Brûlis

Posted in Magic Story on 4 Janvier 2017

By Chris L'Etoile

Avertissement : cette histoire évoque des idées suicidaires.


Histoire précédente : La révolution commence

Les renégats de Kaladesh se sont soulevés contre le Consulat corrompu que dirige Tezzeret à Ghirapur. Menés au combat par Pia et Chandra Nalaàr, équipés des armes fournies par le patron de la pègre Gonti et soutenus par les inventeurs, les pirates de l’Éther et les Sentinelles, ils s’y sont emparés du Centre d’Éther. Désormais, il leur faut défendre cette position face à la contre-attaque des forces consulaires, jusqu’à ce que leur aéronef, le Cœur de Kiran, soit avitaillé en Éther.


Bien que le plateau de combat du Souverain des cieux représentât une éblouissante prouesse tant technique qu’artistique, tout en démontrant avec éclat que les moyens financiers du Consulat n’avaient apparemment aucune limite, ce diorama n’en démontrait pas moins, et dans les moindres détails, à quel point la lutte pour le rétablissement de l’ordre s’enlisait.

Sous les yeux de Dovin Baàn, des figurines mécaniques se déplaçaient dans des rues aux couleurs de leur district : ici, le vert de Kujar ; là, le bleu de Bomat. Cinq modèles réduits minutieusement reproduits, qui représentaient des carcasses mécaniques, cliquetaient en progressant ainsi avec prudence pour encercler progressivement la zone couverte de filigranes représentant le Centre d’Éther. La lumière oblique de l’aube qui filtrait par les hublots du cuirassé projetait de sinistres ombres entre les maquettes de cuivre et d’étain des immeubles.

Au-dessus du diorama, une réplique du cuirassé Souverain des cieux, longue d’une demi-toise, pendait d’un réseau de câbles, de poulies et de servos. La fidélité de ce modèle réduit était telle qu’on y apercevait l’éclat des lampes intérieures par des rangées de hublots de la taille d’une tête d’épingle.

Dans un angle du quartier de Vive-Soudure, représenté en rouge, les lumières d’une autre miniature s’éteignirent, puis celle-ci disparut tout à fait en se rétractant sous le plan-relief. Un marqueur noir glissa le long de la rue avant de se positionner à sa place. Baàn entendit d’une oreille distraite le rapport que murmura l’agent de liaison posté à sa gauche : « Les automates de l’escadron de maintien de l’ordre n° 63 ont épuisé leur Éther. Leurs servants ont saboté les fûts des canons avant de se replier. »

De l’autre côté du poste de commandement, le Grand Juge Tezzeret — promu Grand Consul sur ordre du Consulat, pour toute la durée de la crise en cours — était trop occupé à hurler au visage d’une ordonnance pour faire cas de ce dernier revers.

Il sembla à Baàn qu’à chaque jour qui passait, celui-ci s’adressait à ses subordonnés en se tenant de plus en plus près d’eux, et de plus en plus fort. Malheureusement, personne ne pouvait mettre en doute l’efficacité de ces crises de colère (dont la fréquence, avait noté Dovin, n’excédait d’ailleurs pas une par heure), car, depuis le début de la révolte, l’équipe travaillant sur la passerelle de commandement avait effectivement montré une efficacité accrue. Chacun de ses membres se comportait ainsi comme l’un des rouages bien huilés d’une machine parfaite, notant les erreurs de procédures et les incidents pour les corriger avec une admirable diligence avant que le Grand Consul n’en prît connaissance.

L’ordonnance qui subissait présentement l’ire de Tezzeret, une naine trapue semblant se protéger derrière la brassée de rapports qu’elle serrait contre sa poitrine, clignait des yeux face à un barrage de postillons. « Mais, Monsieur, répéta-t-elle, cette patrouille ne dispose pas d’Éther puisque les renégats présents au Centre en ont coupé l’alimentation pour le détourner vers leur propre machinerie… »

« Je vous le jure, l’interrompit Tezzeret en grommelant, si vous me servez une excuse de plus, un seul faux-fuyant, je veillerai personnellement à ce que votre crâne serve à… »

Décidé à intervenir, Baàn fit un pas en avant en prenant soin de claquer des talons sur le sol de métal afin d’attirer l’attention du Grand Consul. Laisser celui-ci menacer de mort une estafette comme s’il s’agissait d’une criminelle de bas étage et non pas d’une représentante de l’appareil d’État aurait en effet intolérablement sapé l’autorité morale du Consulat auprès de tous les présents — ce qui n’aurait certes porté aucun préjudice à son autorité institutionnelle, mais les gens étaient si prompts à confondre l’une avec l’autre…

« C’est le risque encouru lorsqu’un réseau d’alimentation en Éther n’est desservi que par un seul centre de distribution », expliqua Baàn en prenant soin de conserver un timbre le plus neutre possible : patient, flegmatique ; bref, atone, aussi frigide et fuyant que les brumes que dissipaient les flots de la Vinday, loin en dessous d’eux.

Tezzeret s’éloigna de l’ordonnance et fit le tour de la table, chaque soldat présent s’écartant de son passage en veillant à s’affairer à ses manettes et ses relevés cinétiques.

« On nous avait assuré que cette installation serait convenablement protégée, reprit Baàn. M. le Consul Kambal avait déclaré que son appropriation par des éléments séditieux serait, permettez-moi de le citer, “une impossibilité abso…” »

Tezzeret planta son regard dans celui du vedalken. Ses traits étaient tirés, ses cheveux prématurément gris lui tombaient sur ses épaules et son exaspération distordait les tatouages pourpres qui lui ornaient le front. Le ministre des Inspections n’était d’ailleurs pas encore parvenu à interpréter ni la signification ni l’importance de ces marques, alors même qu’elles avaient pourtant occupé ses réflexions durant la plupart de ses instants libres de la semaine écoulée. Elles ne semblaient en effet pas relever de la tradition kaladeshie du mehndī et n’avaient certainement pas été conçues non plus par Tezzeret lui-même, car, si le Grand Consul n’avait jamais manqué d’impressionner Baàn par ses dons d’ingénieur, l’esthétisme n’était visiblement pas, en revanche, l’une de ses préoccupations.

Il était même extraordinaire qu’aucun membre de l’état-major — sans parler des consuls eux-mêmes — n’eût soupçonné les origines extraplanaires de Tezzeret. Ces tatouages énigmatiques, l’impossibilité mécanique que représentaient la force de traction et la plasticité du métal dont se constituait sa prothèse brachiale ainsi que son élocution singulière auraient pourtant dû leur mettre la puce à l’oreille. Néanmoins, cet aveuglement s’achèverait assurément dès que la découverte capitale de Rashmi serait rendue publique. Tous s’emballeraient des possibilités offertes par son appareil, et son invention fournirait l’encre d’une multitude de romans d’anticipation.

« Je devrais vous arracher la langue », gronda Tezzeret.

Le vedalken haussa prudemment un sourcil, serra ses mains l’une dans l’autre derrière son dos et veilla à prendre un ton à la fois poli et curieux pour répondre : « Vraiment ? »

Dovin Baan
Dovin Baàn | Illustration par Tyler Jacobson

Les narines du Grand Consul palpitèrent tandis qu’il éructait une salve d’injures, en une sortie choquante voire ignominieuse, mais qui ne manquait pas d’une certaine verve, sans pour autant mériter une quelconque distinction, se dit Baàn. Derrière Tezzeret, un membre de l’équipage sursauta et baissa la tête.

Quand le Grand Consul consentit enfin à se taire, le vedalken lui prêta de nouveau toute son attention. Dans un chuchotement, afin que seul son interlocuteur l’entende, il admit : « Je reconnais que, pour tirer le meilleur de ces recrues et les faire obéir, vos réprimandes se révèlent particulièrement efficaces. Moi-même, en revanche, elles ne m’émeuvent ni ne m’intimident. »

La colère s’effaça si rapidement du visage de Tezzeret qu’on aurait pu douter l’y avoir vue s’exprimer. Ses yeux, froids et calculateurs, s’étrécirent jusqu’à ne plus être qu’un éclat de diamant. Un instant auparavant, le Grand Consul paraissait inoffensif, voire amène ; à présent, son regard reflétait au contraire une compulsion à torturer en infligeant le plus longtemps possible la plus cruelle douleur imaginable, pour le plaisir d’entendre gémissements, cris et craquements.

Bien que Baàn ne pût imaginer ce qui pourrait paraître cocasse dans cette situation, la lippe de Tezzeret se contracta en un demi-sourire. « Il est impératif que nous reprenions le contrôle du Centre d’Éther, expliqua celui-ci d’une voix étonnamment contenue. Vous êtes payé pour trouver des points faibles, alors faites votre travail : trouvez le moyen de me donner satisfaction. »

Le ministre prit une longue inspiration. Dix heures s’étaient déjà écoulées depuis qu’il avait justement formulé un plan à cet effet, mais sans trouver aucun officier supérieur pour y prêter oreille. « Puis-je ? », demanda-t-il en désignant le plateau de combat. Le Grand Consul acquiesça d’un hochement de tête impatient.

Le vedalken s’approcha de la table et en manipula les commandes. La majeure partie de la représentation de la ville se rétracta à l’intérieur du plateau, ne laissant sur celui-ci que les zones contiguës au Centre d’Éther. Les barricades des renégats, repérées par des marqueurs noirs, interceptaient hideusement les courbes élégantes des routes, lignes ferroviaires, canaux et éthéroducs de cette cité que Dovin Baàn considérait sienne. À l’emplacement du Centre d’Éther lui-même, trônaient plusieurs marqueurs rapprochés ainsi que six figurines faites d’un cuivre étincelant et dont chacune était identifiée par un fanion de couleur.

Baàn pointa du doigt le déploiement de leurs ennemis autour du bâtiment et entreprit d’exposer son plan : « Ils ont positionné la majorité de leurs forces au Centre d’Éther, aussi un assaut direct serait-il calamiteux, sachant que l’égérie du mouvement, la criminelle surnommée Victoire Renégate, y assure en personne le commandement. »

Les longues griffes de métal du Grand Consul se refermèrent en une forme rappelant vaguement un poing. « Pia Nalaàr », cracha-t-il.

« Tout à fait », confirma Baàn. Pia Nalaàr, la compagne de Kiran, la mère de Chandra… Dès sa rencontre avec cette dernière, sur Ravnica, puis en découvrant l’identité de Victoire Renégate, le vedalken s’était souvenu que les trois membres de cette famille étaient censés avoir péri. Confondu de découvrir que la mère et la fille étaient encore vivantes, il avait donc fouillé dans les archives, pour y trouver effectivement les trois actes de décès en bonne et due forme, datés de douze ans et sept mois, avec le lieu (Bunarat), la cause de la mort (« incendie criminel ») et le nom d’un témoin : capitaine Dhiren Baral.

Baàn modifia quelques réglages, et la lumière d’un projecteur mit en évidence une zone précise dans les positions adverses : le goulet qui menait du Centre d’Éther aux quartiers occupés par les renégats. « Pour mieux défendre le Centre, ils en ont négligé la défense du corridor qui les relie au reste de leurs forces, aussi une pression suffisante, exercée à partir de deux positions opposées, nous permettra-t-elle d’encercler l’objectif. »

Sans quitter du regard les marqueurs noirs, Tezzeret prit appui sur la table de ses deux poings dissemblables et décréta : « Il n’est pas question de les assiéger. Faute d’Éther, nos automates et nos véhicules tombent en panne les uns après les autres. Rien que pour alimenter en énergie les carcasses mécaniques… »

« Selon mes prévisions, en cas d’attaque, les insurgés éloigneront une partie de leurs troupes de défense du Centre pour maintenir coûte que coûte le passage ouvert. J’ai en effet pu constater que leur stratège réfléchit de manière, disons bidimensionnelle, du… de notre invité, M. Jura. » À cette bévue que le vedalken avait évitée de justesse en éludant le mot Planeswalker, Tezzeret haussa un sourcil et jeta un regard à la ronde. Toutefois, si l’un des officiers présents avait remarqué l’hésitation du ministre, aucun ne se hasarda à lever la tête.

« Si j’en crois mes recherches, reprit ce dernier, il a un passé de commandant d’infanterie. Par conséquent, je ne pense pas qu’il jouisse d’une expérience significative face à une armée aéroportée. » Il tourna un bouton, ce qui eut pour effet de faire ressortir certains des marqueurs plantés aux intersections, et expliqua : « Ce sont des barricades constituées d’un enchevêtrement végétal. Elles ont certainement été créées par l’elfe qui combat à leurs côtés, Nissa Revane. »

Les longs doigts de Baàn manœuvraient les commandes comme ceux d’un sitariste pincent les cordes de son instrument, pour illustrer sa stratégie par un massif déplacement de troupes. « Leurs défenses sont réparties essentiellement sur le périmètre extérieur, avec une réserve de combattants au niveau du Centre. Notre attaque en tenaille les privera ainsi du bénéfice de ces renforts », poursuivit-il tandis que les figurines faisaient reculer les pointes noires le long du goulet. Les défenseurs du Centre se replièrent alors un à un pour rejoindre leurs homologues en déroute. « Et enfin… »

À ces mots, une escadrille de mécanoptères miniatures décolla du pont de la maquette du Souverain des cieux, puis survola la table pour finalement se poser délicatement sur le toit du Centre d’Éther.

Avec un hochement de tête satisfait, Baàn s’écarta du panneau de commandes et conclut : « Nous enverrons des transporteurs chargés d’inspecteurs. J’ai la quasi-certitude qu’un déploiement aérien à l’arrière des positions avancées de M. Jura le prendra au dépourvu. Nous atterrirons sur les terrasses et progresserons jusqu’au rez-de-chaussée en éliminant toute opposition. Si les armes non létales comme les éblouisseurs et les charges d’Éther ne parvenaient pas à déloger les occupants, nous nous en remettrions alors à l’efficacité éprouvée des bonbonnes explosives, d’autant que peu de renégats portent des armures complètes et que les détonations risquent difficilement d’infliger des dommages structurels au Centre. »

Tezzeret se tourna vers le ministre et le considéra d’un air appréciateur. « Eh bien, Baàn, quel plan meurtrier ! Je ne vous savais pas aussi sanguinaire. »

« La réussite d’une telle stratégie dépend essentiellement d’une bonne synchronisation de notre part ainsi que d’une certaine inertie dans le camp adverse, reprit le vedalken d’un ton placide. Si les renégats refusent de se replier ou de se rendre, il faudra les disperser sans retard afin de les empêcher de concentrer leurs tirs sur nos inspecteurs. Dans ce contexte, les victimes sont inévitables, alors autant qu’elles se comptent parmi les dissidents plutôt que dans nos rangs. »

Le Grand Consul approuva d’un sourire et demanda : « Pouvez-vous me garantir une issue favorable ? »

Baàn fronça les sourcils. « Bien sûr que non. Je ne puis fonder mes projections que sur les renseignements dont je dispose. J’estime néanmoins la probabilité d’une victoire à 85 % »

Tezzeret fit tambouriner les doigts de sa main de chair sur le bord de la table, puis se redressa. Il désigna d’un geste vague le modèle réduit du Centre d’Éther et les miniatures de cuivre arborant leurs fanions de couleurs. « Et qu’en est-il de nos… “invités”, Baàn ? Leur présence complique effectivement la situation. »

« Je considère que chacun équivaut à une douzaine voire jusqu’à trente de nos inspecteurs, selon les pouvoirs et l’entraînement dont ils disposent. Fort heureusement, j’ai eu l’opportunité de jauger leurs faiblesses et j’ai ainsi pu déterminer la plus fâcheuse pour eux, à savoir un commandement partagé. MM. Jura et Beleren s’imaginent en effet tous les deux être à la tête du groupe. De plus, ce dernier… »

« Je connais les points faibles de Jace », l’interrompit Tezzeret en découvrant fugitivement ses dents avec un air aussi engageant qu’un cobra.

« Bien. Par ailleurs, ni l’un ni l’autre n’a pleinement confiance en Liliana Vess, celle-ci n’ayant, quant à elle, qu’une piètre opinion de M. Jura, reprit Baàn. Les sentiments qu’elle porte à M. Beleren sont en revanche plus difficiles à cerner. Ils sont faits d’un mélange singulier de syndrome du sauveur et de mépris. Si on lui posait la question, je suis persuadé qu’elle serait incapable de s’en expliquer. Outre son commandement divisé, cette équipe pâtit d’un maillon faible : la fille de Victoire Renégate. À la moindre provocation, celle-ci fonce en effet tête baissée, ce qui explique que les autres se montrent très protecteurs envers elle, notamment M. Jura et Mlle Revane. »

De l’enchevêtrement des câbles qui surplombaient la maquette, le Grand Consul tira à lui un tube acoustique. « Responsable de conformité Baral, vous êtes convoqué sur la passerelle de commandement. Immédiatement ! » ordonna-t-il. Ses paroles résonnèrent dans toutes les coursives de l’aéronef.

« Votre plan me paraît sensé », commenta-t-il à l’intention du vedalken. Il observa alors sa prothèse en promenant un doigt sur toute sa longueur, le métal improbable dont elle était faite se liquéfiant sous la caresse. « Je vais cependant me permettre de l’améliorer quelque peu. Les Nalaàr ont en effet d’autres faiblesses. »

En parlant de faiblesses… « Vous me pardonnerez mon indiscrétion, se risqua Baàn, mais quelle est la signification des tatouages que vous portez au front ? »

Tezzeret le toisa de haut en bas, remarquant au passage son attitude parfaitement neutre. « Ils sont là pour me rappeler une dette, lui révéla-t-il dans un rictus. À votre tour de satisfaire ma curiosité, Baàn : quels points faibles décelez-vous en moi ? »

Le vedalken réfléchit un bref instant puis répondit : « Il me semble plus prudent de garder mes conclusions pour moi. »

Le Grand Consul lâcha un rire bref et sonore. « Vous n’êtes pas idiot. »

Baàn se dit que, de la part de Tezzeret, c’était sûrement ce qui s’approchait le plus d’un compliment.

Bardé de sa tenue de combat, et son casque au creux du bras, Baral surgit sur le pont de commandement dans un concert de claquements métalliques. Il s’arrêta devant Baàn et Tezzeret puis, dans un salut de pure forme, annonça : « Baral, à vos ordres. » Il marqua un temps d’arrêt avant d’ajouter : « Monsieur le Grand Consul. »

« Vous avez eu affaire aux Nalaàr, me semble-t-il », avança ce dernier.

À l’évocation de ce nom, un sourire malveillant s’épanouit sur le visage du nouveau venu, transformant sa joue scarifiée en un désert parcouru de ravines. « On peut le dire, effectivement », confirma-t-il.

« À en croire votre rapport, toute la famille avait péri », lui rappela Baàn.

L’inspecteur en chef plissa les yeux, puis jeta un coup d’œil subreptice à Tezzeret qui, contrairement à son habitude, gardait le silence. Finalement, Baral grommela : « C’est l’incendie que cette gamine a déclenché. Il s’en est suivi… une certaine confusion, dirais-je, et nous n’avons pas immédiatement découvert que la mère faisait partie des survivants. »

« Réellement ? demanda Baàn d’un air détaché. Je suis surpris que votre rapport n’en ait pas fait mention. »

« La paperasse, c’est votre domaine, Monsieur le Ministre, railla Baral. Je suis, quant à moi, un homme de terrain. Si vous passiez serait-ce une journée dans les rues… »

« Baral, l’interrompit Tezzeret pour le rappeler à l’ordre, c’est vous que je charge de détourner leur attention. »

Le regard de l’inspecteur en chef passa du Grand Consul au vedalken tandis que sa bouche béait de perplexité. « Pardon ? » bredouilla-t-il.

« Vous allez déstabiliser les Nalaàr : attirez-les à l’extérieur du Centre d’Éther et faites en sorte qu’un maximum de leurs comparses les suivent. »

Un gloussement de joie sembla surgir du reste de nez brûlé de Baral. « C’est comme si c’était fait, mais ensuite ? »

Tezzeret eut un geste vague de la main. « Agissez comme bon vous semblera. »

De surprise, l’inspecteur en chef souleva son seul sourcil encore pileux. « Comme il me plaira, vraiment ? »

Le Grand Consul serra ses griffes de métal dans un crissement. « Nous parlons de traîtres envers le Consulat, Baral, de mages au passé émaillé de violences. S’ils ne se rendent pas… », commença-t-il en levant sa main humaine, le visage impassible.

Baral se redressa et l’une de ses canines pointa d’entre ses lèvres. Baàn ne parvenait pas à déterminer s’il s’agissait d’un sourire ou d’un spasme de jubilation. « Vous avez entièrement raison, approuva l’intéressé. Nous ne saurions en effet laisser des individus aussi dangereux en liberté. »

Il allait prendre congé, mais Tezzeret le retint. « Faites-vous accompagner de votre escouade, lui précisa-t-il. Ainsi que de Monsieur le Ministre Baàn. »

Baral grommela et enfila son casque avec une telle force que celui-ci claqua bruyamment sur ses spalières. « Hangar 7, Monsieur le Ministre, indiqua-t-il d’une voix étouffée par le métal. Nous décollons dans dix minutes. » Il quitta alors la passerelle d’un pas lourd, ses solerets de métal claquant sur le sol.

Baàn se tourna vers le Grand Consul. « Élaborez, je vous prie. »

« Baral est un dogue dressé pour l’attaque, lui expliqua Tezzeret en reportant son attention sur le diorama. Vous serez sa laisse : qu’il morde, mais qu’il ne pourchasse pas. »

Baàn admit la validité de cette tactique, mais ne remettait-elle pas en cause sa propre stratégie ? « Qu’en est-il de mon plan ? » s’inquiéta-t-il.

« Il sera exécuté, rassurez-vous, sous ma supervision, lui répondit le Grand Consul dans un sourire sinistre. Et sa paternité vous sera attribuée — en cas de succès comme d’échec. » Il se pencha alors sur le plateau de combat, laissant ses griffes tracer de fins sillons sur le laiton poli.


Maman doit se trouver à l’étage, j’imagine.

C’est là que se sont installés les meneurs de la résistance : Gonti, Kari, Saheeli et probablement d’autres, dont le patronyme ne rime pas avec ouistiti. Pour l’instant, elle est Victoire Renégate, la stratège, et non ma mère. Ils sont tous réunis au dernier étage du Centre d’Éther pour trouver comment frapper les consuls le plus douloureusement possible.

Je baille parce que je n’ai de nouveau pas beaucoup dormi. Depuis le début de la répression, les nuits ne sont plus que flammes et hurlements, et je me suis même remise à faire des cauchemars, comme à la forteresse de Keral.

Je contemple Ghirapur en essayant de réconcilier la réalité sous mes yeux avec mes souvenirs, flous, de certains lieux. Je suis rentrée chez moi, c’est vrai, mais on dirait qu’on a déplacé tous les meubles !

Je n’ai même pas pu retrouver le château d’eau que j’avais l’habitude d’escalader et qui était pourtant le bâtiment le plus élevé du quartier. De son toit, mes amis et moi regardions les courses aériennes : les moins captivantes, qui se déroulaient dans la journée, comme celles que disputaient les gamins plus âgés durant la nuit, en parcourant les rues à tombeau ouvert, jusqu’à l’arrivée des agents consulaires de la circulation. Parfois, les pilotes passaient en trombe juste au-dessus du château d’eau ou bien effectuaient un looping autour de celui-ci, nous contraignant alors à demeurer immobiles jusqu’à dissipation des gaz d’échappement brûlants.

Tout me paraissait infiniment plus grand. Les murs de pierre blanche et les toits-terrasses que je traversais en courant sont à présent noyés sous le cuivre, la turquoise et le damasquinage, qui étincellent au soleil de midi.

Le vent porte les odeurs d’une multitude de repas, de la poussière, du métal et de l’Éther. Dans toutes les rues, au-delà des barricades, les panharmonicus du Consulat continuent de brailler « La Marche nuptiale du gremlin » dans notre direction, sans discontinuer, au double du tempo normal. Ils ont joué ce morceau toute la nuit et, juste après le coucher de lune, Nissa s’est mise à pleurer, les paumes plaquées sur les oreilles.

Je ne savais quoi faire. J’ai voulu l’aider, mais mes mains n’ont pas suivi. Elles se sont contentées de voleter autour de mon amie comme deux étourneaux, et j’ai très certainement lâché une quelconque idiotie, une fois de plus.

Jace s’est assis auprès d’elle. Ils ont discuté une minute, et un éclair est passé dans le regard de son ami. Nissa s’est alors lovée au milieu d’une immense plante en pot et ne s’est éveillée que sous la caresse des premiers rayons de soleil.

L’absence de Maman me pèse.

Elle m’a manqué longtemps, mais j’avais fini par m’y habituer. Douze ans à errer comme une âme en peine, c’est long. Pourtant, quoi qu’en pensent visiblement tous les autres, j’allais un peu mieux, sachant que, pendant environ deux ans après mon départ de Kaladesh, j’ai encore éprouvé jusqu’à des difficultés à respirer.

Aujourd’hui, elle est de nouveau là, quelque part au-dessus, pas très loin, mais si occupée à diriger l’insurrection que je ne la vois et n’entends le son de sa voix que lorsqu’elle vient, la nuit, me couvrir d’une couverture. Elle me croit sans doute endormie, car il est très tard quand elle quitte ses conseils de guerre. En réalité, je suis éveillée, le visage enfoncé dans mon oreiller, et je retiens mon souffle en espérant qu’elle s’assiéra près de moi.

Pourtant, elle s’en abstient à chaque fois. À compter d’aujourd’hui, toutefois, je refuse de l’accepter.

Je veux qu’elle me prenne dans ses bras comme elle l’a fait dans l’arène, qu’elle me parle, rien que dix minutes, d’un sujet sans rapport avec le Consulat, qu’elle pose ses mains sur mes joues rougies et qu’elle ait la mauvaise foi de me reprocher d’y avoir pris un coup de soleil alors qu’elle-même se contente de brunir. Je veux sentir encore l’odeur des taches de cambouis et des brûlures d’arc électrique sur ses vêtements. Je veux qu’elle me tresse les cheveux comme elle en avait l’habitude jusqu’à ce jour d’été particulièrement chaud où je m’étais servie d’un sécateur pour les couper : j’étais descendue des combles, toute fière, puis j’avais tourné sur moi-même, grisée par la sensation de l’air sur ma nuque, mais elle avait éclaté en sanglots. Plus tard, à l’aide des vieux ciseaux de Mamie Jalbala, elle avait égalisé ma coupe en me disant que j’étais jolie, que j’avais l’air d’une grande.

Je veux lui raconter toutes mes aventures pour qu’elle sache enfin qui je suis devenue, car elle ne connaît que la Chandra au comportement désastreux, comme le jour où nous avons été séparées.

C’est à cause de moi si les consuls nous ont envoyé la troupe. C’est ma faute si mon père est mort. Est-ce pour cela qu’elle m’évite ? Me rend-elle responsable ? Je ne l’en blâme pas, car oui, je suis coupable.

C’est ce que le Feu purificateur m’a montré quand je me trouvais sur Regatha, avant que mes cauchemars ne disparaissent. Je me jugeais responsable de la mort de tous ces gens : papa, les villageois, maman. De même qu’un incendie m’avait rendue orpheline et fait de moi une meurtrière, c’est grâce au Feu purificateur que la culpabilité a cessé de me ronger, quand le chuintement des flammes m’a murmuré « Sois absoute », même si je ne me suis jamais moi-même pardonnée. De toute façon, ce n’était qu’un feu de rien du tout, sur lequel on n’aurait même pas pu griller une poignée de châtaignes.

Le plancher de la terrasse craque derrière moi, sous le poids de pas qui s’avancent dans ma direction. D’un geste vif, je m’essuie les yeux, de crainte qu’il ne s’agisse d’une personne qui ne me connaît pas. À la réflexion, ce serait pire encore si je la connaissais.

Et si c’était Nissa ?

J’ai soigneusement évité de réfléchir à mon attitude sur Ravnica, car j’ai été prise d’une envie de me recroqueviller sous une couverture à chaque fois que j’y repensais. Elle s’est montrée si attentionnée et, alors qu’elle s’inquiétait de mon état d’esprit après avoir manqué de faire exploser la maison de Jace, troublée autant par sa sollicitude que par ses yeux fixés sur moi, je n’ai rien trouvé de mieux à lui dire, pour expliquer mon trouble, que « C’est que tu n’as pas arrêté de me regarder », et, à cet instant, j’ai vu ses lèvres trembler, ses joues s’empourprer comme si je l’avais fustigée.

À présent, c’est mon visage qui s’enflamme, au propre et non au figuré, et mes cheveux avec, mais j’étouffe immédiatement les flammes. Les pas ralentissent.

Quand nous sommes arrivées ici, sur Kaladesh, je n’ai cessé de lui rebattre les oreilles au sujet de ma mère. À aucun moment je ne me suis souciée d’elle. Pourquoi a-t-elle accepté de me suivre alors que je n’ai fait que la rembarrer… ?

Oh, j’oubliais ! Quand nous étions à la recherche de Maman, je l’ai serrée dans mes bras ! À deux reprises, qui plus est. J’ai agi sans réfléchir, comme toujours. Pourtant, je sais parfaitement qu’elle tressaille dès qu’on la touche, ne serait-ce qu’en la frôlant. Mes effusions ont dû la révulser. Je suis une sacrée…

« Chandra ? » Une voix forte au ton grave et quelque peu hésitant.

Oh. « C’est toi, Gid. »

Il s’installe sur la rambarde, juste à côté, en prenant appui sur ses avant-bras musculeux. Ainsi vouté, il a les yeux à la même hauteur que les miens. « Comment te sens-tu ? » lui demandé-je.

Je parcours les rues du regard. Si l’on excepte le vacarme des panharmonicus, elles sont calmes et vides. Cent mille personnes se terrent chez elles, attendant la fin d’une mousson particulièrement violente. Un vent chaud me ramène les cheveux en arrière.

« Je vais bien », finit-il par répondre.

Il laisse échapper un souffle discret, entre rire et soupir. « Chandra, c’est… Ce ne sont pas mes affaires, je le sais bien… Pardonne-moi, mais tu as subi tant de traumatismes en revenant ici, chez toi. Découvrir ta mère vivante… C’était à la fois une magnifique surprise et un choc émotionnel. Ensuite, cet homme qui… On a tenté de te tuer. Enfin, ton plan d’origine qui se retrouve plongé dans la guerre civile ! Et tout cela en deux mois à peine ! C’est davantage que quiconque ne devrait avoir à subir. »

« Serais-tu en train de demander si je suis, quoi… perturbée, c’est ça ? » Est-ce que mes mains tremblent ? Oui, elles tremblent. Bon sang, arrêtez de gigoter !

Je sens le regard compatissant de Gideon me parcourir le dos. Sa voix se fait encore plus douce. Parvenant à couvrir la cacophonie que fait régner « La Marche nuptiale du gremlin », il grommelle : « Je dis juste que tu prends les choses très à cœur. C’est même l’une de tes qualités les plus insignes. Si tu as besoin de quelqu’un pour discuter ou simplement t’épancher, je suis là, d’accord ? Sans restrictions. »

Bon sang, il va me faire pleurer, cet idiot, tant sa prévenance est sincère ! C’est d’ailleurs ce que j’ai apprécié chez lui dès notre rencontre, tout du moins lorsque ma colère contre lui s’est calmée : sa personnalité de rabat-joie adorable, autoritaire, gentil, moralisateur, prévenant et barbant, sans parler de tous ces muscles qui lui tendent si joliment la chemise — quand il en porte une — et ses yeux versicolores, comme des paysages peints par — mais qu’est-ce qui j’y connais, moi ? — un peintre particulièrement doué pour les paysages, disons. Sans oublier ses abdominaux, sur lesquels on pourrait casser des noix et qui, pendant au moins six mois, ne m’ont pas du tout donné envie de les caresser. Non, pas du tout. Heureusement, il ne s’en est pas aperçu.

J’ai l’impression qu’une éternité s’est écoulée depuis cette fixation. N’avais-je vraiment que dix-neuf ans, autant dire une gamine ! Je me demande quel âge il avait, lui, ou quel âge il a maintenant, d’ailleurs, l’un me donnant l’autre. Je pourrais faire le calcul ; ma mère est ingénieur, quand même.

Je baille à nouveau, si fort que mes yeux pleurent. Sans savoir pourquoi, je lui demande : « Tu te souviens de notre rencontre, Gid ? » en lui jetant un regard de côté, à l’abri de mes mèches.

Il lève les yeux rapidement et ouvre la bouche, mais se ravise et hoche la tête. « Oui, très bien. »

« J’y ai repensé, ces derniers temps. »

Le regard fixé sur l’horizon, par-delà les rues, il me demande : « Pour quelle raison ? »

« Mes mauvais rêves ont recommencé. » Le vent souffle dans ma direction et me pique les yeux.

Il prend une inspiration et tente de garder un ton désinvolte : « Je vois. » Visiblement troublé, il se penche par-dessus le garde-corps tout en se grattant la barbe. « Comme ceux que tu avais… »

« Sur Diraden, oui. » Diraden, où le soleil ne se levait jamais et où nous dormions sur une même paillasse défoncée, qui sentait le moisi, dans un village plein de dégénérés. Je m’étais éveillée en sueur et haletante, les mâchoires serrées pour ne pas hurler après un nouveau cauchemar me renvoyant au brasier de Bunarat. Ses bras puissants s’étaient alors refermés sur moi, me tenant éveillée dans cet « ici et maintenant », même ignoble, pour m’épargner les cauchemars du passé, et il ne m’avait relâchée qu’une fois mes frissons apaisés.

« Pardonne-moi, dit-il en rougissant jusqu’aux oreilles. Je n’aurais jamais dû agir ainsi, du moins, pas sans t’en demander la permission. Je m’étais réveillé et tu m’avais semblé… souffrir tellement. »

« C’était le cas. » Sur ces mots, je lui décoche dans le bras une bourrade qui manque clairement de conviction. C’est à peine une pichenette, même pas une tape. « Crois bien, si ton attitude m’avait offensée, que je te l’aurais fait savoir — en te brûlant tout vif. »

« Je me demandais pourquoi tu paraissais si fatiguée, ces derniers temps. » Du bout de l’ongle, il soulève la peinture écaillée de la rambarde. Un fragment s’en détache et s’envole en tournoyant dans le vent. « Tu m’avais dit venir d’un endroit où la magie, et surtout la magie du feu, était prohibée, que ta famille avait tenté de cacher tes capacités et que tu étais responsable de l’incendie d’un village ainsi que de la mort de tes parents. » Il marque une pause, cherchant ses mots, puis reprend : « Tu ne m’avais confié que certains pans de la vérité. »

Mon esprit fait ressurgir de vieux souvenirs, indistincts et parcellaires : une cellule plongée dans la pénombre, tout juste éclairée par la lumière pâle et diffuse des sorts qui m’empêchent d’utiliser ma magie. « On doit considérer lucidement ses actes passés, m’avait-il déclaré, et en assumer la responsabilité, sans mensonge ni excuse. Qu’as-tu donc fait qui t’a laissé tant de fantômes à porter ? »

L’espace d’un court instant, je suis de retour dans ce cachot, assaillie par la nausée et la honte. Je me demande soudain s’il se trouve à proximité un seau dans lequel je puisse vomir et, sinon, dans quelle direction viser pour éviter de lui en éclabousser les chaussures.

« Je ne te connaissais pas encore, Gid, en tout cas pas assez, à l’époque. Tout ce que je t’ai raconté alors était vrai, mais ce n’était pas toute la vérité. Je ne t’avais dévoilé que le plus important : le feu, les cris et… les odeurs, et ce que j’avais ressenti, à quel point je me sentais responsable de leur mort à tous… » Je me racle la gorge pour dissimuler que ma voix se brise. Il l’a très certainement perçu, mais il n’en dira rien, car il est trop galant pour le faire. Je me passe une main tremblante sous le nez, renifle et m’essuie avec mon pashmina.

Il soupire et glisse sa main juste à côté de la mienne, posée sur la barre, mais sans aller jusqu’à la toucher : il se contente de proposer. Une partie de moi désire la prendre, cette main, et la serrer très fort. « Quoi qu’il en soit, conclut-il, ton mea-culpa, même incomplet, a dû suffire, car le Feu purificateur ne voulait certainement que te voir endosser ta responsabilité, et non pas t’entendre confesser jusqu’au moindre péché véniel. » Il marque une nouvelle pause. « Du moins, c’est ce que l’on m’a dit, mais ce n’est pas moi qui ai traversé les flammes ; c’est toi. »

Je me fends d’un sourire et tends la main pour lui ébouriffer les cheveux. Pour y parvenir, je dois me hisser sur la pointes des pieds, ce qui, croyez-moi, est malaisé quand on porte des solerets de métal. « Autrement dit, quelqu’un comme toi, qui n’a rien à se reprocher, n’aurait rien à craindre. »

Les muscles de son bras se crispent. « Je souhaiterais que ce fût vrai, me confie-t-il en me regardant, avant de tourner la tête comme un chiot craintif. Je suis l’auteur d’actes pour lesquels je ne puis me racheter. »

En faisant semblant de retenir un éternuement, je pose ma main sur mon nez pour humer l’odeur de ses cheveux que mes doigts ont conservée : la senteur de simples qui ne poussent pas ici. Est-ce le parfum que le vent colporte sur Theros ?

« J’ai fait sauter un musée », lui confié-je. Quelle mouche me pique de le lui avouer ?

Il se tourne vers moi, l’air stupéfait. Que vais-je lui dire, maintenant ? Désamorce la situation, Chandra. « Je ne l’ai pas fait exprès, évidemment ! C’était à l’époque de notre rencontre sur Kephalai. Tu te rappelles ? Le Sanctuaire des Étoiles, et moi qui essayais de voler le Parchemin du Dragon ? C’est d’ailleurs pour cela que tu m’avais dénoncée. La prison, les hommes à tête de serpent et tutti quanti ? »

 

Il grimace.

Ouille ! Mauvaise direction ! Mécanoptère en marche arrière toute ! « Cela dit, tu avais raison. Tu sais, quand tu m’as dit que je m’en prenais à des innocents. Quoique… En ce qui concerne les gardes, je ne suis pas entièrement convaincue. Je me méfie de cette engeance-là. Je ne leur fais plus confiance, et peut-être même m’en suis-je toujours défiée. Toujours est-il que le Sanctuaire était bondé et… »

Quand les murs se sont écroulés, j’ai pensé à tous les gens que j’avais vus à l’intérieur : les grand-mères qui pointaient du doigt les vitrines, à se remémorer le bon vieux temps et à raconter des anecdotes amusantes, comme le faisait Mme Pashiri ; les enfants à ronchonner et à trépigner dans leurs souliers éculés parce qu’ils s’ennuyaient, à la recherche d’un coin où se réfugier, ni trop poussiéreux ni trop vétuste, mais plein de lumière et d’objets incroyables… Les pierres du bâtiment les ont tous écrasés, et c’est ma faute. Je ne l’ai pas voulu, mais ce n’en est pas moins ma faute, un désastre de plus sur mon ardoise.

J’ai sans doute gardé le silence trop longtemps, car il fait un pas vers moi. « Chandra », prononce-t-il. Cette fois, il pose sa main sur la mienne. Elle est chaude et sèche, de vieilles callosités la rendent rugueuse par endroits. « Ce n’était pas délibéré de ta part. »

« Mais c’est pourtant arrivé, Gid. Parfois, quand je suis assise dans mon bain, ce souvenir semble surgir de nulle part. Je tressaille en me traitant d’idiote à voix haute avant de me laisser glisser sous l’eau. Et, euh… En général, le bain devient rapidement un swedana. » Donc j’évite de me baigner. Avec tout ce qui s’est passé ces dernières semaines, je dois d’ailleurs emboucaner comme un gobelin forgeron. « Tu es le premier qui devrait… »

« Je sais », m’interrompt-il. Il retire alors sa main et la passe dans ses cheveux, aplatissant ainsi les épis que j’y ai laissés. J’ai envie de les ébouriffer encore. « Tu n’as pas pensé à eux à ce moment-là, Chandra. Dorénavant, si. Le fait que tu éprouves des regrets aujourd’hui signifie bien que tu as mûri et que tu es bien intentionnée. »

Je m’éloigne pour faire quelques pas sur la terrasse. Près de l’escalier se dresse une pergola de jasmin, où j’arrache un pétale blanc pour le froisser entre mes doigts. « Cela signifie surtout que je suis une catastrophe ambulante. »

Il prend une profonde inspiration et grimace à nouveau. « C’est parfois vrai, reconnaît-il, contrit. Quoi qu’il en soit, tu fais toujours de ton mieux. Le résultat n’est pas toujours probant, mais c’est l’intention qui compte. Cela veut dire que tu peux encore t’amender. »

Ma lèvre tressaille. Le pétale s’échappe de mes doigts, et le vent l’emporte. « Bref, ce que j’entends t’expliquer, c’est que, quelles que soient tes erreurs, elles ne sauraient se mesurer à mes propres errements ; que, si le Feu purificateur a pu relâcher une dévoyée de mon espèce, quelqu’un comme toi, qui pèse le pour et le contre dans tout ce qu’il entreprend passerait cette épreuve haut la main ; et que, si le Feu n’était pas capable de s’en rendre compte, il s’agissait d’évidence d’une petite flambée lamentable, que j’ai bien fait de détruire. » Cette avalanche de mots terminée, je reprends mon souffle.

Il me considère d’un air dubitatif. « C’était vraiment ce que tu cherchais à dire ? »

« Peut-être pas tout à fait quand j’ai commencé à parler mais maintenant, oui, déclaré-je en croisant les bras sur la poitrine et en lui présentant un visage faussement contrarié. Alors ? Te sens-tu mieux ? »

Gid cligne des yeux puis éclate d’un rire franc et sonore. « Oui, en fait. Je te remercie, me lance-t-il avant de reculer légèrement et de regarder vers les hauteurs de la tour. Mais je ferais mieux de retourner là-haut pour voir comment les défenses s’organisent. Si tu as besoin de quoi que ce soit, il te suffit de demander. Entendu ? »

Oath of Gideon
Serment de Gideon | Illustration par Wesley Burt

J’ai besoin de ma mère. J’ai besoin de m’asseoir auprès d’elle et de sentir le contact de son bras, de son épaule et de sa hanche contre moi pendant qu’elle mange tout en griffonnant des équations. J’ai besoin de déguster le methi thepla qu’elle a cuisiné rien que pour nous, même s’il est toujours un peu brûlé. J’ai besoin de poser ma tête sur son épaule. J’ai besoin de sentir ses bras autour de moi, car j’en ai été privée trop longtemps.

Gid a déjà fait cinq pas quand je bondis par-dessus la rambarde et lui crie : « Attends ! C’est idiot, mais j’aurais bien besoin d’un câlin si cela ne te dérange pas. Je sais, c’est déplacé. J’étais en train de me dire que je n’avais pas passé serait-ce dix minutes seule à seule avec ma mère, et… »

« Chandra. »

« Rien ne t’y oblige. Un câlin, c’est très intime, je sais. Car enfin… Tu m’as sauvé la vie et tout le toutim, mais ce n’est pas comparable. Nous nous sauvons la vie en permanence les uns les autres — sauf Lili, peut-être —, et, de toute façon, je t’ai sauvé, moi aussi, donc ça ne compte même p… »

« Chandra. »

« … Et je sais bien que demander de l’affection, ce n’est pas très orthodoxe : un câlin, cela ne se réclame pas. Il y a toujours cet instant, quand je regarde quelqu’un… C’est la force d’attraction ou je ne sais quoi. J’ai l’impression de savoir, mais en fait je n’en sais rien, tu comprends ? Navrée. Je m’exprime très mal et… »

« Chandra, » répète-t-il pour la deuxième fois.

Serais-je à nouveau en train de trembler ? Je serre les doigts pour qu’ils arrêtent de tressauter. Enfin, qu’est ce qui te prend, Chandra ? Je ravale ma salive avec effort, m’essuie les yeux et me retourne. Il a les bras grand ouverts et me sourit. Ses doigts me font signe d’approcher. Allez, vas-y, bécasse !

Oui, c’est cela, mais surtout, prends l’air détaché : avance vers lui sans te précipiter, presque désinvolte… Mince, je suis déjà contre lui, et mes bras lui enserrent la taille. Je suis absolument certaine de ne pas avoir couru, alors qu’on ne vienne pas me raconter que la magie de téléportation n’existe plus.

Qu’est-ce qu’il est baraqué ! Ma tête loge parfaitement sous son menton. Son odeur est un mélange de transpiration et d’huile, vestiges d’une longue journée passée à soulever des faix. Je me réfugie dans ses bras comme un chiot, pose ma joue contre son torse et ferme les yeux. Son cœur bat contre mon oreille. Malgré son armure, j’ai l’impression qu’il m’enveloppe. Son souffle chatouille le sommet de mon crâne.

Cela faisait longtemps que personne ne m’avait tenue ainsi dans ses bras. S’il s’y était risqué il y a quatre ans, je m’en serais trouvée émoustillée ; aujourd’hui, je me sens simplement… en sécurité.

Un léger tintement de porcelaine se fait entendre. J’ouvre un œil pour regarder par-dessus l’un de ses biceps et je vois… OH BON SANG !

Je repousse Gid, mais il est trop corpulent. C’est donc moi qui perds l’équilibre et qui pars en arrière. Il ouvre une bouche stupéfaite et recule en me regardant avec horreur. Oh non, Gid. Tu n’as rien fait de mal…

« Il n’était pas dans mon intention de vous déranger. » Nissa dépose une assiette de curry d’aubergine et de pommes de terre sur l’un des bancs, les yeux rivés au sol, puis ses longs doigts font glisser avec précaution la porcelaine sur l’acier. Au creux de son bras, elle tient une grosse mangue parfaitement mûre. Sa natte se balance dans le vent.

« Mais tu ne nous déranges pas du tout, voyons. » Je trouve la rampe à tâtons et m’en saisis pour me redonner une contenance. « Nous étions juste en train de discuter et… »

« Ne faites pas attention à moi. » Elle équeute la mangue — Où l’a-t-elle fait pousser ? Dans ses vêtements ? — puis la pose à côté de l’assiette. « Je vous ai amené ceci au cas où vous auriez faim », dit-elle en se redressant pour me regarder calmement, les mains jointes devant elle. Elle a la sérénité des arbres millénaires.

CLIGNE DES YEUX ! RESPIRE ! Ne va pas tout gâcher. Essaie d’avoir enfin une conversation normale avec elle.

« Gid est descendu pour voir comment j’allais, et nous avons commencé à discuter, et ensuite on s’est remémoré le jour où il m’a arrêtée pour avoir fait exploser un musée » — TU ES EN TRAIN DE TOUT GÂCHER ! — « mais il n’en avait pas l’intention, et puis nous nous sommes retrouvés sur ce plan où nous avons dû affronter ce vampire aussi effrayant que distingué, et alors je me suis mise à penser à ma mère, et… »

Elle baisse les yeux, les paupières mi-closes. « Nous reparlerons de tout cela plus tard, si tu préfères. Veuillez m’excuser », murmure-t-elle avant de faire demi-tour, encadrée par le jasmin, dont toutes ses fleurs se sont rétractées en boutons serrés, non plus blancs mais verts.

Comment je me débrouille pour toujours tout flanquer par terre ? S’il s’agit de faire exploser tout Innistrad, je n’ai aucune difficulté, merci, mais pour ce qui est de parler à Nissa, je me transforme en feu de poubelle ambulant !

Cela ne peut pas être ma main qui se pose sur son épaule et qui la fait sursauter quand je la retiens. Je suis quand même plus maligne que cela, non ? « Ne… Ne pars pas, balbutié-je. Je sais, tu es en colère. C’est moi qui t’ai fâchée. »

« Non, répond-elle prudemment, avec un point d’interrogation dans la voix, comme si elle cherchait la bonne réponse. Non, il y a bien des choses que je ne comprends pas, mais je ne suis pas en colère contre toi, tu peux m’en croire. »

Elle lève la main et retire calmement mes doigts brûlants de son épaule. Les siens sont frais et sentent les fruits d’été, les feux de joie au crépuscule et la pluie de l’aurore — à moins que ce ne soit le produit de mon imagination. « Tu n’as pas à t’inquiéter. »

« CHANDRA NALAÀR ! »

Vue de l’extérieur, la manière dont nous sursautons paraît sans aucun doute burlesque.

Je devrais certainement m’inquiéter davantage de la réaction de Nissa à après lui avoir frôlé le bras pour me retourner, mais je suis trop occupée à scruter Ghirapur, parce que « La Marche nuptiale du gremlin » s’est enfin tue et que je connais cette voix. « Je sais que tu m’entends ! » annonce un homme à la voix rocailleuse, qu’un mégaphone a rendu métallique et qui rebondit en écho sur la pierre et l’acier tout autour de nous.

« Qui est-ce ? » demande Gid. Il se place devant moi et fronce les sourcils en observant les toits étincelants. Les lames-fouets de son sural se coulent hors de son brassard.

J’essaie de prononcer « Baral », mais j’ai l’impression que ma gorge est noyée d’eau croupie.

« Je me demandais : as-tu raconté ton histoire à tes amis ? Comment tu as fait tuer ton père ? Comment ta mère s’est retrouvée en prison pour cinq longues années par ta faute ? »

Tout ce qui m’entoure sombre dans un brouillard blanc, et des étincelles me jaillissent des yeux. Je n’en ai cure.

« Ta petite maman et moi avions une grande conversation quotidienne, dans son oubliette. Je lui rappelais à chaque fois toutes les atrocités que tu as commises, jour après jour. Te l’a-t-elle raconté ? »

Maman ?

« Peut-être avait-elle trop honte pour te le dire ? »

Non !

« Certains jours, elle sanglotait, quand je lui expliquais que tes flammes avaient dévoré ton père, qu’il hurlait quand sa peau se carbonisait et se fendait, en maudissant le jour de ta naissance. »

« C’EST FAUX ! » hurlé-je d’une voix suraiguë et glapissante, celle d’une enfant de onze ans.

Gideon crie en direction de la tour ; je n’en comprends que des bribes, à propos d’éclaireurs et de mécanoptères. Un éclair crépite au-dessus de ma tête et des nuages de poussière s’élèvent des toits, de l’autre côté de la rue.

Baral éclate de rire et reprend de plus belle : « Tant de personnes sont mortes ce jour-là, monstresse. »

« Je vais le tuer, le réduire en cendres. » Ces mots surgissent en sifflant entre mes dents serrées, comme les braises qui jaillissent de mes yeux.

« C’est justement ce qu’il cherche ! » proteste Nissa. Hormis les battements rageurs de mon cœur, seule sa voix me parvient encore. Que fait-elle encore là ? Qu’est-ce qui la pousse à rester ?

« Je ne peux pas le laisser dire, me récrié-je en serrant des poings brasillants. N’essaie pas de m’arrêter. Je ne peux pas le laisser… » Du coin de l’œil, j’aperçois sa main à quelques centimètres de mon bras, mais qui se garde de le toucher.

« Je sais, répond-elle. Je serai là. »


Gideon hurla en direction des terrasses supérieures : « Alerte générale ! C’est peut-être une diversion ! » Il plissa les yeux en regardant le soleil au zénith, observa qu’on l’avait compris et se retourna pour appeler : « Chandra… »

Elle avait disparu.

Malgré le braillement du rire amplifié, le hiéromancien entendit le clic-clac des bottes de la jeune femme sur les marches, le crissement du métal à chaque fois qu’elle glissait en arrivant trop rapidement sur un palier et ses jurons qui s’élevaient, déformés par l’écho.

« Tu aurais dû la retenir ! » reproche-t-il à Nissa en se précipitant jusqu’à la rambarde pour s’y pencher.

Tandis qu’elle s’engageait elle aussi dans l’escalier, l’elfe se figea, un pied en suspens, en l’entendant l’interpeler. « Et pour quelle raison ? » s’étonna-t-elle.

Il serra les poings. « C’est… Elle pourrait se faire tuer. À entendre cet homme la provoquer de la sorte, il est clair qu’il cherche à l’attirer dans un piège. Elle ne réfléchit plus, elle ne fait que réagir. C’est donc à nous de… » Il sentit son estomac se serrer, comme percé par une lance de glace : pourquoi ne s’était-il pas précipité lui-même à la suite de Chandra ?

Nissa pencha la tête de côté avant de lancer : « Elle est comme cela, Gideon. »

Au niveau d’un étage inférieur, il vit une gerbe de flammes rougeoyantes jaillir du Centre d’Éther, sentit son cœur bondir dans sa poitrine et demeura figé d’angoisse durant de longs instants. Il vit enfin la pyromancienne exécuter un roulé-boulé sur le toit adjacent et se relever, sans cesser sa litanie d’injures.

Au-dessus de lui, une voix affaiblie par le vent le héla : « Jura ! Des carcasses mécaniques avancent vers nos lignes ! »

« Je… » Son devoir était de la rattraper ; mais en était-il certain ? Il ferma les yeux et inspira posément une goulée de l’air chaud de ce milieu de journée, en se concentrant sur les odeurs d’huile et de fumée. La diatribe tonitruante de l’homme au haut-parleur s’interrompit. Une secousse se propagea de la plante de ses pieds au reste de son corps tandis qu’une explosion retentissait au loin, comme en sourdine.

La voix d’Hixus lui revint, inchangée malgré les longues années écoulées depuis : « Il arrive un moment, mon garçon, où l’on doit choisir entre ce que l’inclination ou bien le devoir vous dicte de préserver. »

Il rouvrit les yeux pour les plonger dans les pupilles insondables de Nissa. Alors, en s’efforçant d’expulser l’air de sa bouche pour qu’il porte ces mots si difficiles à prononcer, il trancha : « Fais en sorte qu’il ne lui arrive rien. » L’elfe acquiesça et disparut.

Gideon grimpa alors l’escalier quatre à quatre, en évitant à tout prix de repenser à son émoi quand il avait eu le privilège de tenir contre lui ce petit soleil aussi exaspérant que précieux.


Sous la force du contact avec le sol, les bottes de Baral fendillèrent la chaussée et l’air que contenaient ses poumons s’en expulsa. Quelques secondes plus tard, il s’était redressé et courait droit devant lui. Tout se déroulait comme prévu.

Cependant, il se sentait déjà ralentir : le souffle lui manquait, chacune de ses expirations lui donnant l’impression qu’une poignée d’épingles lui montait des poumons. Jamais encore il n’avait eu à courir en portant son armure, du moins jamais davantage que sur une vingtaine d’enjambées, suffisamment pour se retrouver à portée de n’importe quel mage en puissance — persuadé que sa capacité de frapper à distance lui conférait l’avantage — pour démontrer à celui-ci à quel point il se trompait.

Bref, il se sentait vieux, lourd et lent. Il n’était ainsi jamais parvenu à recouvrer la pleine motricité de son bras gauche : même si, au prix de longs et douloureux efforts, celui-ci avait fini par lui obéir de nouveau, Baral n’était cependant jamais sûr de sa prise, qu’il tînt une arme ou une cuillère à soupe. Ainsi, un jour d’hiver, parce qu’il se tenait trop près du poêle, dans son baraquement, sa manche avait prit feu. Sa réaction première avait été de rire, tandis que la chair déjà meurtrie de son bras roussissait dans une odeur de chair brûlée. Comment s’en empêcher tant la situation était risible ? Il portait d’ailleurs moins souvent son heaume depuis que la monstresse lui avait brûlé la moitié du visage et, bien qu’il usât de son visage défiguré comme d’une arme d’intimidation de plus, une bonne raison pour ces maudits mages de le craindre, la petite sorcière n’avait pas moins détruit l’homme qu’il était.

Ses pas résonnant sur le pavé, Baral enfila les ruelles (gauche, droite, puis encore gauche…) selon l’ordre que Baàn lui avait fait répéter un nombre insupportable de fois dans l’appareil qui l’avait amené là. Les bâtiments qui l’entouraient n’étaient plus neufs et clinquants, mais subissaient un lent délabrement, comme en témoignaient les gravats et la poussière qui tapissaient le sol. La transpiration lui dégoulinait du col, et son souffle haletant empoissait l’air confiné dans son casque.

Derrière lui, la fille Nalaàr vitupérait, proférant tout un chapelet d’invectives qui résonnaient contre les murs de pierre.

Il sourit. Si elle était plus grande que dans son souvenir, son discernement n’avait visiblement pas suivi. Il la retrouvait toujours aussi prompte à s’égosiller et mouliner des bras quand il eût été plus avisé de prendre, immobile et en silence, la mesure de son adversaire. C’est ainsi qu’elle avait foncé tête baissée dans tous les pièges qui lui avaient été tendus, depuis son retour à Ghirapur, et c’est ainsi qu’il la vaincrait, qu’il lui ferait payer.

Baàn avait lui-même choisi l’endroit : un dédale d’anciens immeubles de brique, abandonnés et nus, construits le long de la rivière et aux jardins où rien ne poussait plus, autrement dit sans le moindre combustible alentour.

Il obliqua brusquement à un angle de rue, releva la visière filigranée de son casque et rugit par-dessus son épaule : « Tout ce temps que ta mère a passé à souffrir, persuadée que tu étais morte ! »

C’est alors qu’elle lui apparut, en courant depuis l’angle opposé, auréolée de volutes cramoisies ressemblant à la chevelure d’une comète. Elle grigna, écarta les doigts, et projeta ses bras en avant. L’espace qui les séparait s’enflamma et il se produisit un appel d’air contre lequel il dû lutter pour éviter de perdre du terrain. Un mur de flammes d’un blanc doré le poursuivait à la vitesse de l’express d’Aradara.

Il leva une main, les doigts écartés dans un halo d’un bleu froid et, d’un geste dédaigneux, fit s’évaporer le brasier. Quelques braises orphelines voletèrent jusqu’à la chaussée, sans parvenir à trouver de quoi subsister sur la terre et les pierres.

« Et toi, où te trouvais-tu pendant qu’elle croupissait dans un cloaque ? railla-t-il. Loin d’ici, à profiter de la vie ? » Il vira au coin du mur tandis qu’elle trébuchait en jurant, des étincelles cascadant de ses cheveux en flammes.

Un rire jubilatoire monta en lui, mais qu’il n’autorisa pas à franchir ses lèvres tandis qu’il se remettait à courir vers le lieu de sa vengeance, car, en trente ans, il avait appris à réprimer ses émotions les plus bouillonnantes.

Le bourdonnement des ailes d’un mécanoptère résonna ; il était presque arrivé au point choisi. Ses soldats laisseraient entrer la monstresse et se posteraient derrière elle, prêts à refermer le…

Il avait contourné en courant l’angle suivant puis pilé : le passage était bloqué par un mur de ronces grenat, d’épines crochues et de large feuilles vert émeraude. Comment ?! Cette barricade n’y était pas, tout à l’heure !

Il se retourna juste à temps pour lancer son pied en armure dans le ventre de sa poursuivante. Prise d’un spasme, celle-ci se plia en deux. Il recula alors et brandit son épée tandis qu’elle vomissait. Les flammes qui enveloppaient la scélérate brillèrent d’un éclat jaunâtre tandis qu’il la chargeait en faisant tournoyer sa lame.

Par réflexe, elle éleva son avant-bras pour parer le coup, déclenchant une gerbe d’étincelle quand l’arme frappa sa cubitière. L’autre bras de la pyromancienne s’abattit vers lui comme un brandon, mais le rata tout à fait. Il se retint d’éclater de rire. Elle cracha alors encore un peu de bile sur le sol, puis lui envoya un coup d’épaule dans le torse. Il sentit quelque chose se rompre sous le choc, et il l’entendit gémir.

Baral recula en chancelant, comme happé par une chaleur intense, derrière lui. Elle a mis le feu aux ronces ! De son bras estropié, il arracha sa cape en feu de ses spalières et la laissa tomber à terre. Il allait devoir la contourner pour éviter qu’elle ne l’accule à la fournaise.

La vibration des ailes du mécanoptère faisait sautiller les décombres de la chaussée dévastée dans un bruit de galets qui s’entrechoquent. « Commandant ! » appela une voix atone et métallique, en couvrant le vacarme grâce à un amplificateur.

La gamine serra les dents, des étincelles lui dansant dans les yeux tandis qu’elle s’apprêtait à lui décocher un coup, mais elle s’immobilisa, la bouche ouverte, le regard éperdu de douleur. Son bras lui retomba le long du corps, inerte.

Voilà.

Il plongea son épée dans le halo de feu qui baignait la pyromancienne et, d’une rotation du poignet, frappa le bras invalide. En tentant de l’esquiver, elle chancela en arrière. Elle n’avait décidément rien d’une combattante expérimentée ; ce n’était qu’une enfant en colère.

L’ébauche d’une boule de feu apparut autour de son poing droit, mais elle finit par s’écrouler au sol, entraînée par le poids mort de son membre contus.

Il n’ignorait pas à quel point un bras paralysé modifiait l’équilibre. Oh oui, il ne le savait que trop.

Les ombres papillonnantes des ailes du mécanoptère passèrent sur lui quand il leva l’épée et, bien que celle-ci eût été forgée spécialement pour résister à la chaleur, les brefs instants que sa lame avait passés dans l’aura ignée de la pyromancienne l’avaient laissée rougeoyante et gauchie, mais rien qui ne l’empêcherait de donner le coup de grâce.

Art by Min Yum
Illustration par Min Yum

Son bras s’était immobilisé à mi-course et refusait de bouger ! Il le contempla et constata qu’une branche enflammée s’y était enroulée et le retenait. Or cet instant d’inattention fut tout ce dont Chandra avait besoin : le feu qu’elle retenait dans sa main jaillit en une gerbe de pétales incendiaires qui s’étalèrent sur l’armure de Baral, lui inondant le casque en s’engouffrant par la visière.

Il cligna des yeux sous l’assaut de la fumée et partit d’un rire étranglé. À l’odeur qui régnait dans son casque, il comprit qu’il venait de perdre son autre sourcil. La jeune femme rampait sur le dos pour s’éloigner, pantelante tandis que son bras flaccide pendouillait à son côté. Dans le ciel, les mécanoptères aux ordres de Baral se positionnèrent en arc de cercle, dessinant derrière eux des traînées de vapeur blanche dans le ciel bleu.

Un trio de lianes surgit alors des rues voisines dans un jaillissement de débris. En une fraction de seconde, elles s’enroulèrent autour de la carlingue de l’appareil de tête, bloquant l’une de ses ailes vrombissantes. L’engin décrocha et, dans un hurlement de son moteur en surrégime, se fracassa sur la façade d’un immeuble.

Baral détourna le regard de la déflagration qui s’ensuivit. Le bâtiment s’effondra, repoussant autour de lui une vague de pierraille grise, qui tintinnabula contre son armure.

Dès qu’il put, il leva la tête pour scruter les toits et finit par la repérer. « À deux cents mètres au sud ! beugla-t-il par-dessus le vacarme, tout en pointant des deux mains vers la silhouette qu’il venait d’apercevoir. Elfe sur le toit ! »

Le deuxième mécanoptère vira de bord et lança plusieurs salves successives d’éclairs fourchus, dont le crépitement résonna dans toute la ville.

Un mur d’humus noir et de végétation s’éleva alors dans le dos de l’elfe, s’agrégeant autour d’elle en une paire de mains gigantesques faites de bois et de terre mêlés. En les atteignant, la foudre se dissipa. Les plantes s’élancèrent pour s’entortiller en un quadrupède éléphantesque qui s’accroupit autour de sa maîtresse en position défensive.

Dans un rugissement, la créature élémentaire bondit vers le mécanoptère de support. De son côté, l’elfe rejoignit le sol en quelques cabrioles avant de se précipiter vers son amie. Celle-ci se remettait péniblement debout, ses cheveux roux recouverts d’une poussière blanchâtre et les joues baignées de larmes. Les devait-elle à la douleur ou à la colère, Baral l’ignorait, mais peu importait : son piège n’avait pas fonctionné. Sans la présence de l’elfe, il aurait pu tenter le tout pour le tout, mais non, il n’en avait plus le temps. Il fit signe au dernier mécanoptère et libéra la lame recourbée de son brassard, la propulsant à l’aveugle vers les deux femmes.

L’appareil s’approcha en rase-motte au-dessus de la route, soulevant une tempête de particules crayeuses.

Baral arma son grappin et visa. Baàn se pencha à l’extérieur de l’appareil en survol, évaluant la situation d’un air inquiet, et s’écarta de justesse tandis que le harpon de Baral se fichait dans le plafond de la cabine.

Nissa avait rejoint Chandra, qui chavira dans ses bras, rageuse. « Je ne peux plus bouger le bras, rien à faire ! » haleta-t-elle, les yeux fous.

« Tout va bien, répondit l’elfe en passant les mains sur son épaule. Elle n’est que luxée. Laisse-moi faire… »

Pendant ce temps, le filin commença à s’enrouler en soulevant Baral à l’instant même où la pyromancienne poussait un hurlement de douleur. Il remonta jusqu’à l’intérieur de l’aéronef en se balançant, tandis que le pilote reprenait de l’altitude. « Qu’on envoie une carcasse mécanique régler son compte à cette elfe. Exécution ! » s’écria-t-il.

Baàn l’observa brièvement, en papillonnant des paupières, puis sortit une lame de brassard d’un râtelier et la lui fixa rapidement sur son armure, avec autant de dextérité que si l’opération lui était des plus familières. Baral se demanda quand il avait bien pu apprendre ces gestes. « Commandant, hurla le vedalken pour couvrir le mugissement du moteur, nous ne sommes pas habilités à réquisitionner des… »

« Nous devons les écraser », gronda Baral. De sa main gauche insensible, il empoigna la barre qui courait au plafond de la cabine et se pencha à l’extérieur, dans les bourrasques, pour regarder derrière eux : l’autre mécanoptère prenait de la hauteur en accélérant vers…

L’élémental créé par l’elfe bondit depuis les rues et, d’un coup de griffe, envoya le drone au tapis.

Baral lâcha un juron en le voyant exploser. Maudit tas de glaise ! « La carcasse mécanique torrentielle réduirait cette maudite créature en un tas de boue, et… »

« Nous devons nous contenter de distraire l’ennemi ! » lui rappela Baàn.

Furibond, il quitta son poste d’observation au bord de la cabine et posa sur le ministre un regard menaçant. Celui-ci considéra pourtant l’inspecteur avec flegme et lui répondit posément : « Vous n’avez plus de sensations dans votre bras gauche, et j’ai déjà déterminé trois manières d’exploiter cette information pour vous immobiliser. »

Chacun soutint le regard de l’autre pendant de longs instants.

« Quatre, maintenant », ajouta Baàn.

« D’accord », concéda Baral à contrecœur.

Il tapota l’épaule du pilote et, d’un moulinet de l’index pointé vers le haut, lui fit signe de voler en cercles. Quand le mécanoptère vira, il saisit un mégaphone dans le râtelier à équipement et reprit sa place à la porte.

La jeune Nalaàr leva le regard vers lui, s’essuyant les yeux face à l’éclat des flammes qui dévoraient toujours le mur de ronces. L’elfe était à ses côtés, une main posée sur son épaule démise.

« Est-ce qu’elle sait, petite sorcière ? cria-t-il dans leur direction. Lui as-tu raconté ? Lui as-tu parlé de ce village réduit en cendres par ta faute ? Des cris des enfants ? »

La seule réaction de la monstresse fut un hurlement aigre et inarticulé tandis que ses cheveux s’embrasaient. Un geyser de flammes blanches fusa vers le ciel, que le mécanoptère n’eut pas le temps d’éviter.

 

Il tendit la main et sentit les fils rouges qui assuraient la cohésion des jets de feu. Ses doigts pénétrèrent dans le réseau qu’ils formaient, et il n’eut qu’à les plier pour déchirer le maillage. Alors les flammes s’éparpillèrent, inoffensives.

À côté de lui, Baàn s’était raidi.

La fille leur hurlait des insultes tandis que des girandoles d’étincelles tombaient de ses yeux.

Le vedalken lui arracha le mégaphone et le chapitra : « Ce matériel a été conçu pour un usage en extérieur uniquement. Tout dysfonctionnement risquerait d’engendrer des blessures graves à l’an… »

D’en bas, la petite sorcière lui adressait des gestes énergiques et sans équivoque.

« Je ne me préoccupe que de la sécurité de tous les citoyens », déclara Baàn, excédé.

D’un revers de main, Baral frappa le mégaphone, qui échappa des mains du ministre pour toupiller un instant avant de disparaître dans le vide. « Voilà, nous avons détourné son attention ; à présent, emmenez-moi à un endroit qui soit visible depuis le Centre d’Éther, ajouta-t-il dans un sourire. Un endroit d’où nous pourrons inciter la petite maman à nous rejoindre. »

Baàn continua de le fixer des yeux quelques instants, puis tourna la tête vers l’extérieur tandis que l’appareil s’envolait au-dessus des rues. « La phase suivante de l’opération a débuté », annonça-t-il.

Baral suivit son regard. Loin au-dessus d’eux, de petits points qui étaient autant de mécanoptères décollaient des ponts du Souverain des cieux.


Gideon poussa le vieil homme à l’abri et n’eut que le temps de regarder au-dessus de lui avant que le gigantesque pied de métal ne s’écrasât sur sa tête.

L’obscurité, la friction, le grincement de métaux qui râpent l’un contre l’autre, les vibrations répercutées à travers les gravats et la terre, la lumière filtrant au travers des nuages de poussière qui retombent.

Il tendit la main vers le haut, et, agrippant le bord de la chaussée éclatée, se hissa hors du trou. Étalé de tout son long dans le caniveau, le vieillard le contemplait, bouche bée. Gideon lui adressa un sourire rassurant et, d’une main, épousseta la poussière qui lui poudrait les cheveux. « Tout va bien, annonça-t-il avec un optimisme forcé. Je suis indestructible. » Le sol trembla quand le pied de la carcasse mécanique s’abattit de nouveau. Il faudrait qu’il pense à remercier Nissa pour leur séance d’entraînement, sur Ravnica.

Nissa. Chandra. Où étaient-elles ?

Ce n’est pas le moment d’y songer. Debout, hoplite ! Dresse le bilan de la situation, continue d’avancer, reprends l’initiative.

Laissant des gravats tomber de ses vêtements, il se releva puis avança jusqu’au bord du cratère en forme d’empreinte de pas que la carcasse mécanique avait percé dans la chaussée. Un déplacement d’air le propulsa en avant quand la machine tenta de lui asséner un coup circulaire de son bras-marteau, l’arc de cercle décrit par l’appendice lui passant au ras du crâne, pour finalement frapper de plein fouet un roulevif, qu’il propulsa jusqu’à l’autre bout de la rue dans une série de tonneaux. Au carrefour suivant, des silhouettes juchées sur une barricade de fortune plongèrent à l’abri. Dans un hurlement de métal froissé, le véhicule incontrôlable percuta l’obstacle, puis rebondit sur la route en catapultant des débris de cuivre et de cristal de tous côtés.

Gideon eut enfin l’occasion de faire le point : Eh bien, hoplite, tu constates qu’un géant mécanique parcourt cette rue en projetant à coups de maillet les véhicules qui y sont garés pour en pilonner les retranchements des renégats. Il y a dans la zone quatre autres colosses qui resserrent leur étau, soit en tout trois de ce côté et deux de l’autre. Toutefois, tu ne sais pas exactement où ils sont. Les rues de cette ville sont des canyons, et tu te trouves au fond de l’un d’eux. Bref, c’est la pire position tactique qui soit, sachant que l’eau et le feu progressent toujours de bas en haut.

Que dois-tu faire, Gideon ? Des vies sont en jeu, et tu restes là, à découvert, comme un enfant qui s’apprête à mener son premier combat d’entraînement ! En premier lieu, tu dois comprendre la situation.

Il lui fallait donc se trouver un poste d’observation dominant. Or gagner les toits lui demanderait de trop longues minutes, car, le temps d’y parvenir, la ligne de front aurait avancé. Si Ajani était là, lui pourrait… Concentre-toi sur ce qui est envisageable.

C’était la carcasse mécanique qui constituait la ligne de front et, par sa taille, elle dépassait le faîte des immeubles. Gideon s’élança à sa poursuite en prenant soin d’observer le rythme de ses pas pesants. Des barreaux permettant d’accéder aux trappes de maintenance et d’inspection étaient disposés le long d’une de ses jambes.

Il visa l’un d’entre eux, bondit, le manqua et n’eut que le temps de s’agripper à celui du dessous, ses doigts se couvrant d’or en réaction au choc.

À ce moment précis, le colosse de métal avança la jambe à laquelle le mage s’accrochait, et celui-ci se retrouva à moitié pendu en l’air alors que ses talons traînaient encore au sol. Jace aurait sans doute échafaudé un plan plus judicieux. Même Chandra aurait fait mieux !

Dans un concert de craquements, le mastodonte reposa sa jambe, à un angle intenable pour Gideon, qui eut à peine le temps de soulever ses pieds pour les arrimer quelques échelons plus bas. Il se rua alors vers les hanches de la machine, ne s’arrêtant que lorsqu’elle accomplit un nouveau pas, en se cramponnant de toutes ses forces.

À quatre rues sur sa gauche, une carcasse mécanique bicéphale, armées de canons à eau en guise de bras, bombardait de puissants jets tout un groupe de renégats. Un détachement d’inspecteurs aux visages cachés sous leur armure ratissaient la rue derrière la machine, encerclant les contestataires tombés comme des quilles, les matraques s’élevant et s’abattant tour à tour avec un enthousiasme à peine dissimulé. Hébétés et sanguinolents, les prisonniers étaient alors poussés sans ménagement vers d’imposants fourgons cellulaires.

Art by Daarken
Illustration par Daarken

Une équipe de trois renégats traversa un toit en courant, tandis que la carcasse anti-émeute, toujours occupée à asperger les insurgés, passait devant eux. Ils assemblèrent à la hâte un engin de forme tubulaire, qu’ils posèrent sur un trépied, au bord du toit. Avec un son étouffé, l’appareil cracha une lance, qui fusa pour traverser le bras du colosse. L’espace d’un instant, alors que les trois hommes semblaient se demander si leur plan avait porté ses fruits, le pilote du géant leva le bras endommagé de ce dernier pour en inspecter les dégâts.

Soudain, le membre parut exploser, et de l’eau gicla dans toutes les directions. Les trois harponneurs s’enfuirent à toutes jambes.

En suivant du regard les rebelles forcés de se replier, Gideon repéra les deux autres carcasses mécaniques, bien trop proches à son goût. Leur blindage extérieur subissait cependant un tir de barrage nourri, composé de charges explosives, décharges électriques et jets de flammes. Tandis qu’il observait la scène, un mécanoptère peint à la va-vite aux couleurs des renégats décrivit une boucle devant l’une des carcasses mécaniques et s’écrasa contre son épaule. Sous l’impact, le bras du monstre, tendu pour frapper, s’immobilisa. Gideon ne décela aucun signe permettant d’espérer que le pilote du mécanoptère en eût réchappé.

Un énorme insecte se posa alors sur sa spalière. Surpris, il manqua tomber de l’échelle, avant de se rendre compte qu’il s’agissait d’un papillon fait de cuivre et de soie de couleur. « Allô ! émit l’objet, d’une voix féminine étouffée. Vous êtes bien Malabar, c’est cela ? »

« Euh… »

« Chat blanc m’a dit que ce n’était pas votre nom de guerre, mais Belle de nuit a insisté pour vous nommer ainsi. »

Son regard fouilla les environs. Au sol, une elfe à la peau mate gesticulait dans sa direction, la main devant la bouche, un lépidoptère de métal identique accroché à son poignet. Elle désigna celui-ci du doigt et il vit ses lèvres bouger. « Parlez dans M. Gambille », chuinta fidèlement son papillon.

« Allô ? » répondit-il prudemment, en faisant à l’elfe un petit signe de la main. Les antennes de l’insecte de métal remuèrent.

« Oui, oui, allô ! Appelez-moi Ombrelâme, avec un accent circonflexe sur le a, merci beaucoup. » Gideon se dit que cette conversation remportait haut la main le palmarès des situations surréalistes de sa journée. Pourtant, il était accroché à la ceinture d’un robot géant, fait de métal ! « En l’absence de Capuchon, c’est moi qui me charge des communications. »

« Capuchon » ?! Parlait-elle de Jace ? « Où se trouve Liliana ? » demanda-t-il au papillon.

« Belle de nuit », corrigea Sombrelâme avec fermeté.

Trois rues plus loin, sur sa droite, l’une des autres carcasses mécaniques chancelait. L’arbre vivant qui constituait sa colonne vertébrale noircissait, et des moisissures blanches piquetèrent en quelques instants toute son écorce.

« Qu’à cela ne tienne, reprit le mage ; je l’ai trouvée. »

La machine ploya le genou en mugissant comme un ours blessé tandis que le bois qui en constituait l’épine dorsale se décomposait. Le métal que plus rien ne soutenait s’affaissa sur lui-même et un liquide fangeux s’échappa de toutes les articulations.

Liliana apparut sur un toit dans un froufrou de soie noire, posa sur le parapet un pied gainé d’une cuissarde et leva un poing ganté au-dessus de sa tête. Elle claqua alors des doigts, et la carcasse mécanique se disloqua à ses pieds. Une clameur enthousiaste monta des renégats massés dans la rue. La nécromancienne se fendit d’une révérence théâtrale, avant d’envoyer un baiser vers ses admirateurs.

« Juste par curiosité, est-ce que c’est Lili… Je veux dire “Belle de nuit” qui nous a choisi des noms de code à tous ? »

« Oh oui, répondit l’elfe. Elle nous a été d’une aide précieuse. »

« C’est… formidable. » Sous lui, la carcasse mécanique se déhancha inopinément, un grincement accompagnant ce pivotement. Gideon évita de justesse une tubulure entraînée dans le mouvement, puis se pencha sur le côté pour tenter d’apercevoir ce qui se trouvait sur le chemin de son géant.

Celui-ci approchait d’une autre voiture abandonnée, en levant son bras-marteau pour projeter le véhicule sur les renégats situés plus loin, dans la rue.

Ceux qui avaient fui face au modèle anti-émeute s’était rassemblés devant la barricade et tentaient de s’échapper à travers le trou percé par le roulevif, tandis que les inspecteurs masqués du Consulat les rabattaient vers la ligne de feu.

Le colosse allait tous les pulvériser ! Que faire pour l’éviter, hoplite ?

D’un coup d’œil circulaire, Gideon examina la surface de la Carcasse mécanique et ne vit que du métal lisse, sans interstices : aucun mécanisme saillant ni point faible, mis à part aux articulations où les jambes rejoignaient le tronc ; à cet endroit, une large fente entre les plaques de blindage permettait aux membres de bouger, et laissait entrevoir les grandes roues dentées des rouages qui toupillaient et tourniquaient à l’intérieur, dans la lueur bleue luminescente des durites à Éther.

Son regard se posa alors sur son sural, puis revint aux engrenages. Il s’adressa ensuite au papillon mécanique : « Il serait plus prudent de faire redécoller M. Gambille. »

« Entendu », cracha le petit haut-parleur. Quelques notes sifflées se firent entendre, et l’insecte prit son envol.

Gideon considéra alors le hiatus dans la carapace du géant, prit plusieurs respirations rapides et sauta dans la machinerie. La pénombre bleuâtre céda la place à une vive lumière dorée. Durant un instant qui sembla ne jamais devoir prendre fin, tout ne fut que douleur, fracas et mouvement. Le métal hurla, et le mage se retrouva balloté en tous sens.

Alors qu’il tombait dans cette sombreur vermeille, un millier de petites lames lui entaillèrent bras et jambes, lui laminèrent les vertèbres et donnèrent à sa salive un goût cuivré. Sa tête frappa contre une paroi. Le choc fut suivi du silence, puis il perçut le bruit d’un souffle. Au moins respirait-il encore. Une partie de l’ombre qui l’entourait s’évanouit, remplacée par une clarté si éclatante qu’elle lui piqua les yeux. Chandra… ?

Un visage souriant éclipsa le soleil. « Qui c’est, le héros du jour ? » Sombrelâme avec son accent circonflexe. Quand celle-ci l’extirpa de ce cercueil envahi de fumée, une pluie de ferraille lui tomba de tout le corps quand il se releva. Son plastron, tordu et percé, pendouilla un instant à une courroie d’épaule avant de dégringoler jusqu’au sol.

La carcasse mécanique gisait en travers de la rue après s’être écrasée tête la première contre un bâtiment, la jambe dont il venait de s’extraire, arrachée. Une nuée d’adolescents et d’automates se ruaient déjà sur l’épave, y pillant tout ce qui pouvait y être récupéré et troquant entre eux tel engrenage contre tel pignon.

Art by Winona Nelson
Illustration par Winona Nelson

« Je les ai trouvés, Mademoiselle Lâme ! » s’écria un jeune vedalken en agitant sa main à six doigts. Derrière lui, les servants de la machine, des nains à l’aspect sévère malgré leurs uniformes consulaires maculés de cambouis, émergèrent d’une écoutille.

« Excellent travail, Malabar ! s’écria Sombrelâme dans un sourire, en lui assénant une claque sur une épaule, nue et contusionnée. Combien de fois pourriez-vous répéter cet exploit ? »

Scrutant les rues, Gideon considéra les trois carcasses mécaniques encore debout et l’essaim d’appareils volants qui obscurcissait le ciel. « Pas suffisamment, hélas. »

Liliana les rejoignit d’un bond, le déshabilla lentement du regard et, après s’être posé lascivement une main sur la hanche, susurra : « Je constate que tu y as laissé ta chemise. »

Sans faire mine d’avoir entendu, le mage porta son attention sur une formation de mécanoptères du Consulat en approche, par cercles concentriques, des plateformes supérieures du Centre d’Éther, comme…

Il inspira alors si profondément et si vite qu’il en eut le vertige, de même qu’avec une dernière goulée d’air avant de plonger sous l’eau. … Comme des harpies dans le ciel d’Akros. « Il faut retourner au Centre ! s’écria-t-il en se ruant dans cette direction. Au pas de charge ! »


Je vais le tuer.

Je dérape sur les pavés et butte sur les trottoirs. J’ai l’épaule qui me lance et des crampes d’estomac. Je trébuche et m’écorche paumes et genoux. Recule ! Avance !

Il ne m’échappera pas, pas question, cette charogne !

Mon champ de vision se réduit à un tunnel, au bout duquel tournoie le mécanoptère. Un rire s’en échappe, des mots : maman, papa, monstresse… mourir… souffrir… parricide. Monstresse. Village, brasier, enfants… Monstresse une troisième fois. Mais je ne les entends plus, impossibles qu’ils sont devenus à assembler, inintelligibles. Il ne reste que l’embrasement. Finies les larmes, seul subsiste le feu, livide et froid, purificatoire. J’incinérerai la pourriture qui l’habite, qui ronge cette ville entière.

« Chandra, laisse-moi faire », anhèle Nissa, derrière moi, le souffle court.

Elle ne devrait pas être là, ni me voir dans cet état. Une énorme racine surgit du sol devant nous et nous emporte jusqu’au toit. Le mécanoptère nous y poursuit en continuant à piailler.

Je me lève d’un bond, la terre froide encroûtant mes doigts brûlants, mes bottes glissant sur le bois trempé. Mes doigts se cramponnent au bord du toit et y laissent des traces sanglantes. Le ciel est rempli d’appareils volants et il est infini. Les rues sont en feu.

Des colosses de métal progressent parmi les flammes tandis que des foules fuient devant eux. Une nuée de mécanoptères tournoie autour du Centre d’Éther. Les pistes du toit se trouvent au-dessus de nous. C’est là que se trouve maman, là où atterrissent les engins, dans un fracas de détonations et d’éclairs. Des silhouettes qui courent, culbutent…

Maman ?

« Regarde un peu ce que tu as fait. » Le visage brûlé de Baral est fendu d’un sourire qui laisse voir ses dents cassées. Les ailes de son appareil balayent de la poussière jusque dans mes yeux. « Les choses se seraient peut-être passées différemment si tu avais été là, me lance-t-il tandis que le soleil fait briller le tranchant de la lame qu’il pointe vers mon visage. À moins, bien sûr, qu’ils n’eussent alors été encore plus nombreux à mourir. »

Je sens les cheveux se dresser sur ma tête. Une lumière froide et implacable inonde le toit.

« Après tout, tu n’es pas toujours un modèle de précision, n’est-ce pas, monstresse ? »

Je murmure « Va au diable ! » avant de lui envoyer un mur de feu. Celui-ci ploie et disparaît dans le vent, en semant alentour quelques flammèches.

« Tu ne commences pas à trouver cela lassant ? me demande-t-il avant d’abaisser la visière de son casque d’une main rougeoyante. N’importe quel chien connaît plus de tours que toi. »

Le toit est agité de secousses. Dans un bruit de tonnerre, l’élémental de Nissa se précipite, saute… … et retombe dans une pluie de débris, de glaise noire et de pierre grise, de bois blanc et de feuilles vertes. Du revers d’une de ses mains incandescentes, Baral se débarrasse d’un peu de terre tombée sur son épaule. « On est à Ghirapur, je te le rappelle. Ici, quand on est convié à un combat de robots, on n’y vient pas avec des brindilles. »

Une vague de métal s’élève alors derrière lui et envahit le toit. Roues de cuivre et jambes d’acier, lance-flammes et antennes électriques : les automates policiers qui déboulent sont aussi disparates que dangereux.

« Retrouve la paix en toi », me chuchote Nissa en passant fugitivement une main irradiant de chaleur sur mes épaules. L’instant d’après, elle lévite, plante une fine épée dans les oculaires d’un automate, puis enchaîne par une roulade et détruit le suivant d’un coup de coude, écrase le troisième du talon de sa botte, pourfend, embroche… C’est une rafale radieuse et claironnante d’acier émeraude et de muscle résolu. On pourrait penser que, si elle consent à revenir parfois jusqu’au sol, ce n’est que par pure courtoisie envers ceux qui y sont cantonnés.

Mais ! Quoi ? C’est effarant ! Nissa avec une épée ?!

Son long bâton roule d’un bout à l’autre du toit et arrête sa course contre mes orteils. Je cligne des yeux, et Baral est là, devant moi, armant son bras.

Gauche, droite… Zut ! Bon sang, je trébuche. En arrière, en arrière ! Un éclair fugitif, et une dague de glace me déchire le bras.

Je chancelle, tombe à genoux. Je remarque une flaque sur le toit, une ondulation de fractales rouges et argent qui explosent. Je vois son épée s’abattre sur moi comme dans un écho.

Esquiver !

L’air déplacé par l’estoc bruisse à mon oreille. Je dirige mon pouvoir vers la flaque, et elle explose en brouillard. J’entends râler sa silhouette aux contours incertains. Il trébuche en s’éloignant et en cherchant à dissiper le nuage de la main.

Je sais quoi faire : le revêtement isolant du toit se liquéfie pour devenir du goudron fumant. Il grogne de douleur tandis que sa lame brandie devant lui fend la vapeur opaque. Au-dessus de nous, le mécanoptère a un raté et le tonnerre gronde. Comment va Nissa ? Où est… ?

Je recule lorsque, soudain, une ombre plane au-dessus de moi. Des aiguilles de glace me labourent le front. Par réflexe, je décoche une boule de feu vers leur point d’origine, mais une déflagration bleue réduit mon projectile à l’état de bluettes.

Il claudique dans le goudron en riant. La moitié gauche du monde disparaît derrière une tache rouge, que je tente de gommer de la main, mais sans y parvenir ; j’ai seulement la paume humide.

L’air qui m’entoure a blanchi sa lame, et son souffle s’échappe bruyamment à travers les filigranes de son casque.

Un gémissement sinistre s’élève du bâtiment sous nos pieds. Baral grogne et peine à conserver l’équilibre, mais continue d’avancer. Très loin derrière lui, l’appareil de mon père prend de l’altitude le long du Centre d’Éther, traînant à sa suite des passerelles d’embarquement tordues et des amarres cassées net.

L’air semble se raréfier. Je suffoque et chancelle, la respiration sifflante. Nous battons-nous depuis des heures ou quelques minutes à peine ?

Je lui envoie des flammes de ma main gauche. Profitant du moment où il les disperse, je lui assène mon poing droit dans le visage,

en plein sur sa sale trogne bardée de métal. La peau de mes jointures éclate sous le choc, et je hurle.

« Une monstresse doublée d’une imbécile » grommelle-t-il avant de me lancer un coup de pied d’une extrême violence. Mon ventre semble exploser de douleur. J’ai des haut-le-cœur et vomis de la bile par-dessus le bitume nauséabond, luttant pour retrouver mon souffle, chaque inspiration un calvaire. Je refuse de pleurer devant lui. Qu’il crève !

Il faut que je me relève.

Il s’approche en boitant et en traînant ses pieds barbouillés de poix et fumants. Il exhale la même puanteur qu’Innistrad après la bataille, que ces monceaux de chair calcinée et mâchurée.

J’étouffe. Nissa, au secours !

Il lève son épée, à laquelle je tente désespérément d’échapper en rampant. À l’aide, Nissa !

La lame fend l’air. Je voudrais détourner le regard, pouvoir bouger…

CLANG !

J’entrouvre une paupière pour apercevoir ce qui ressemble à une pluie de cuivre. Ce sont des débris d’un oiseau filigrané qui vient d’être coupé en deux, évitant à mon cou de subir le même sort. Il rebondit sur le toit en semant ses rouages. Ses sifflements perdent de leur intensité puis se taisent.

« Laisse cette enfant tranquille, espèce de fils de bique ! » rugit Mme Pashiri.

Je relève mon torse en m’aidant de mes bras tremblants et couverts de sang. La vieille dame se trouve sur l’une des plateformes du Centre, à notre hauteur, et agite le poing à l’attention de Baral. Ajani est à ses côtés, hache en main, les oreilles plaquées en arrière et sa pupille valide dilatée jusqu’à ne plus être qu’un cabochon de jais.

Art by Kieran Yanner
Ajani l'inflexible | Illustration par Kieran Yanner

Je ne parviens qu’à haleter faiblement, des étincelles tombant de mes yeux.

Ceux qui cherchent à s’enfuir du Centre courent vers les portes grandes ouvertes du Cœur de Kiran. Des tourelles improvisées tirent sur les rangs des inspecteurs. Les mécanoptères du Consulat larguent d’étincelantes torpilles aériennes qui bondissent en sifflant et en laissant de larges traînées derrière elles.

« Artilleur ! beugle Baral en levant la tête vers son aéronef et en jetant son épée inutilisable. Éliminez-moi cette façonneuse ! »

J’entends tout à coup un cri dans ma tête, et c’est peut-être moi qui le pousse, car mon tourmenteur se retourne. Ensuite, je me retrouve debout, et tout devient d’un éclatant blanc bleuté, comme un reflet de lune dans un miroir ou un ciel sans nuage au-dessus du désert, et j’envoie des rafales de flammes aveuglantes vers les ailes, que le battement rend floues, et le métal clinquant…

Les mains de Baral se referment sur mes poings.

Soudain, tout se fige, et la magie meurt.

« Regarde ce que tu as fait ! me hurle-t-il au visage. Regarde donc ! » Le mana nous enveloppe, mais je ne puis m’en saisir, comme si c’était du vif-argent. J’essaie d’en attraper, mais ses mains l’éloignent de moi. Il essaie de me tordre les bras, de me soumettre. « Même ton père en avait conscience. Je l’ai vu dans ses yeux quand il s’est vidé de son sang, mon épée plantée entre les côtes. Il avait tellement honte de toi. »

Des fulgurations de lumière blanche viennent frapper le Centre dans un craquement. Éperdu de colère, Ajani brandit son arme tandis que Mme Pashiri s’éloigne de la rambarde, d’un pas mal assuré. La lame du léonin dévie les éclairs du mécanoptère, une fois, deux fois.

« Voilà le visage que j’attendais de te voir prendre », exulte Baral avec un sourire vicieux. À son haleine, on pourrait croire qu’il ne se nourrit que de viande bon marché et de chai trop sucré depuis des semaines. Face à lui, la force de mes bras s’amenuise. « Le masque du désespoir, explique-t-il. Comme lorsque tu t’es retrouvée à ma merci dans l’arène, monstresse, ma lame sur ton cou grêle. »

Le troisième tir sonne la fin du monde. Mme Pashiri se fige et tombe, ses nattes aux reflets argentés éparpillées en tous sens.

Il éclate de rire. « Reste-t-il quelqu’un que tu n’as pas tué ? »

Sans que je sache comment, mes mains ensanglantées sont autour de son cou et parviennent à se glisser entre les interstices de son gorgerin jusqu’à atteindre sa trachée. Je serre aussi fort que possible, jusqu’à lui enfoncer mes ongles cassés dans la chair, en appuyant sur sa pomme d’Adam avec mes pouces. Il me semble qu’il crie. J’ai le gosier en feu.

Il frappe à plusieurs reprises mes tempes de ses mains gantées de métal, si bien que je dégringole dans un tunnel au bout duquel seules m’attendent quelques braises mourantes.

Quand je parviens de nouveau à entendre autre chose que les battements de mon cœur, c’est quelqu’un qui tonitrue d’une voix métallique : « … En état d’arrestation pour complot, haute trahison et voies de fait. Mettez-vous à genoux, les mains derrière la tête. »

Baral est pris de vomissements et éructe sur le goudron durcissant, luttant pour avaler un peu d’air frais.

Un appareil du consulat est en vol stationnaire au-dessus de nos têtes, ses douze canons pointés sur la mienne.

J’ai tout fait rater, encore une fois. Tout est en train de brûler.

« Chandra », appelle Nissa à côté de moi, appuyée sur son épée. Elle porte des traces de brûlures et saigne. Sa tresse est à moitié défaite et de minuscules fragments de métal brûlant grésillent dans les ondulations des mèches lâches. Des larmes de jade perlent de ses yeux à me contempler ainsi, à moitié morte, et ses doigts frôlent l’entaille qui me barre le cuir chevelu.

« Tu dois partir », croassé-je en me relevant.

Je ne suis pas une monstresse, mais je peux en devenir une. Je concentre l’air, l’enflamme et contracte le résultat. De mes mains naissent des étincelles qui pullulent bientôt comme un banc de poissons ignés. Elles s’agitent frénétiquement et blanchissent, comme je l’ai déjà fait mille fois.

Baral tire en arrière son casque bosselé pour l’enlever. Celui-ci rebondit sur le toit dans un bruit de casserole. Lui me sourit et persifle : « J’ai tué ton petit papa, saleté de renégate, et maintenant ta gentille tatie gâteau. »

Le vent grossit. Il apporte avec lui un peu d’air mais aussi de chaleur. Mon pied sur sa poitrine, à appuyer jusqu’à l’immobiliser, jusqu’à le priver du moindre souffle. Je serre les dents. Ma lumière est devenue blanche comme un iceberg, teintée d’un bleu éclatant.

« Et maintenant, je vais te tuer », annonce-t-il en sortant de sa ceinture une dague toute simple, la lame grêlée de taches déjà anciennes et au manche carbonisé. « Et le plus beau, ce qui est absolument sublime, c’est qu’il n’y a rien que tu puisses faire pour m’en empêcher. »

C’est tellement simple que j’aurais dû y penser bien plus tôt. Tombées dans le piège de Baral, nous avons essayé, mais j’étais trop énervée ; maintenant, tout me paraît clair, d’une limpidité absolue.

« Si, lui dis-je, il me reste quelque chose à faire. »

Je peux me rédimer, auprès de Mme Pashiri, de papa, de maman, des vieilles femmes et des jeunes enfants que j’ai tués au Sanctuaire des Étoiles, me racheter d’une vie passée à tout rater, de toutes les horreurs dont je suis responsable, envers tous ceux à qui j’ai failli. L’air entre mes mains est chargé d’étoiles, et sa chaleur extrême le fait vibrer. Des éclairs de lumière jaillissent en m’éblouissant.

« … Quelque chose que je peux toujours faire… »

Je peux détruire Baral, mais aussi les mécanoptères et les Carcasses mécaniques, sans oublier Tezzeret et les consuls. Je pourrais raser tout Ghirapur si je le voulais. C’est tellement facile : il suffit de contenir mes émotions, puis de tout relâcher. Je n’ai qu’à me contenter d’ouvrir les mains.

De toute façon, plus rien n’a d’importance, non ? Tout est fichu.

Laisse-toi aller, ferme les yeux, lâche prise, qu’on en finisse. Le reste importe peu.

Je ferme mes yeux douloureux, Kaladesh s’efface, et je murmure : « … Je peux tout brûler. »

Chandra’s Fury
Furie de Chandra | Illustration par Volkan Baga

Surgissant derrière moi, des bras m’enserrent, accompagnés d’un parfum floral. Une douce brise porte des mots à mon oreille : « Mais pas seule. »

Nissa ?

Je dois la mettre en garde : « Je vais te faire du mal, écarte-toi. »

Elle resserre son étreinte. « Non. »

« Je n’ai plus la force de continuer, lâche-moi. » Les étoiles dans mes yeux font s’évaporer mes larmes, mais ma voix est aigüe et tremblante. Les mots se bousculent tandis que je commence à balbutier, anéantie : « Je t’en prie, laisse-moi. »

« Je ne peux pas. Si tu veux nous quitter ainsi, tu vas devoir m’emmener avec toi. »

« Ce n’est pas… » Je ne vois plus rien. Seules existent la lumière… et sa voix.

« Ne pars pas », me supplie-t-elle.

Mme Pashiri qui vacille et qui tombe, les cheveux en bataille, m’implorant du regard de courir me mettre à l’abri ; Papa qui se recroqueville, les mains crispées sur le trou cramoisi qu’il a à l’estomac, la même adjuration dans les yeux. Ils sont tous les deux morts par ma faute.

« Ne nous abandonne pas, murmure Nissa dans un souffle. Tu n’es pas seule, mais appréciée, aimée. »

Cette phrase arrache de mes yeux une cascade d’étincelles, de braises et de gouttes d’eau salée. Je cesse d’alimenter le cyclone entre mes doigts et de le condenser. Les étoiles ripent et s’agitent entre mes mains. Leur brillance ondoie, des étincelles d’un bleu argenté jaillissent en sifflant, comme de la graisse dans un poêlon.

Mais quelque chose ne va pas. Le feu se comporte étrangement : il gagne en chaleur tout en s’effondrant sur lui-même, continuant de brûler sans mon aide et se consumant. Je cligne des yeux. Des griffes de lumière déchirent cette brève obscurité. Il continue de grossir.

Lentement et avec prudence, je tente d’en réduire la température, mais le feu me repousse avec colère, pressé d’échapper au piège que j’ai façonné. Une houppe de flammes déchaînées se libère, que j’emprisonne en resserrant les mains. Baral halète, le souffle coupé. D’un peu plus loin me parviennent les secousses et le fracas de bâtiments qui s’écroulent.

« Je n’y parviens pas, dis-je, haletante, mon cœur battant à tout rompre contre mes côtes endolories. Quelque chose ne va pas : je n’arrive pas à l’arrêter. »

« Chandra, intervient Nissa, te souvient-il de la sensation que l’on éprouve en nageant ? Tu m’en as parlé sur Ravnica. Décris-la-moi encore une fois : redis-moi quels sentiments on éprouve à flotter, sous un ciel bleu immaculé. Tout est paisible… »

Je ferme les yeux et j’ai à nouveau dix ans. L’air est torride et poisseux : il fait trop chaud pour dormir. Maman et Papa sont allongés dans l’herbe, la respiration calme et régulière, enlacés dans leur sommeil malgré la canicule. Je m’éloigne discrètement en descendant des rochers moussus. J’entre dans l’eau à reculons et elle imprègne mes cheveux frisés, rafraîchissant immédiatement mon crâne en sueur. Ma gorge se serre.

« Nous… Nous allions dans une carrière envahie par la végétation. On n’y voyait que du vert. La nuit, je me glissais hors de chez nous pour m’y rendre et me contenter d’y flotter. Les étoiles se reflétaient sur l’eau, blanches, bleues et orange avec des touches de vert et de rose, comme des fantômes aperçus au loin. Les parois de la carrière réverbéraient le clapotis des vaguelettes. Le son rythmique de ma respiration s’atténuait peu à peu, comme si je tombais loin, très loin. En restant parfaitement immobile, j’avais l’impression de me retrouver parmi elles : de flotter au milieu des astres. »

« Un lampion flotte sur ce lac, parmi les étoiles. Il projette la lumière la plus vive de tous les environs. Tu la vois ? »

C’est un fanal, qui brûle d’un blanc éblouissant, dessinant sur le roc enténébré des surfaces douloureusement anguleuses, à la luminescence glacée. « Oui, je la vois. »

« Cette flamme décroît, chuchote Nissa, comme une brise traversant un feuillage. Il fait nuit. C’est l’heure où les lumières de notre monde pâlissent pour permettre aux étoiles et aux fantômes de radier. L’eau clapote contre toi, fraîche sur ta peau. La lumière diminue. »

Derrière mes paupières closes, l’éclat féroce s’estompe. Je flotte, les yeux clos. À chaque respiration, j’inhale les senteurs de pin et de tubéreuse qui parfument ses cheveux. Je tangue, comme un falot qui danse sur des eaux presque étales. Les bras chauds qui me ceignent la taille m’empêchent de dériver.

« Tu es un lampion flottant sur l’eau, me dit Nissa tout en me berçant, faisant rouler mes épaules comme une marée printanière, mais tu es si petite, une flamme minuscule qui vacille dans la nuit. Tu le sens ? Tu te laisses porter, lumière précieuse sur une onde infinie, et les étoiles t’attendent. »

La lueur tremblote puis s’éteint.


Baral poussa un juron quand la petite sorcière s’effondra dans les bras de l’elfe. L’un des yeux de la pyromancienne était rougi et cave, l’autre fermé par le sang coulé de la blessure qu’il lui avait infligée au front, de son épée. Ses joues, noircies de traînées de larmes, semblaient brûlées par le soleil.

« Je ne peux pas me lever, annonça-t-elle d’une voix éraillée d’avoir tant hurlé. Mes jambes… C’est comme sur Zendikar. »

« Alors je te porterai », l’assura l’elfe.

Il avait bien failli l’avoir. Piégez un monstre dans un chausse-trape, fou de douleur et de peur, et il finira par tenter de se libérer en se rongeant la patte. C’était ce principe qui lui avait permis de briser des dizaines de mages, dans les geôles du Dhund, ce cul-de-basse-fosse où personne d’autre que ces deux-là n’avait jamais eu le toupet de s’introduire.

« Très bien », décida-t-il, clopinant vers elle en ménageant la jambe qu’elle avait entaillée. Parfois, il faut savoir se salir les mains. Tel père, telle fille. Il serra plus fort sa vieille dague à la lame souillée. « Tout ce que tu as pour te défendre, c’est le feu. Si tu n’es pas prête à brûler, que vas-tu pouvoir bien faire ? ironisa-t-il. M’envoyer un autre coup de poing ? »

Surgissant de sa gauche, un arbre le frappa de plein fouet. Des barres de métal claquèrent en travers de son torse et quelque chose vola en éclats. Il cligna des yeux pour chasser les trente-six chandelles qui venaient d’apparaître, et respirer lui devint pénible.

Il s’était affaissé à terre, contre le garde-corps, au bord du toit. À l’autre bout, l’elfe avait soulevé son amie inerte et la tenait dans ses bras comme une poupée désarticulée. Reformée, sa créature élémentaire se dressait au-dessus d’elles et agitait un poing tressé de racines grosses comme un mécanoptère, pour se débarrasser du sang qui en dégouttait. Elle s’ébroua et les feuilles de son échine bruissent comme feule un fauve farouche.

« Partez ! » ordonna l’elfe sèchement, avant de lui tourner le dos.

Le vrombissement d’un mécanoptère descendit derrière lui. Des bottes claquèrent à proximité de son crâne, et la voix de Baàn, précise et détachée, lui parvint alors par-dessus le ronflement des ailes de l’aéronef. « Fractures comminatoires multiples des côtes et de stress de la clavicule. Traumatisme craniocérébral léger. Lésions laryngo-trachéales. Brûlures du deuxième degré sur le dos, le visage et les pieds, du troisième degré sur la jambe gauche. Veuillez apporter une civière, inspecteurs. » La demande fut suivie d’un concert d’acquiescements tandis que les hommes de Baral s’exécutaient.

Baàn s’accroupit près de la tête du blessé, veillant toutefois à ne pas poser les pieds dans la mare de sang qui s’étalait autour de celle-ci. « Voilà pourquoi j’insiste tant sur les équipements de sécurité : sans ce garde-fou… »

« Silence ! » gronda Baral avant de laisser échapper une courte expiration qui lui déchira les poumons.

Baàn plissa les yeux et prit une profonde inspiration. « Monsieur l’inspecteur, commença-t-il vertement, les rapports que vous avez rédigés voici douze ans stipulaient que Mlle Nalaàr et ses parents avaient péri dans un incendie criminel dont elle était l’auteur. Or, selon vos déclarations d’aujourd’hui, que j’ai scrupuleusement consignées, c’est vous-même, au contraire, qui avez exécuté Kiran Nalaàr avant d’emprisonner son épouse Pia, sans jugement et, enfin, mis en scène l’exécution de leur fille en une sorte de… d’exhibition. »

« Les Nalaàr étaient des trafiquants d’Éther. Leur fille a détruit une fonderie. »

« Ce sont là des actes pour lesquels ils auraient dû être jugés et condamnés par un tribunal. En tout état de cause, il ne s’agit pas de crimes passibles de la peine de mort. »

« Oh, la paix, Baàn ! C’est une pyromancienne ! »

« C’est avant tout une citoyenne. »

« Une monstresse, oui ! » s’écria le soldat, hors d’haleine après cette protestation. « Tous les mages sont des monstres », ajouta-t-il pour lui-même.

Baàn poussa un soupir et joignit les mains par le bout des doigts, les avant-bras nonchalamment appuyés sur ses genoux. Son visage était grave et affichait une commisération empreinte de dégoût. « Dhiren Baral, les charges retenues contre vous sont un acte d’homicide volontaire avec préméditation, sous réserve d’en découvrir d’autres au cours de l’instruction, ainsi qu’une tentative de meurtre et un acte d’incarcération extrajudiciaire, là aussi sauf à mettre en évidence, au cours de l’instruction, des faits non visés au réquisitoire. Enfin, vous êtes inculpé de plusieurs actes de faux en écriture publique, avec intention délibérée d’effacer les preuves de vos turpitudes.

« Vous déshonorez votre uniforme et discréditez les idéaux défendus par le Consulat. Personnellement, je considère que les exactions dont vous êtes accusé sont particulièrement abjectes. Pour autant, la loi vous donne droit, même à vous, à un procès équitable devant une cour de justice. Sachez ainsi que tout ce que vous déclarerez à partir de cet instant pourra être versé au dossier d’accusation. »

« L’elfe et la pyromancienne… grommela Baral. Elles sont en train de s’échapper. Vous devez les éliminer. »

Baàn pencha la tête. « Inexact. Notre mission est terminée et se solde par un succès : le Centre d’Éther a été reconquis. Le reste de votre détachement va à présent se redéployer pour le défendre d’une très probable contre-offensive. Sachant que vous êtes à présent aux arrêts, me suivrez-vous ou bien dois-je vous abandonner ici pour vous permettre d’échanger encore quelques coups de poings avec les topiaires ? »

Baral laissa échapper un long soupir. La partie était donc terminée. Il s’allongea sur le dos et observa les nuages. « Croyez-moi, Baàn, je n’oublierai pas. »

« Excellent, car, voyez-vous, j’ai horreur de me répéter. »


Gideon s’agenouilla en lui tournant le dos. « Grimpe ! » ordonna-t-il.

« Tu n’es pas obligé », objecta-t-elle avec la voix la plus faible et la plus éteinte qu’il lui eût jamais entendue.

« Cela ne me dérange pas, Chandra, j’ai les épaules larges, tu le sais bien. Il y a de la place », répondit-il d’un ton qu’il voulait enjoué.

Elle s’installa en faisant peser son poids sur ses omoplates. Il prit plusieurs profondes inspirations quand les genoux et les coudes de la jeune femme heurtèrent les ecchymoses qui lui émaillaient le torse, puis plaça ses avant-bras sous les genoux de sa passagère tandis qu’elle lui entourait les épaules de ses bras fuselés. Tous ses doigts étaient brûlés à la pulpe, et des pansements tachés lui enveloppaient les paumes et les jointures. Ses avant-bras placés sous le menton de Gideon étaient couverts de lacérations laissées par des fragments d’acier et de verre.

« Prête ? » demanda-t-il.

« Parée » murmura-t-elle.

« Alors, en route », ahana-t-il en se redressant. Elle ne pesait vraiment pas bien lourd, mais il était épuisé. Pourtant, le contact de la chaleur fébrile qu’elle irradiait apaisait les contusions écarlates cachées sous sa chemise.

Il traversa avec elle les couloirs de l’immeuble résidentiel abandonné où ils se trouvaient. Délabrés et piqués de moisissure, les murs étaient parsemés de capsules éclairantes qui diffusaient une clarté bleutée par l’Éther.

Le Cœur de Kiran avait amené les rescapés du Centre d’Éther jusqu’au havre de Vive-Soudure, territoire acquis à la cause des renégats. Depuis, l’aéronef flottait au-dessus d’une large route, entre de hauts ateliers sidérurgiques vétustes, pendant que des soudeurs, suspendus dans des harnais, découpaient et remplaçaient les parties endommagées de son blindage. Le pilonnement continu de canons anti-aériens improvisés, qui tenait à distance les appareils du Consulat, rythmait leur travail. Au moins, ce n’était pas « La Marche nuptiale du gremlin ».

Devant eux dans le couloir, un groupe de renégats discutait à voix basse.

« … La situation est partie en vrille quand la fille… »

« … Mais j’ignore si le résultat eût été différent pour peu que… »

« … Victoire Renégate n’a-t-elle pas suffisamment souffert ? »

« … Entendu dire qu’elle a tout vu depuis le Centre… »

Ils levèrent la tête à leur approche et se turent immédiatement quand leur regard croisa celui de Gideon. Celui-ci sentit Chandra enfoncer son visage contre sa nuque, l’enserrant de plus belle dans ses bras, et son souffle chaud lui parcourir le dos.

Ils empruntèrent l’escalier, laissant le groupe derrière eux. Pendant la descente, elle passa ses doigts le long de ses épaules nues avec une légèreté et une délicatesse telles que tous les poils de ses bras velus se dressèrent. « Tu en as partout ? Je veux dire… des ecchymoses. On dirait que tu es tombé dans une marmite de coups de poing ! »

Il eut un rire bref, tant pour s’encourager lui-même que pour la rasséréner, mais qui résonna sinistrement dans la cage d’escalier. « Je le crains, oui », reconnut-il.

« Mais je te croyais invulnérable… »

« Disons que j’ai pris des risques, mais je suis toujours là, donc, techniquement, je n’ai pas été… euh… vulnéré. » Il quitta l’escalier à l’étage suivant, pour emprunter un couloir conduisant à ce qui tenait lieu d’infirmerie.

« Je ne suis pas certaine que ce mot existe. »

« Je parie que Jace a mémorisé une bonne demi-douzaine de dictionnaires ; quand la Capitaine Zev le ramènera, nous lui poserons la question. » Il fit un signe de la tête au renégat en faction à la porte du poste de secours, et celui-ci la maintint ouverte pour les laisser entrer.

Mme Pashiri était allongée sur un grabat, les mains jointes sur le ventre, les yeux clos et le teint cireux, mais, bien que faiblement, sa poitrine se soulevait régulièrement. Ajani était assis à côté d’elle, tête baissée, l’une de ses gigantesques mains couvrant celles de la façonneuse. À peine visible, un halo argenté les enveloppait tous deux, parcouru de vagues d’énergie, du léonin vers la vieille dame.

Chandra tressaillit en découvrant la scène. « Je ne… Je ne peux pas, murmura-t-elle. Ramène-moi là-bas, Gid. »

La lumière émanant d’Ajani s’évanouit. Il leva les yeux et observa la pyromancienne, inspirant calmement, puis déclara : « Tu as subi de multiples traumas, Chandra. »

« Quoi ? Je ne me sens pas… »

« Ce sera le cas rapidement. Bien que les lésions ne soient pas encore toutes apparentes, elles n’en sont pas moins multiples et préoccupantes. Il te faut des soins, tout comme à Nissa. Gideon, pourrais-tu me les ramener plus tard ? »

Le mage acquiesça. Chandra ouvrit la bouche, puis la referma, le regard dans le vide. En la portant jusqu’à Vive-Soudure, Nissa avait traversé la moitié de la ville, au pas de charge sur la majeure partie du trajet, mais à l’affût des inspecteurs consulaires. Après avoir confié Chandra à Gideon, elle s’était traînée jusqu’à un coin de verdure baigné de soleil et s’était écroulée pour s’y endormir aussitôt.

Ajani se leva, désigna sa chaise et s’adressa de nouveau à la jeune femme : « Pour l’instant, assieds-toi, s’il te plaît : elle t’a réclamée, tout à l’heure. »

Gideon posa un genou à terre devant le siège, et Chandra s’y laissa glisser. Ses mains tremblaient au-dessus de celles de Mme Pashiri. « Est-elle… ? »

« Avec le temps, Mère-grand se rétablira. Moi présent, nul ne causera sa mort, déclara Ajani avant de marquer une pause pour observer la pyromancienne. Ce n’était pas ta faute, Chandra. »

Celle-ci détourna le regard en direction de l’autre bout de la pièce et balbutia : « Je… Je sais bien. »

« Admettons, poursuivit-il. J’ose l’espérer, mais, dans le cas contraire, il te fallait l’entendre. »

La main de la jeune femme effleura celle de Mme Pashiri. « Souhaites-tu que nous vous laissions ? » s’enquit Gideon.

Chandra entrecroisa ses doigts avec ceux de la vieille dame. « J’ai bien failli la faire tuer, aujourd’hui, encore une fois. Je ne suis ici que depuis deux mois, et c’est la seconde fois que je lui fais frôler la mort, leur confia-t-elle tandis que des larmes inondaient ses yeux et que son cœur s’emballait. Sans parler du jour où elle m’a protégée, quand, adolescente, je m’étais enfuie. Je vous l’ai raconté ? Elle m’a laissé me cacher dans son atelier, pour envoyer Baral et ses hommes sur une fausse piste, et moi, quand je suis revenue, je ne lui ai même pas demandé ce qu’il lui était arrivé. L’a-t-on jetée en prison avec maman ? »

« Non, grogna Ajani. Elle a été libérée. Quand ta mère a été relâchée, elles… »

« Reste que je n’ai jamais posé la question ! » s’écria la jeune femme en tapant violemment du poing sur son genou. Elle se leva en chancelant, fit un pas vers la porte et faillit s’écrouler, mais Ajani la rattrapa par le bras. « Bon sang ! jura-t-elle entre ses dents serrées. Même pas capable de… Je veux juste… Je dois partir. Je ne devrais pas être ici. Je ne mérite pas… »

À l’autre bout du couloir, une porte claqua. Elle leva les yeux et se raidit.

Pia Nalaàr se dirigeait vers eux d’un pas rapide, visiblement déterminée. Sur son passage, de vieux papiers souillés qui traînaient au sol se soulevaient, et sa chevelure aux mèches argentées semblait l’escorter derrière elle comme une oriflamme.

Gideon se glissa derrière Chandra et la laissa lui agripper l’avant-bras. « Je m’en charge », murmura-t-il au léonin, qui acquiesça avant de reculer.

« C’est de ma faute si on en est là, poursuivit-elle. Comme toujours. Elle est furieuse, et c’est parfaitement légitime. Je suis une vraie malédiction, Gid. Je ne comprends même pas pourquoi tu continues à me supporter. »

La raison lui vint, immédiate et évidente, quand bien même il ne se l’était encore jamais avouée : Mais parce que je t’… Gideon n’osa cependant pas achever, même pour lui-même, car il savait à quel point une telle déclaration bouleverserait irrémédiablement leurs rapports. « Parle-lui » suggéra-t-il à la place.

Chandra fit de son mieux pour se donner une contenance tout en s’appuyant lourdement sur le bras du mage, d’une main vacillante. Elle s’abstint pourtant de lever la tête, se contentant de regarder les pieds de sa mère approcher.

« Mon enfant », lâcha Pia Nalaàr d’un ton aussi haut perché et tendu qu’une corde de sitar.

« Maman, je… »

Pia la serra dans une féroce embrassade, la faisant tituber en arrière. « Je ne pourrais pas te perdre à nouveau. » Sa voix était devenue rauque et chevrotante. Chandra laissa échapper un petit son plaintif.

Sa mère recula pour la regarder dans les yeux, prit ses joues cuisantes entre ses paumes et appuya son front contre le sien tandis que des larmes roulaient sur les rides de chagrin qui marbraient son visage. « Tu entends ? Je m’y refuse, cela me détruirait. Je t’aime. »

Chandra non plus ne parvint pas à contenir son émotion. « Si tu te mets à pleurer, je vais m’y mettre aussi », sanglota-t-elle, les lèvres trémulantes.

Gideon referma la porte derrière lui, s’essuya les yeux de la paume et regarda Ajani. « Mme Pashiri va-t-elle s’en tirer ? »

Il n’avait jamais réussi à déchiffrer de manière certaine les expressions du léonin, mais il lui sembla que celui-ci souriait. « Ce qui vient de se dire est plus salvateur et cathartique que toute la magie du monde », répondit-il.

« Mais elle reste inconsciente », insista Gideon.

La queue d’Ajani battit à l’horizontale, comme pour chasser ses craintes. « Parfois, c’est dans son sommeil que l’on entend les vérités les plus essentielles. »

Un martèlement de bottes leur parvint depuis le corridor : tout un groupe de renégats en uniformes improvisés se querellaient au sujet de listes de contrôle, de munitions et de tactique. Gideon et Ajani échangèrent un regard de connivence, avant de prendre position face à la porte, les bras croisés, bloquant l’accès de toute leur carrure.

Le nain qui menait la marche avait l’air à la fois excité et surmené d’un ardélion. « Nous devons parler à Victoire Renégate, immédiatement, grommela-t-il. C’est urg… »

Gideon lui intima de se taire d’un geste de la main et d’un hochement de tête négatif. « Accordez-lui dix minutes. »


La révolte éthérique Histoires archivées
Kaladesh Histoires archivées
Profil du Planeswalker : Chandra Nalaàr
Profil du Planeswalker : Nissa Revane
Profil du Planeswalker : Dovin Baàn
Profil du Planeswalker : Gideon Jura
Profil du Planeswalker : Ajani Crinièredor
Profil du Planeswalker : Liliana Vess
Profil du plan : Kaladesh

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