de légendes sur les trois dieux. L’une des préférées des enfants est « Ula et l’éternuement de l’océan ». Cosi convainc Ula qu’il existe une puissante perle magique, cachée profondément dans le cœur de l’océan. Alors Ula part à la recherche du cœur de l’océan pour la voler. Il finit par le trouver et y plonge sa main, mais quand il sort la perle, la manche d’Ula chatouille l’intérieur du cœur, et celui-ci éternue. Ula est piégé dans un cocon géant de morve blanche solidifiée, jusqu’à ce que Cosi vienne le libérer. » Noyan sourit.

« De la morve blanche. » L’expression du visage de Gideon menaçait de devenir permanente.

« L’important, ce n’est pas la morve blanche, même si c’est intéressant. L’important, c’est l’éternuement. » Cela ne parut même pas éveiller sa curiosité. L’expression de Jura ne changea pas. Noyan soupira. Quel était l’intérêt d’être plus intelligent que son ennemi s’il ne le comprenait même pas. Il n’était pas sûr de qui était le pire à ce jeu, Gideon ou les Eldrazi.

« Le Roulis continua le mage, le Roulis est l’éternuement. Les Eldrazi irritent le monde. Le Roulis s’est créé avec le temps comme défense naturelle contre la présence des Eldrazi. Avant leur arrivée, ceux d’entre nous qu’on appelait les ataraxmages avaient passé des années à tenter de perfectionner l’art de calmer le Roulis. Comme un soigneur tentant de faire redescendre une fièvre. »

« Mais les Eldrazi sont ensuite revenus. » Dar remercia le ciel pour la présence de Gideon Jura, maître de l’évidence, perpétuant l’illusion d’une conversation.

« Mais les Eldrazi sont ensuite revenus. Et le Roulis a recouvré sa pleine puissance. »

« Donc, ce devrait être facile d’être un mage du Roulis. »

« Facile, oui, excepté deux problèmes. D’abord, même s’il est simple d’intensifier le Roulis, le faire sans se faire tuer ou sans tuer des innocents est très, très difficile. Sauf si tu . . . résistes aux blessures. » Les yeux de Jura s’étrécirent, mais Noyan continua.

Ruse du mage du Roulis | Illustration par Johann Bodin

« Ensuite, les mages les plus expérimentés à manipuler le Roulis sont . . . »

« Tous les ataraxmages qui ont passé des années à apprendre à faire l’inverse », termina Gideon. Le mage sourit.

Une véritable réponse intelligente ! Le monde ne manquait pas de surprises.

 

« Précisément. Combattre les instincts de pacifier le Roulis au lieu de l’intensifier nécessite beaucoup d’entraînement. En fait . . . » Il leva les bras avec un geste théâtral et un énorme roulement de tonnerre retentit. Les initiés mages du Roulis coururent vers eux et formèrent un grand cercle autour de Noyan.

« Llura, s’il te plaît, récite la litanie depuis le début. »

Llura arbora un large sourire tandis qu’elle commençait à crier et à se contorsionner. Les initiés l’imitèrent aussitôt, chaque nouvelle parole portant un coup irréparable à l’art de la poésie.

« L’équilibre, c’est la mort !
Le calme, c’est la mort !
La paix, c’est la mort ! »

« Le monde se soulève !
Il tremble !
Il vit !
Il détruit ou il meurt ! »

« Trouve ta paix intérieure !
Tue-la ! Écrase-la !
Ne fais pas un avec quoi que ce soit !
Ressens ta solitude ! Ta peur ! Tu n’es pas à ta place !
Chacun de tes pas crée la dissonance et le chaos !
Tu vivras ! Tu trembleras ! Tu te soulèveras !
Tu dois détruire ou mourir ! »

Malgré cet assaut auditif, Noyan ne put s’empêcher se réjouir. La litanie était particulièrement efficace pour créer chez les initiés l’humeur parfaite. Il se tourna vers Gideon. Celui-ci écarquillait les yeux, son visage impassible enfin vaincu par un silence abasourdi.

« Peut-être . . . peut-être n’était-ce pas une bonne idée », grommela Jura.

Pas une bonne idée ? Noyan avait été agacé depuis le début de la journée. En fait, il l’avait toujours plus ou moins été depuis qu’il était devenu un mage du Roulis, mais c’était la première fois qu’il était en colère. Ce crétin en armure était venu à son école et avait présumé qu’il pouvait donner des ordres à ses étudiants et lui, puis décidait maintenant qu’ils n’étaient pas assez bons pour lui ? Pas une bonne idée !

« Une démonstration pratique est nécessaire, dit Dar. J’insiste. »


Il fallut la majeure partie de la matinée pour transporter Gideon, Noyan et les initiés jusqu’au continent principal de Tazeem. Ils se trouvaient à bien des kilomètres de Porte des Mers, mais la densité des Eldrazi s’était considérablement accrue pendant les derniers mois. En trouver des troupeaux n’était guère difficile.

Noyan se demanda pendant une seconde si Gideon n’était pas en fait un génie tacticien secret, caché derrière une façade de guerrier idiot, utilisant la fierté du mage pour le manipuler afin de rallier les mages du Roulis à sa cause. Dar secoua la tête. D’abord, il était probablement le seul être assez brillant pour concevoir un tel plan. Et ensuite, Gideon était un idiot. Nul idiot ne saurait être aussi doué pour duper quelqu’un à un tel niveau.

Le plan de Noyan était à la fois simple et élégant. Jura regimba, posant de nombreuses questions agaçantes concernant des contingences que le mage lui assura ne pas être nécessaires. Finalement, le guerrier se limita à communiquer par sourcils levés. Il disposait d’une remarquable capacité à lever en même temps le gauche et le droit. Vraiment, c’était un homme très talentueux.

Comme les mages étaient peu nombreux, Gideon avait été inquiet des conséquences d’attirer des Eldrazi en nombres. Il avait suggéré d’attaquer plusieurs petits groupes, mais Noyan avait refusé chacun d’eux. Ils avaient besoin d’une horde assez importante pour montrer de quoi ils étaient capables. Sur une plaine déjà couverte de poussière grise, ils trouvèrent un groupe de plusieurs centaines des créatures, des scions et des drones, et quelques spécimens plus gros que Dar appelaient la « lignée directe » d’Ulamog.

Plaine | Illustration par Vincent Proce

Les initiés étaient à la fois nerveux et excités tandis qu’ils formaient un grand cercle sur la plaine. Ceci dit, pour être honnête, ils étaient presque toujours nerveux et excités. Ce n’était pas la première fois qu’ils affrontaient des Eldrazi . . . Cela faisait maintenant partie du quotidien sur Zendikar. Mais c’était la première fois qu’ils allaient utiliser leur magie en conjonction les uns avec les autres pour les combattre. C’était leur premier test pratique.

Pendant qu’ils se hurlaient les uns sur les autres dans d’étranges rituels épileptiques de préparation, Gideon Jura resta immobile. Calme, posé et, sans surprise, silencieux. Au moment où les premiers Eldrazi se rassemblèrent, des lames de métal souples brillantes jaillirent d’un mécanisme qu’il avait dans la main. Noyan leva les yeux au ciel. Il voulait gifler le guerrier, mais finirait probablement par se faire trancher la main. Quelle personne intelligente et saine d’esprit avait des lames qui lui sortaient de la main ?

Dar avait pensé qu’il devrait générer une forme de balise magique pour attirer les Eldrazi, mais ce ne fut pas nécessaire. Les créatures commencèrent doucement à avancer en direction de Jura et du mage, ignorant les initiés qui les entouraient. N’ayant jamais rencontré cette réaction auparavant, Noyan pensa que l’explication la plus raisonnable, c’était que les Eldrazi trouvaient son compagnon aussi agaçant que lui.

Peut-être étaient-ils intelligents en fin de compte ?

Gideon le fixa. « Combien de temps faut-il à un mage du Roulis pour utiliser le Roulis ? Il y a beaucoup d’Eldrazi ici. » Même les idiots agaçants avaient parfois raison. Noyan écarta les mains et donna à ses élèves le signal de commencer leur exercice. En cours, ils appelaient ça « former le cercle ». Les initiés entamèrent leur communication avec le Roulis, chacun à sa manière. Certains s’adressaient à la terre et d’autres, à l’air. Bien qu’il n’y eût pas d’étendue d’eau dans les alentours, certains mages communiquèrent avec l’eau omniprésente sous le sol.

Le moment était venu pour Noyan de faire appel à sa propre magie.

Ressens l’irritation. C’est le moustique dans la nuit, ce point qui te gratte entre les omoplates, la douleur qui ne guérit jamais. C’est l’éternuement qui ne vient jamais, le morceau de nourriture coincé entre deux dents, les pleurs d’un enfant qui n’est pas le tien. Ressens-la.

Dar était à peine conscient du monde extérieur. Aux limites de son esprit, il perçut les mouvements de Gideon, repoussant les Eldrazi, qui faisait virevolter ses lames scintillantes dans une danse kaléidoscopique d’une telle maîtrise qu’il l’aurait sans doute trouvée prétentieuse et ennuyeuse s’il n’avait pas été si occupé. Les Eldrazi étaient de plus en plus nombreux, mais le guerrier les maintenait à distance.

Bon garçon, voulut dire Noyan, mais les exigences du Roulis réclamaient déjà toute sa concentration.

Les mauvaises rencontres de la journée, les fausses notes et les faux mouvements, les paroles qui sortaient de ce qui servait de bouche à Gideon, l’amertume et l’agressivité, Noyan Dar rassembla tout cela dans son cœur. C’était ce que ressentait la terre, ce que ressentait Zendikar au contact avec les horribles Eldrazi.

Dans le grand cercle, les initiés avaient établi le contact avec le Roulis. La terre les séparant de Noyan trembla et se souleva, le vent souffla et gronda, et les élèves animèrent la terre, l’air et l’eau pour former une sorte de cercle basculant d’avant en arrière. Avec un bruit de vague, le sol bougeait et se soulevait comme s’il tentait d’accompagner le cercle d’initiés. Les élèves commencèrent à synchroniser leurs mouvements et leurs rythmes, et l’immense cercle de terre entourant Gideon et Noyan se mit à tournoyer dans un sens, puis dans l’autre.

Charge inspirée | Illustration par Willian Murai

Sentant la terre trembler et se soulever sous eux, les Eldrazi devinrent rapidement frénétiques. Leur léthargie avait cédé la place à un bourdonnement intense tandis qu’ils redoublaient leurs attaques sur Gideon et Noyan. La peau de Jura brillait de mille feux, des étincelles dorées jaillissant de son champ d’énergie invisible, et le guerrier n’était plus qu’un tourbillon de coups et de lames. Un tentacule eldrazi voulut frapper Dar, mais Jura fut plus rapide. Il repoussa et décapita la monstruosité d’un seul mouvement quasi-impossible. C’était maintenant au tour des Eldrazi plus gros d’arriver au contact, et Gideon était essoufflé. « Si tu veux tuer les Eldrazi, je te suggère de le faire au plus vite. Je ne pourrai plus les retenir très longtemps. »

Le Roulis était proche. Si proche. Il voulait frapper, mais Noyan refusait de le libérer, non, pas encore. L’irritation se fit de plus en plus intense. La magie des initiés avait fusionné dans une grande pulsation, ayant enfin trouvé le rythme qui leur avait fait défaut toute la matinée. Le tourbillon de terre et de vent grondait de plus en plus fort. La terre voulait tous les détruire, éliminer cette corruption grise. Le Roulis se cabrait et surgissait, animé par le désir ardent de frapper.

Interminable | Illustration par Jason Felix

Un Eldrazi deux fois plus grand que Gideon abattit un membre plus épais qu’un tronc d’arbre sur eux. Le guerrier leva le bras et l’énorme appendice s’écrasa contre son champ d’énergie, déclenchant une explosion d’étincelles dorées. Mais Gideon tomba un genou à terre, et le géant eldrazi se prépara à asséner un autre coup.

« Maintenant, mage ! » grogna-t-il.

Vivre, trembler, soulever, détruire.

« Tu es invulnérable, non ? » Cria Noyan. Gideon acquiesça.

Vivre, trembler, soulever, détruire.

Noyan Dar, forgeur du Roulis | Illustration par Karl Kopinski

L’ataraxmage lança son sort. Toute la terre située entre lui et le cercle d’initiés se désintégra sous un vortex tournoyant de vent, de magma et de roche. Là où auparavant, il y avait eu des centaines de mètres de sol solide, il ne restait maintenant . . . plus rien. Les Eldrazi et Gideon tombèrent dans une tempête de débris. Noyan vit la lumière scintillante quasi-constante du bouclier de Gideon disparaître lentement dans la poussière.

Terre bouillonnante | Illustration par Titus Lunter

Le fracas du combat chaotique était maintenant remplacé par un silence déconcertant. Dar se trouvait seul, sur un monticule de terre à peine large d’un demi-mètre. Irradiant dans toutes les directions, sur des centaines de mètres, s’étendait un immense canyon, un vide le séparant de ses élèves, qui contemplaient, incrédules, ce qu’ils avaient accompli. Ils fixèrent l’abysse, puis se dévisagèrent les uns les autres, et poussèrent des acclamations de joie. Quand la poussière retomba, ils virent en contrebas, au fond du gouffre, les cadavres des Eldrazi, ainsi qu’une silhouette solitaire enveloppée d’un champ d’étincelles dorées.

Noyan sourit. Quel moment triomphal. Son seul regret, c’était que Gideon n’avait pas crié une seule fois dans sa chute. Que fallait-il donc faire pour perturber cet homme ?


« Tu as une équipe puissante, Noyan Dar. Nous aimerions que vous nous rejoigniez tous à Porte des Mers. Nous avons besoin de vous. »

Les initiés . . . non, ce n’était pas juste. Les mages du Roulis rassemblés autour d’eux poussèrent des acclamations. Après que Noyan et Gideon avaient été secourus, ils s’étaient tous regroupés dans un campement, sur une falaise près de Casque de corail. Dar était radieux. Enfin, l’homme reconnaissait la véritable valeur des mages du Roulis ! Il était difficile de ne pas se sentir suffisant. « Je suppose qu’en fin de compte, venir nous trouver était une bonne idée. »

« Oui, en effet. » Gideon le fixa intensément, mais il y avait quelque chose dans son regard qui coupa court à toute moquerie de la part du mage. « Noyan, je suis désolé d’avoir douté de toi et de tes élèves. Cette démonstration était époustouflante. » Jura sourit et Noyan resta immobile, silencieux et surpris par la fierté qui montait en lui, simplement parce qu’un guerrier idiot venait de le féliciter.

Les mages du Roulis apportèrent de la nourriture et des boissons. Ce soir, il y aurait de grandes festivités pour célébrer leur victoire. Les Eldrazi pourraient attendre demain.

Gideon fit signe à l’éclaireur à voile volante qui l’avait amené de commencer à se préparer au départ. « Il faut que je retourne à Porte des Mers. Vous viendrez tous demain ? »

« Oui, Gideon Jura. Nous y serons. » Dar voulut ajouter quelque chose, si possible une remarque cinglante et intelligente, mais il ne trouvait pas ses mots. Étrangement, tout son sarcasme s’était envolé.

Gideon se retourna. « J’ai toute de même une dernière question avant de partir. Dans l’histoire que tu m’as racontée, celle de Cosi et Ula, qui a fini par récupérer la perle ? »

Noyan sourit. « Cosi, bien sûr. C’est ainsi que se terminent la plupart des légendes de Cosi. Il convainc Ula de faire quelque chose qu’il ne veut pas faire au départ, et Cosi finit par en bénéficier. » Le mage adorait les histoires de Cosi.

Jura sourit. « Plutôt rusé, ce Cosi. Bien trop pour moi en tout cas. Je t’attends à Porte des Mers, Noyan. » Gideon fit demi-tour et il s’harnacha à la voile volante. Son pilote kor et lui entamèrent leur ascension pour retourner à Porte des Mers. Noyan les observa, étonné que Gideon ait ouvertement admis ses facultés mentales limitées, et s’interrogeant sur le sourire qu’il avait vu sur son visage.

Ce n’est que plus tard dans la soirée, après avoir bu beaucoup d’alcool et s’être remémoré les dernières paroles de Jura, que son visage changea brusquement d’expression.

Prairie ruisselante | Illustration par Adam Paquette


La bataille de Zendikar Histoires archivées

Profil du Planeswalker : Gideon Jura

Profil du plan : Zendikar

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