Épisode 5 : La bataille de Kaldheim

Posted in Magic Story on 3 Février 2021

By Roy Graham, with contributions from Jenna Helland

Roy Graham is a writer from New York and graduate of the Rutgers-Camden MFA program. His nonfiction has been featured in Rolling Stone, Playboy, and Motherboard. His fiction has been featured in the anthology "The Night Bazaar: Eleven Haunting Tales of Forbidden Wishes and Dangerous Desires" and its sequel, "The Night Bazaar: Venice." He is currently a designer on the Magic: The Gathering Worldbuilding team.

Dans le ciel du Feltmark, zigzaguant entre les colonnes de fumée qui s’élevaient des nombreuses cheminées de la Forteresse des Beskir, un corbeau fendait l’air. Tout le monde sait qu’un corbeau peut couvrir plus de cent lieues en une journée, et c’était exactement ce que celui-ci venait de faire. Il avait survolé les hauts contreforts des Monts Tusk, vu les géants de feu escalader les falaises tandis que les courageux Tuskeri faisaient rouler des troncs coupés et des rochers pour les faire chuter. Le corbeau, avec son œil noir étrange, avait observé les Skelle se rassembler dans leurs marais et prêter des serments de sang, se préparant pour la guerre. Il avait suivi la côte un certain temps. Des drakkars remplissaient l’horizon, la plus grande flotte de cette ère à naviguer vers l’ouest, en direction du seul endroit de Bretagard où tous se retrouvent par temps de crise.

Bretagard Stronghold
Forteresse de Bretagard | Illustration par : Jung Park

Le corbeau se posa sur un toit de chaume dans l’une des cours intérieures, au-delà des épaisses murailles qui entouraient la forteresse. En contrebas, au milieu des bruits d’armes affûtées sur la meule et du tintement des plaques d’armure sur les cottes de mailles, deux voix se distinguaient. L’oiseau, comme il le faisait souvent, s’arrêta pour écouter.

« Nous avons perdu la région de l’est, et le reste d’Aldergard ne va pas tarder à suivre », dit le plus vieux des deux hommes. Ses cheveux et sa barbe avaient la couleur de la neige fraîche ; tout le reste était usé, buriné, patiné. Il portait sur le dos un large bouclier fabriqué dans une matière qui paraissait scintiller dans une certaine lumière. « Je n’ai jamais vu autant de trolls au même endroit. Et tous réunis par une même cause. »

Le plus jeune éclata de rire. « Les Kannah ont du mal à venir à bout de quelques Hagi ? L'un des miens a abattu un démon hier. Maintenant, tous les jeunes essaient d’avoir le prochain. » Du côté de sa tête dépassait une étrange projection osseuse, comme si un tigre à dents de sabre avait essayé de lui mordre le crâne mais y avait perdu son croc.

« Si tu t’amuses autant, alors que fais-tu ici ? » gronda le plus vieux.

L’autre haussa les épaules. « Un chef de clan a certaines obligations, tu sais. »

Deux gardes décroisèrent leurs lances devant les deux hommes, poussant chacun une lourde porte de bois. Les deux battants s’ouvrirent lentement en grinçant.

« Arni Frontcassé, des Tuskeri, et Fynn, le Porteur de Croc, des Kannah », aboya un des gardes. À l’intérieur du bâtiment, quatre personnages étaient assis à la table. Inga Œil-de-rune, cheffe des Cherche-présages, était déjà arrivée, et cette forteresse appartenait à Sigrid, Protégée des Dieux. Les deux autres participants — une femme à la peau sombre et un elfe aux nattes rousses — étaient des étrangers.

Fynn, le plus vieux, empoigna la hache qu’il portait à sa ceinture. « Par l’haleine de Koma, que fait-il ici ? »

Les gardes, qui refermaient la porte, se préparèrent à sortir leurs armes, mais Sigrid leva une main. « Inga ? »

Œil-de-rune se leva. « Je vous présente Tyvar, de Skemfar, et Kaya, de—d’autre part. Ce sont des amis. Et nous avons vraiment besoin de trouver le plus d’amis possible aujourd'hui. »

« Aucun elfe lèche-serpent ne peut se considérer comme mon ami, gronda Fynn. Surtout pas leur prince. »

Fynn, the Fangbearer
Fynn, le porteur de croc | Illustration par : Lie Setiawan

Il n’avait pas encore dégainé son arme, mais il semblait prêt à le faire. Tyvar, lui, n’avait même pas bougé de son siège. « Ce ne sont pas seulement les humains qui mourront si les elfes partent en guerre. Mais je suppose que tu seras celui qui convaincra mon frère de ne pas le faire, lorsqu’il arrivera à la tête de son armée. »

« Oh, je le convaincrai. En l’enterrant six pieds sous terre. »

« Il suffit, aboya Sigrid. Je ne t'ai pas accueilli dans ma forteresse pour insulter mes invités, Fynn. Je t’ai demandé de venir pour déterminer comment nos peuples survivront à la semaine. »

Fynn s’affala en grommelant sur l’un des sièges qui entouraient la longue table. Arni le rejoignit. « Alors... Je suppose que vous avez une sorte de plan, et qu’il nécessitera des actes d’incroyable bravoure et d’audace ? J’ai cru comprendre que les chances sont contre nous. » Il ne parut pas particulièrement inquiet.

Sigrid sourit tristement. « Des trolls, des démons, des géants, à la fois de feu et de givre, déferlent dans le royaume. Et on me rapporte des apparitions de draugr, ce qui veut dire que l’Effroyable Marn, l’armée des morts de Karfell, est revenue. Donc oui, je dirais que les chances sont contre nous. Mais nous avons des armes avec lesquelles nous pouvons encore combattre. »

« Autres qu’un elfe à grande gueule ? » grommela Fynn.

« Oui », fit Kaya. Elle sortit du dessous de la table une épée qui semblait avoir été forgée de verre. Prisonnières de la lame transparente, des volutes vertes et bleues scintillaient sous leurs yeux. Elle la posa sur la table avec un bruit sourd.

« Est-ce vraiment— » commença Fynn.

« L’Épée des royaumes », termina Sigrid.

« Koll a donc terminé cette satanée chose », dit Arni en sifflant.

« En effet, dit Sigrid. Mais il a emporté dans la mort les secrets de son utilisation. »

Il y eut un moment de silence. Fynn fut le premier à le rompre. « Mais sans cette connaissance, ce n’est qu’une simple lame. En tyrite, certes, mais même la plus belle des épées ne saurait empêcher un domeskar. »

« Mais il existe un être qui peut l’utiliser » dit une voix, émergeant d’un coin sombre de la salle, que la lumière des braseros n’atteignait pas tout à fait. Un cinquième personnage sortit de l’ombre, un vieil homme, portant un long manteau de voyage. Il avait un corbeau perché sur l’épaule. « Le dieu pour qui l’épée a été forgée. Halvar, dieu de la Bataille. »

Strategic Planning
Planification stratégique | Illustration par : Donato Giancola

De ses yeux émanait une faible lueur—la même que celle emprisonnée au sein de la lame. Devant Alründ, même Fynn resta sans voix.

« Halvar est notre homme, dit Kaya. Mais le retrouver ne va pas être facile. »

Arni, remis de sa rencontre avec l’un des dieux de Kaldheim, mit les pieds sur la table. « Une quête périlleuse, donc. Ça commence enfin à devenir intéressant. »

Halvar, leur avait dit Alründ, n’était pas loin de la forteresse des Beskir. Après tout, il était le dieu de la Bataille, et la bataille les entourait à présent. À vol de corbeau, il était assez proche.

J’aurais préféré que le vieillard ne soit pas aussi littéral, pensa Kaya, serrant une poignée de plumes noires dans ses mains.

L’oiseau perché sur l’épaule d’Alründ s’appelait Hakka, savait-elle. Il ne leur avait pas dit en revanche les noms des corbeaux géants qui les transportaient dans le ciel, dont chaque battement de leurs grandes ailes noires faisait défiler sous eux de vastes étendues de prairie. Ou peut-être l’avait-il fait. Pour être honnête, la Planeswalker n’avait pas vraiment pu se concentrer pendant les présentations, tant son attention avait été attirée par ces grands yeux de verre. Il y avait chez ces oiseaux une intelligence et une curiosité qu’elle ne pouvait pas nier. Sans parler de ce gros bec courbé, qui pourrait probablement la couper en deux si l’envie lui en prenait. Sigrid, Fynn et Inga chevauchaient l’un d’eux ; Arni, Kaya et Tyvar se trouvaient sur l’autre.

« Regardez ! » entendit-elle Tyvar s’écrier malgré le vent.

La première chose qu’elle vit fut la déchirure du monde, un trait blanc glacé tranchant les champs d’ambre au-dessous. Quelque chose clochait dans la perspective, comme si quelqu’un avait déposé un autre plan à plat sur celui-ci. Des nuées de vapeur tournoyaient là où l’air de ce lieu gelé rencontrait l’air plus chaud de Bretagard et, depuis le rebord de l’ouverture, des silhouettes décrépies émergeaient en rampant dans le royaume des humains. Devant eux, sur une grande étendue d’herbe jaunisssante, se trouvaient mille formes titubantes. Des draugr, qu'ils les appelaient. Un autre nom pour des zombies. Dépassant des rangs, Kaya vit quelques créatures massives couvertes de long poils épais, des trolls de Torga, mais ceux-ci n’avaient pas l’air très frais. Il était difficile d’en être certain de cette hauteur, mais ils avaient la même démarche titubante que les soldats. Des morts-vivants, eux aussi.

Draugr et Torga, petits et grands, avançaient tous vers un même objectif : un pont de bois massif qui franchissait de larges rapides. De l’autre côté, Kaya distinguait un hameau de petites huttes, avec des chemins pavés et un moulin à eau. Elle ne voyait personne, mais c’était assez logique, vu ce qui se trouvait à leur seuil. Miraculeusement, il paraissait intact. La silhouette solitaire qui se trouvait sur le pont s’en était assurée.

De là où elle se trouvait, Halvar n’avait rien d'impressionnant. Il n’irradiait pas cette étrange lumière-dieu qui enveloppait Alründ. Comparé à la déchirure du monde qui déversait ses couleurs bleues, vertes et violettes dans le ciel, il était peu remarquable. Une silhouette minuscule portant une armure de fer terne. Devant lui, juste avant le pont, s’entassaient des draugr détruits à hauteur de taille.

« Nous devons atteindre le pont, cria Kaya par-dessus le vent, espérant que Tyvar l’entendrait et que l’oiseau géant qu’ils chevauchaient la comprendrait d’une façon ou d’une autre. Il était impossible d’inverser la situation, d’aspirer cette armée de morts-vivants dans son monde gelé, mais l’Épée des royaumes était attachée dans son dos. S’ils parvenaient à atteindre Halvar, ils pourraient au moins empêcher la situation d’empirer.

Mais le regard de Tyvar, lorsqu’il se retourna vers elle, se fixa sur autre chose. Une ombre passa au-dessus d’elle puis les plumes noires luisantes de l’oiseau s’assombrirent tandis que quelque chose s’interposait entre elle et le soleil.

« Attention ! » s'écria l’elfe, juste avant l’impact. Il y eut un craquement, un croassement, et soudain Kaya se retrouva dans le vide, éjectée de son perchoir.

Elle vit le reste comme une succession d’images pendant sa chute : le corbeau, une aile tordue dans une position non naturelle ; Tyvar et Arni, moulinant des bras tandis qu’ils tombaient eux aussi, essayant d’attraper quelque chose qui n’était pas là ; et au-dessus d’eux, une silhouette cornue massive avec deux ailes de cuir en lambeaux, portant une lourde hache à long manche.

Varragoth, Bloodsky Sire
Varragoth, père Ciel-de-Sang | Illustration par : Tyler Jacobson

Jamais elle ne l’avait vu d’aussi près. Même en pleine chute, s’éloignant du démon, elle distinguait les lambeaux de chair noircis qui pendouillaient en formant une sorte d’horrible barbe. Elle voyait dans ses yeux fous briller des milliers d’années d’emprisonnement. Varragoth frappa à nouveau, enfonçant sa hache dans le flanc du corbeau. Kaya, elle, tournoyait de plus belle, un vent assourdissant lui emplissant les oreilles tandis qu’elle tombait.

Réfléchis.

Réfléchis, vite, vite !

Elle regarda au-dessous d’elle, plissant les paupières à cause du vent. Les eaux blanches des rapides bouillonnaient sous elle. Percuter la surface de l’eau depuis une telle altitude ne vaudrait guère mieux que se fracasser sur de la pierre. Mais elle survivrait à la chute. Sa capacité à devenir immatérielle le garantissait. Mais Tyvar ? Elle n’en savait rien. Elle ne pouvait pas y compter. Kaya redressa son corps et écarta les bras et les jambes pour ralentir sa chute. Elle essaya de se concentrer sur le ciel autour d’elle plutôt que le sol qui approchait rapidement. Elle remarqua d’abord Arni. Il était à moins de deux mètres d’elle, hurlant un cri de guerre en se précipitant vers la mort. Tyvar était à environ six mètres en contrebas ; toute sa grâce et son sens de l’équilibre lui étant totalement inutiles tandis qu’il tournoyait dans les airs de façon incontrôlée.

Elle attrapa Arni en passant un bras dans la sangle qui tenait son épée large sur son dos. « Redresse-toi et replie les bras le long du corps ! » hurla-t-elle pour se faire entendre malgré le rugissement du vent.

Il obéit, et elle fit la même chose. Immédiatement, ils accélérèrent en direction de Tyvar. En contrebas, l’herbe n’était plus une étendue jaune uniforme, mais des brins s’agitant au vent. Kaya distinguait les lames d’acier géométriques des draugr et le gel sur leurs armures. Ils étaient presque arrivés à la rivière. Elle n’avait pas le droit à l’erreur—ce devait être maintenant.

Ils percutèrent Tyvar environ cinq secondes avant qu’ils ne frappent la surface de l’eau. Une seconde pour rassembler l’énergie dont elle avait besoin ; une autre pour les rendre tous les trois immatériels. Les trois dernières secondes seraient suffisantes.

Ils furent engloutis par l’obscurité et le froid ; ce n’était pas simplement la température de l’eau. Le froid l’emplissait, elle devenait le froid. Pas de sang circulant dans ses veines, pas d’air dans ses poumons, pas de battement de cœur pour lui rappeler qu’elle était en vie. Pendant ces quelques secondes, Kaya sut ce qu’était la mort, sans sa libération. Elle était un fantôme, un esprit.

Avec difficulté, elle leur rendit à tous les trois leur forme corporelle et tout à coup, ils furent chahutés par le courant. Kaya ne savait plus dans quelle direction était la surface, ni dans quelle direction nager. Elle parvint seulement à ne pas perdre Arni et Tyvar, les tenant fermement. Elle ouvrit les yeux ; ils étaient entourés d’eau tumultueuse. Du coin de l'œil, dans l’obscurité de la vaste rivière, elle crut voir quelque chose bouger—un objet long et fin au milieu des vagues.

Arni attrapa la branche qui dépassait de la rive. Avec l’aide de Kaya, il hissa Tyvar hors de l’eau. Il tentait encore de recouvrer son souffle, repliant ses bras autour de son corps comme s’il était gelé. Heureusement, pensa Kaya, que les draugr qui les entouraient parurent trop surpris pour les attaquer avant qu’elle ne fût sur la terre ferme.

Grim Draugr
Draugr sinistre | Illustration par : Grzegorz Rutkowski

Kaya esquiva le premier coup, para le deuxième. Elle dévia une épée destinée à Tyvar, puis trancha le bras du draugr au niveau du coude. « Debout, l’elfe ! »

Ils étaient lents, mais innombrables et, de tous côtés, ils commençaient à réaliser que des ennemis se trouvaient parmi eux. Kaya fendit un crâne dévoré par le gel avec l’une de ses haches et la libéra juste à temps pour dévier une lance. Elle fit un pas en arrière, manquant de trébucher. Immédiatement, Arni passa devant elle, tranchant des membres à grands moulinets de son épée. Ce type se fait-il dématérialiser tous les jours ? Il a récupéré rapidement, pensa Kaya sidérée.

Arni enfonça sa lame dans la cage thoracique d’un draugr, le retenant pendant que celui-ci essayait sans succès de l’attraper, et il se tourna vers la Planeswalker. Il souriait. « Tous les deux, continuez. Je vais les occuper. C’est la moindre des choses, après que tu m’aies sauvé avec ton étrange magie. »

Un guerrier contre tous ces draugr ; elle ne donnait pas cher de sa peau. D’un autre côté, il paraît être du genre à faire des paris de ce type.

Kaya aida Tyvar à se relever et ensemble, ils se précipitèrent dans la brèche qu’Arni leur avait taillée. Au loin, elle voyait le pont. Il n’était pas si loin, mais toute une armée de morts-vivants leur barrait la route. Elle pourrait continuer de courir si elle passait hors phase, mais elle avait été immatérielle pendant longtemps durant leur « atterrissage » et elle ne savait pas si son corps pourrait tenir le coup. Et il ne fallait pas oublier Tyvar.

Au moins, la horde de draugr dans cette partie du champ était moins dense. Ils coururent l’un à côté de l’autre, ne s’arrêtant que pour fracasser une cage thoracique ou pour trancher un bras gelé. L’Épée des royaumes frottait contre son fourreau dans le dos de Kaya. Derrière eux, au loin, elle voyait les étendards des clans humains, là où ils combattaient la horde draugr, mais il n’y avait pas eu suffisamment de temps pour rassembler plus de troupes que quelques groupes d’assaut, et les morts-vivants étaient de plus en plus nombreux à se déverser de la faille.

Un son que la Planeswalker n’avait jamais entendu auparavant retentit sur le champ jonché de cadavres. Ça aurait pu être l’appel d’un immense oiseau de nuit, ou le hurlement d’un loup géant. Il avait une dimension à la fois sauvage et étrange tandis qu’il résonnait sur la plaine. Tyvar s'immobilisa.

« Ce n’est pas un cor de draugr », dit-il, essoufflé.

Le son retentit à nouveau ; Kaya trouva sa source sur la crête d’une colline éloignée. Une ligne de silhouettes avait commencé à se former. La plupart des guerriers portaient des boucliers de bronze, tachés par la patine verte de l’âge. Certains portaient des lances, d’autres des épées. Il suffit à Kaya de voir comment Tyvar les regardait pour deviner qui ils étaient : les elfes de Skemfar, en marche pour la guerre.

Harald, King of Skemfar
Harald, roi de Skemfar | Illustration par : Collin Estrada

« Tyvar, nous n’avons pas de temps à perdre. Nous devons avancer, dit-elle, mais l’elfe semblait avoir pris racine.

« Kaya, les humains ne sont pas les seules victimes de la traitrise de Tibalt, dit-il, se tournant vers elle. Je ne peux pas laisser mon peuple se battre et périr à cause de son mensonge. Mon frère est à la tête de cette armée. Je suis sûr que j’arriverai à lui faire entendre raison. »

Sous toute cette couche de vantardise se cachait un cœur bon. « Très bien. Alors dépêche-toi. »

« Tu t’en tireras seule ? »

Kaya sourit, essayant de paraître confiante. « Je me suis fait une réputation professionnelle en tuant des morts-vivants. Je vais me débrouiller. »

L’elfe acquiesça. Puis il partit en courant.

Elle ne lui avait pas vraiment dit un mensonge, mais cela aurait été bien plus facile si les draugr appartenaient à une variété de morts-vivants un peu plus spectrale. Kaya reprit son chemin, frappant avec ses haches quand c’était nécessaire, courant quand elle le pouvait. Le fracas du métal contre le métal l’entourait de partout, accompagné des cris lointains d’hommes et de femmes, et des battements de son cœur qui résonnaient de plus en plus fort dans ses oreilles. Tout semblait se passer au ralenti ; chaque respiration paraissait durer une heure, une année.

Un bruit soudain de pas lourds et retentissants la tira de sa transe, l’arrêtant net. Entre elle et le pont se trouvait l’un des trolls de Torga qu’elle avait vus du ciel. D’aussi près, elle sentait l'odeur presque sucrée de la pourriture et voyait sur son corps des trouées là où sa fourrure moussue était devenue blanche et sèche, ou avait totalement disparu. Quelque chose avait ouvert une grande blessure dans le flanc de la créature. Elle voyait clairement trois côtes blanchies et une lueur bleue bizarre émanait de l’intérieur de son corps. Les yeux du troll étaient troubles, morts, mais ils ne semblaient pas moins la fixer. Il souffla bruyamment, expulsant un nuage de vapeur blanche entre ses défenses noircies.

Alors qu’il faisait mine d’approcher, un bruit d’éclaboussure se fit entendre à gauche de Kaya. Elle vit, suspendu dans l’air, quelque chose d'invraisemblable : un dauphin. Une vision étrangement majestueuse, pure, au milieu de tout ce chaos et ce carnage. Il fendait l’air dans sa direction. Sa peau grise était mouillée et luisante. Selon toute évidence, il avait dû jaillir des rapides. Avec une grande fluidité, la peau brillante prit la forme d’une cape, et la créature atterrit sur des jambes humaines. La cape retomba sur des épaules fines et brunes. Devant Kaya et le troll se trouvait une femme d’âge moyen aux cheveux longs et ébouriffés. Elle leva simplement les mains sans rien dire. Lorsque Kaya vit une lumière multicolore briller dans ses yeux, elle réalisa qu’il s’agissait d’une des déesses de Kaldheim.

Cosima, God of the Voyage
Cosima, déesse du Voyage | Illustration par : Andy Brase

Derrière elle, un mur d’eau blanche et tumultueuse jaillit de la rivière. Il balaya le Torga mort-vivant et une poignée de draugr. La vague les emporta tandis qu’elle traversait le champ, un combattant de plus dans la folle bataille qui déferlait sur Bretagard.

« Et qui es-tu donc ? » demanda Kaya, interloquée. Il y avait un goût de sel dans l’air.

La femme écarta les cheveux de son visage. Ses yeux avaient retrouvé une couleur sombre. « Tu as voyagé sur mon bateau il n’y a pas longtemps. T’a-t-il bien traité ? »

Cosima. La déesse de la Mer. « Oh… Heu, notre rencontre a été brève. »

« Il est plutôt volage », répondit Cosima d’un air songeur avant de sortir de sa cape une longue épée incurvée. Bon, Alründ ne m’a pas envoyée pour bavarder. »

Kaya se contenta d’acquiescer. Une déesse de la Mer guerrière. D’accord. « Nous devons rejoindre Halvar. »

« Je te suis. »

D’autres draugr s’étaient amassés devant elles ; ils tombèrent comme le blé à la moisson. Elles étaient proches désormais. À quelques dizaines de mètres, la Planeswalker voyait Halvar à la tête du pont, repoussant les draugr à grands coups de bouclier et les projetant dans les rapides en contrebas. Elle y était presque.

Elle ne remarqua pas l’ombre qui la survolait jusqu’à ce qu’elle l’enveloppe de ténèbres. Soudain, quelque chose la saisit brusquement par son armure de cuir, la projetant sur le côté juste à temps pour éviter la tête de hache en fer rouillé qui s’enfonça dans la terre là où elle se tenait l’instant d’avant.

Cosima, qui l’avait sauvée, l’aida aussitôt à se relever. Entre elles et le pont se trouvait Varragoth : trois ou quatre mètres de haut, avec des lambeaux de chair grise pendouillant de ses bras, de son torse, de son visage grimaçant. Il battit des ailes une fois, puis se posa.

« La dernière fois, il n’avait pas d’ailes », murmura Cosima.

« Cette épée. Je sais ce que tu transportes, cracha le démon d’une voix évoquant la rouille et le sang. Je jure sur les vies innombrables que j’ai prises que tu ne m’emprisonneras plus jamais dans ce— »

La première hache, lancée, le frappa au front, fendant une corne et faisant bouillonner un sang goudronneux de la blessure. La deuxième, dans la main de Kaya, s’enfonça dans son genou. Varragoth poussa un hurlement de douleur et voulu attraper la Planeswalker, mais elle l’esquiva. Elle parvint même à récupérer la hache plantée dans son front lorsqu'il se pencha. « Je sais que tu es une sorte de croquemitaine dont on parle aux enfants pour les effrayer, mais je ne suis pas d’ici », dit Kaya, une fois qu’elle avait repris de la distance.

Varragoth aboya de frustration et se jeta sur elle. Un simple battement de ces ailes énormes couvrit une bonne moitié de la distance. La Planeswalker l’avait blessé deux fois, mais aucun de ses coups ne semblait vraiment le ralentir.

Kaya plongea pour esquiver un coup de hache. Puis Cosima fut à ses côtés, tranchant l’armure de fer de Varragoth comme si c’était de l’eau à grands coups de son épée. Si les blessures dérangeaient le démon, il n’en montra rien.

Derrière lui, d’autres silhouettes noires ailées descendirent du ciel, se posant entre eux et le pont. La Planeswalker tenta d’ignorer la fatigue qui engourdissait ses membres, modifiant sa prise sur ses haches. Il n’y avait pas le temps de s’inquiéter de ce qui se trouvait derrière Varragoth. Si elle ne parvenait pas à se débarrasser de lui, plus rien n’avait d'importance.

Cosima et elle avancèrent ensemble ; la déesse de la Mer visa les jambes alors que Kaya frappa le haut. La déesse fut percutée par un revers du plat de la hache démoniaque et fut projetée en arrière, mais Kaya entailla l’épaule du démon. Il ne tomba pas. Il ne chancela même pas. Il la saisit par une jambe. Si elle ne s’était pas dématérialisée—à présent un effort considérable, même sur une partie de son corps—il l’aurait écrasée au sol en brisant sa colonne vertébrale.

Elle roula au sol pour se libérer, se relevant juste à temps pour esquiver un autre coup de hache. Combien de temps pourrait-elle tenir ? Derrière Varragoth, au milieu de la foule de draugr, avançaient d’autres formes cornues énormes. Il n’est pas trop tard, dit une petite voix intérieure. Tu peux encore partir.

Kaya répartit son poids pour trouver ses appuis, puis elle prit une grande inspiration. Oui, elle pouvait encore le faire. Mais ça ne voulait pas dire qu’elle allait le faire.

Le premier des démons de Varragoth émergea de la foule, écartant violemment les draugr. Deux autres le suivaient de près, et qui savait combien d’autres viendraient après ça. Elle plia les genoux, se préparant à bondir—et fut interrompue par le son familier d’une corne de guerre, cette fois plus proche.

Warhorn Blast
Souffle de la corne de guerre | Illustration par : Bryan Sola

Ils chargèrent les draugr et les démons, venant de l’est, le soleil levant faisant briller le métal terni de leurs armures et de leurs boucliers comme s'ils étaient flambant neufs. Les elfes, réalisa-t-elle. Une ligne de piquiers planta ses armes dans le sol, formant un mur entre Kaya et les démons. Ils étaient là pour l’aider.

« Un coup de main ? » demanda une voix derrière elle.

Tyvar chevauchait ce qui ressemblait à une sorte de renne ; il portait la même armure d’airain verdissant que les autres elfes. À côté de lui se tenait un autre guerrier—plus grand et plus mince, avec les mêmes cheveux roux mais aussi une sévérité dans ses traits qu’elle n’avait jamais vue chez Tyvar.

« Kaya, permets-moi de te présenter Harald, roi des elfes de Skemfar, rassembleur des tribus des Bois et des Ombres. Et aussi mon frère aîné, dit Tyvar avec un grand sourire.

« Votre majesté, je suis très heureuse de faire votre connaissance. »

Avant qu'il ne puisse répondre, il y eut un grand fracas métallique et un cri. Varragoth avait chargé la ligne d’elfes, écrasant un piquier sous son pied et coupant un autre en deux avec son énorme hache. Plusieurs piques étaient plongées dans les fentes de son armure ; il ne paraissait pas s’en inquiéter. Enhardis, les autres démons avançaient eux aussi, usant de leur force redoutable pour croiser le fer et frapper les boucliers.

Tyvar fit avancer son renne d’un léger coup de talon et descendit gracieusement de sa monture derrière les elfes qui retenaient l’assaut démoniaque. Il posa les mains au dos de leur armure. Kaya vit les plaques de métal grandir, épouser parfaitement leur corps, se doublant pour épaissir. Un démon parvint à feinter pour franchir la protection du bouclier. Son épée racla le plastron renforcé d’un guerrier elfe, mais le coup ne provoqua qu’une gerbe d’étincelles avant de ricocher. Un bon ami à avoir, pensa Kaya.

D’autres elfes accoururent de derrière Harald pour combler les espaces dans la ligne de défense. La Planeswalker s’accorda un instant de répit.

« Donc, dit-elle au roi elfe. Votre frère est— »

« Un idiot, termina Harald d’une voix sèche. Et un vantard. Mais il n’est pas un menteur. Aujourd'hui, il m’a empêché de commettre une grave erreur. Je lui en suis reconnaissant. »

« Je vous en suis tout aussi reconnaissante. »

« Il dit qu’il est primordial que vous atteigniez le pont, ajouta le souverain en lui tendant la main. Je peux vous y conduire. »

« Mais… Et Tyvar ? »

Il portèrent leur regard vers les elfes qui affrontaient les démons et les draugr. Tyvar, les bras couverts de ce même airain verdâtre, tournait autour de Varragoth, furieux. Il réussit même à sauter pour lui asséner un coup de poing métallique qui fracassa la mâchoire du démon.

« Je suis sûr qu’il s’amuse comme un fou. Venez,fit Harald.

Il la hissa sur le renne. L’animal partit immédiatement au galop ; Kaya dut saisir le roi elfe par la taille pour ne pas tomber.

La créature courut au milieu du chaos de la bataille avec la grâce et le courage d’un vrai destrier. Parfois, les draugr qui n’étaient pas déjà engagés au combat avec l’armée elfe se penchaient pour tenter de les frapper au passage. Kaya repoussait les attaques occasionnelles d’un revers de sa hache. Sur leur flanc, un démon armé d’un arc noir noueux se prépara à décocher une flèche, mais avant qu’il ne puisse tirer, Harald fit un geste et l’arc fleurit, couvrant rapidement le bras et la gorge du démon surpris de lianes et de fleurs.

Ils furent vite arrivés. Excepté le tas de draugr formant un arc de cercle autour et sur son entrée, le pont aurait pu se trouver n’importe où. Il avait un air étonnamment normal au milieu du pandémonium qui régnait. Sur les premières planches du pont, ayant l’air aussi exténué qu’elle se sentait elle-même, se trouvait un homme portant une armure toute simple, armé seulement d’un bouclier cerclé de fer. Il leva les yeux vers eux tandis que le renne approchait. « Vous n’êtes pas venu pour franchir ce pont, j’espère ? »

« Non. Vous êtes Halvar ? » demanda Kaya.

« Oui. C’est moi. Je reconnais le roi de Skemfar. Mais toi, qui es-tu ? »

« Je suis Kaya, J’ai en ma possession quelque chose qui je crois vous appartient. »

Elle détacha l’épée de son dos ; dans l’étrange lumière du domeskar, elle paraissait scintiller encore plus. La Planeswalker lui lança l’épée, qui tournoya dans les airs avant d’atterrir dans sa paume comme si elle venait de retrouver sa véritable place.

« L’épée que Koll forgeait avant—avant sa mort. » Il secoua la tête. « Jamais je n’aurais pensé qu’un elfe me l’apporterait. »

« Et jamais je n’aurais pensé que j’aiderais un des dieux usurpateurs, rétorqua Harald. Mais il apparaît que tu sois le seul qui puisse mettre fin à ce chaos. »

Halvar acquiesça. « Oui. Avec cette épée, je pense que c’est possible. Mais il va me falloir du temps. »

« On peut s’en charger », dit la Planeswalker.

« Protégez le pont jusqu’à ce que je puisse de nouveau séparer les royaumes. »

« Pourquoi ce maudit pont est-il si important ? Demanda l’elfe. Qu’y a-t-il de l’autre côté ? »

« Des gens, » répondit simplement le dieu. Puis il s’assit, les jambes croisées, l’épée posée en travers de ses genoux.

Kaya descendit du renne. Les draugr, semblait-il, avaient enfin réagi à la présence de l’armée elfe et ils contre-attaquaient. Ils étaient plus nombreux, et la différence s’accentuait à mesure que d’autres morts-vivants se déversaient de la grande faille dans le monde. Au loin, elle voyait les étendards des Tuskeri, des Beskir, des Cherche-présages et des Kannah. Mais tous étaient trop loin. Sur le pont, Halvar se concentrait. Il avait les yeux fermés, et l’épée parut soudain luire de l’intérieur.

Les draugr les plus proches avaient formé des rangs et ils marchaient à présent en direction de Kaya et Harald. Dépassant de l’armée de morts-vivants, d’autres trolls zombies avançaient aussi en titubant. La chair de l’un d’entre eux avait été arrachée et révélait un crâne nu incrusté de glace. Et au-dessus d’eux, des démons s’envolaient en battant leurs ailes de cuir.

« C’est de la folie », grommela Harald, ajustant les rênes de sa monture qui s’agitait, le renne sentant le danger.

« Oui, dit Kaya, détachant de sa ceinture les haches que Tyvar lui avait données. Probablement. » Mais elle n’allait pas partir.

Elle observait les démons qui prenaient leur envol. C’est ainsi qu’elle le remarqua. Une ligne s’étirant dans le ciel, comme si l’air lui-même était tendu. La ligne commença à se déchirer, déversant cette lumière divine. C’était une autre faille dans le monde, comme celle d’où les draugr se déversaient. Mais cette déchirure était différente. Là où le ciel était étiré, elle distinguait quelque chose qui appuyait à l’arrière de la faille en formation, comme une main au travers d’un tissu. Dans un grand coup de tonnerre, le ciel s’ouvrit.

Koma's Coil
Jeton Annelure de Koma | Illustration par : Simon Dominic

La chose qui émergea de la faille avait des traits qu’elle reconnaissait : des narines plates, un corps sinueux, des crocs recourbés dégoulinant de venin—mais à une telle échelle, ils apparaissaient étranges. Il n’était pas simplement énorme, il avait la taille d’un continent. Ce n’était pas un serpent, mais le serpent originel ; tous les autres n’étaient que de pâles imitations, des copies inférieures. Il paraissait assez grand pour s’enrouler autour de toutes les branches de l’Arbre-monde. Et c’est probablement le cas, songea Kaya.

« Par les Einir, murmura Harald, près d’elle. Koma. Le Serpent du Cosmos. »

Même la gravité semblait craindre cette créature. Le serpent se déplaçait avec des mouvements inquisiteurs, étendant son ombre sur la moitié du champ de bataille. Il avala un énorme démon ailé comme s’il s’était agi d’un moustique. Le chaos environnant ralentit et se tut tandis que tout le monde—morts-vivants, elfes et humains—parut retenir son souffle sur son passage.

Lorsque le serpent atteignit la faille menant à Karfell, il marqua une pause. Ses énormes narines béantes s’enflèrent une fois, puis deux. Avec une vitesse soudaine et terrifiante, il plongea dans la faille, écrasant au passage des dizaines de draugr d’un coup de queue négligé. Une série interminable d’anneaux reptiliens parut glisser dans la déchirure glacée avant de disparaître complètement.

Kaya sentit un soulagement si grand qu’elle faillit ne pas remarquer les autres êtres qui se déversaient de la faille que Koma venait juste de forcer. Ils ressemblaient à des anges, avec de grandes ailes blanches et noires, brunes et rouges, armés, cuirassés, bon nombre d’entre eux poussant de grands cris de furie. Ce n’était pas des anges, réalisa-t-elle quelques instants plus tard, mais des Valkyries. Inga lui en avait parlé. Des arbitres de jugement, les gardiens des âmes héroïques qui se battaient et festoyaient pour l’éternité à Starnheim. Elles chargèrent les démons, ailes de plumes se mêlant aux membranes de cuir tandis qu’ils s’affrontaient dans le ciel dans un fracas d’acier.

Starnheim Unleashed
Starnheim déchaîné | Illustration par : Johannes Voss

Parmi elles, il y avait un être qui n’avait pas d’ailes. En fait, il pendait au bras d’une Valkyrie, qui le conduisait droit vers la Planeswalker. Avant d’atteindre le sol, peut-être à dix mètres, l’être lâcha la Valkyrie. Autour de lui, l’air parut se solidifier puis, se condenser en éclats miroitant de... Quelque chose. À la vitesse d’un jongleur, il en attrapa trois, qu'il lança aussitôt. Chacun d’eux se planta dans la poitrine d’un énorme Torga mort-vivant. Les trolls ne s’écroulèrent pas. Ils explosèrent, comme du verre fracassé à coup de marteau.

« Belle capacité, dit la jeune femme. Qui es-tu ? »

L’étranger fit volte-face, un autre éclat de miroir dans la main. Kaya leva les mains instinctivement ; elle savait ce qu’il pouvait faire.

« Qui es-tu ? » dit l’étranger. Il n’avait pas remarqué le draugr derrière lui, brandissant une vieille épée émoussée. « Attention, derrière toi ! » Kaya prit sa hache et la lança.

L’étranger tourna la tête, heureusement du bon côté pour éviter l’arme. La hache se planta dans le crâne squelettique du draugr, qui s’écoula. Un instant passa, et ils soufflèrent tous les deux.

« Je m'appelle Kaya, annonça-t-elle. Tu as un nom ? »

« Niko. Niko Aris. »

Ce n’était pas un nom de Kaldheimr. « Parfait. Nous continuerons les présentations plus tard. »

Shard Token
Jeton Éclat | Illustration par : Aaron Miller

Kaya se retourna vers la masse de morts-vivants et de démons. Quelque se fendait un chemin à travers la foule, projetant cadavres et soldats dans les airs sur son passage. Varragoth—bien entendu—jaillit des rangs de draugr. Il ressemblait maintenant plus à une bête sauvage qu’à un jarl démon. L’armure de fer qu’il portait était tordue, ébréchée et fendue ; il avait perdu sa hache. Il saignait d’une douzaine de blessures, mais il tenait encore debout. Dans son dos, ses cheveux roux noirci par le sang et le regard vague, s’agrippait Tyvar.

Harald siffla un mot ; des serpents aux écailles décorées des mêmes runes que la magie de Tyvar jaillirent de la terre. Ils s’enroulèrent autour des jambes de Varragoth, l’immobilisant, jusqu’à ce qu’il les déchire à mains nues. Niko lança un éclat de miroir sur le démon, mais celui-ci dévia sa trajectoire avec une des plaques de fer qui étaient encore attachées à son bras.

Tandis que Varragoth avançait toujours,Tyvar enfonça sa lame d’airain dans l’aile du démon. Il rugit de douleur et de rage et tendit un bras en arrière pour essayer d’attraper l’elfe, détournant son attention des autres pendant un instant. C’était l’opportunité dont Kaya avait besoin.

Certes, elle essayait vraiment de jouer les héroïnes désormais. Mais elle avait longtemps été un assassin, très longtemps, même.

Le mouvement était fluide, facile et ne nécessitait presque pas d’effort. Il ne nécessitait pas de déphasage ou de pouvoirs magiques. Kaya se glissa sous le bras libre de Varragoth et lui trancha la gorge d’un coup de hache circulaire. Le démon chancela, utilisant ses deux mains pour essayer d’endiguer le flot soudain de sang goudronneux qui lui jaillissait du cou. Il fit un pas, tendit une main griffue—et s’écroula.

Kaya n’eut même pas le temps de souffler. Un rugissement soudain, comme une vague de l’océan, retentit derrière elle. Le ciel s’emplit d’une écume de couleur mélangeant les verts, les violets et les bleus divins qui formaient une aura autour des dieux. Cette vague balaya la grande faille qui dominait le champ de bataille—celle dont les draugr se déversaient toujours. Doucement, comme une blessure qui guérit, la déchirure commença à se réduire et à se refermer.

La Planeswalker ne savait pas si les draugr étaient des morts-vivants privés d'intelligence, mais dans tous les cas, ils étaient lents à réagir. Ils ne remarquèrent pas que leurs renforts avaient disparu. Sur le champ de bataille, les démons qui n’étaient pas au contact avec les Valkyries s’enfuyaient, leur soif de sang cédant enfin la place à la panique. Kaya se retourna. Halvar se tenait debout, l’Épée des royaumes pointant droit vers le ciel. Il en jaillissait un véritable flot kaléidoscopique de lumière aveuglante. Derrière lui, quelque chose attira son regard : un mouvement à une des fenêtres du village sur l’autre rive. Le visage rond d'un enfant aux yeux écarquillés qui observait, bouche bée, le dieu de la Bataille refermant les trous dans le monde. Oui, pensa Kaya. Voilà qui va faire une magnifique saga.

Halvar, God of Battle
Halvar, dieu de la Bataille | Illustration par : Lie Setiawan

« Au bout du compte, disait Tyvar tandis qu’ils traversaient le champ de bataille silencieux, encore boueux du fait du piétinement de bottes innombrables, j’ai tué personnellement presque cent draugr, et trois démons. Mais je suis persuadé qu’ils raconteront ton histoire pendant très longtemps. Celle qui a tué Varragoth, la Tueuse du père Ciel-de-Sang ! Je peux presque déjà l’entendre ! »

« Dans ce cas, assure-toi qu’il ne manque aucun détail », répondit Kaya. Elle avait mal partout, tout son corps était épuisé, mais elle ne parvint pas à retenir son sourire.

« En fait, dit l’elfe, s’arrêtant. Je ne suis pas sûr que je serai là pour les corriger. »

Kaya haussa un sourcil : « Tu t’en vas quelque part ? »

« J’aimerais voir à quoi ressemble ton Multivers. »

« Oh ? Je croyais que transplaner ne t'intéressait pas. »

Tyvar haussa les épaules. « J’ai été trop rapide à juger. Et tu m’as enseigné sa valeur. Si tu n’avais pas été là, je ne sais pas ce qui serait arrivé à nos monde. Le chaos et la destruction, j’imagine, à une échelle encore plus grande. Peut-être existe-t-il un plan—un peuple—qui a besoin de mon aide. Comme Kaldheim avait besoin de la tienne. »

« Mais qui s’en souviendra ? Tu abandonnerais tous tes rêves de gloire, », dit Kaya.

« Oh, ça ne me préoccupe plus. Je crois que personne ici n’oubliera ce que tu as fait pour nous. » Elle était encore parfois surprise par sa sincérité. Il avait une telle candeur. Un véritable livre ouvert. Mais il m’a sauvée. Plus d’une fois. Elle était sûre qu'il se débrouillerait.

« Dans ce cas, dit-elle. Peut-être nous croiserons-nous à nouveau ? »

« Sans l’ombre d’un doute, répondit Tyvar, toujours aussi confiant. Et la prochaine fois, ce seront mes exploits qui entreront dans les sagas. »

Ils arrivèrent à une sorte de croisement. Du moins, ça en avait été un. Il était maintenant jonché des détritus de la guerre : des épées, des lances, des haches et des boucliers, des cadavres partout. Beaucoup de draugr, mais aussi des humains et des elfes. Il y eut un moment de silence.

C’était là qu’attendait Inga Œil-de-rune, ainsi que les autres chefs des clans de Bretagard—Arni, Sigrid, Fynn. L’étranger maigre tombé du ciel se tenait à côté de la cheffe des Kannah. Iel s’appelait Niko, se rappela-t-elle.

Harald était présent lui aussi, flanqué d’une garde d’honneur en armures d’airain. Fynn et lui échangeaient des regards ouvertement méprisants, mais au moins leurs armes restaient dans leurs fourreaux. Une fois le domeskar terminé, les dieux avaient disparu. Ils avaient probablement d’autres tâches, d’autres problèmes à résoudre—ce coin de Kaldheim n’était certainement pas le seul à avoir souffert, après tout.

« Kaya. Tyvar, dit Inga en guise de salutation. Vous êtes indemnes. »

« Plus ou moins », répondit Kaya.

« Tu m’en vois heureuse. »

« Nous avons brisé les lignes des draugr et chassé leur armée, dit Sigrid. Nos éclaireurs poursuivent les retardataires, mais nous ne les attraperont jamais tous. Sauf si les draugr fondent pendant les mois plus chauds, nous aurons à les subir pendant des années. Mais les problèmes qu’ils causeront ne sont rien comparés aux démons qui se sont échappés. »

Sigrid, God-Favored
Sigrid, protégée des dieux | Illustration par : Johannes Voss

« Il en va de même partout sur Bretagard. Probablement dans tous les royaumes, ajouta Inga. Les failles ont été ouvertes pendant très longtemps. Il n’y a aucun moyen de savoir ce qui nous a échappé. »

« Moi, en tous cas, je suis impatient de le découvrir », dit Arni, tout sourire.

« Comme vous l’avez dit, tous les royaumes ont été affectés par ce qui s’est passé ici. Les elfes vont retourner à Skemfar, pour s’occuper de notre peuple, annonça Harald. Ce ne sera pas simple, même maintenant que le domeskar est terminé. Mais les sorts de nos ancêtres sont capables de réaliser de grands exploits, et bien plus encore. »

« J’imagine que nous allons devoir nous entendre jusque-là », ajouta Fynn, les mâchoires serrées.

« Que vas-tu faire, Kaya ? Demanda Inga. Tu as toujours un monstre à attraper, n’est-ce pas ? »

« Oui », fit Kaya. Elle n’avait pas oublié la chose de la caverne, même si son voyage chez les Cherche-présages lui semblait avoir eu lieu il y a un siècle. « Par contre, je n’ai aucune idée de l’endroit où il pourrait bien se trouver après tout ceci. Et j’ai le pressentiment qu’il peut voyager bien plus loin qu’entre les royaumes. »

« Que trouve-t-on au-delà des royaumes ? » demanda Niko.

« Les plans. C’est un peu compliqué », dit Kaya avec un geste vague. Elle était trop fatiguée pour tout expliquer à nouveau.

Mais Niko s’avança, son regard éclairé par un étrange empressement. « Ces plans. L’un d’eux, s’appellerait-il Theros ? »

Kaya lea regarda, surprise. Il était difficile de croire qu’elle venait d’entendre ce nom ici et maintenant. Mais d’un autre côté, ce n’était pas plus incroyable que le reste de sa journée. Encore un, pensa-t-elle, et elle soupira. « Il faut qu’on discute. »

Épilogue

Esika était mourante. Ce n’était pas supposé arriver. Elle était une déesse. C’était d’ailleurs sa main qui libérait les dieux de leur mortalité, du vieillissement, de la chute finale du voile de ténèbres. Esika distillait la potion de divinité de la sève de l’Arbre-monde, l’élixir qui retenait la mort, et pourtant, elle sentait la vie lui échapper. Comme un courant dans ses bras, dans son corps, sur son visage. Elle ne pouvait pas bouger les jambes—elle serait tombée au sol si le monstre responsable de son état ne la tenait pas dans une griffe couleur chair. Il l’inclina de côté, l’observant de ses orbites vides. Cette chose l’avait trouvée dans son sanctuaire, le lieu où Esika récoltait la sève et distillait l’Elixir du cosmos. Personne—rien—ne l’avait jamais trouvée ici auparavant.

Esika, God of the Tree
Esika, déesse de l’Arbre | Illustration par : Collin Estrada

Une voix s’éleva alors de la gorge de la créature. C’était un étrange amalgame de tons et de rythmes, comme si les mots avaient été volés à d’autres voix, puis recomposés pour créer quelque chose de nouveau. « Pas suffisamment de faim en toi. Pas suffisamment de peur pour survivre. Mais bientôt. »

Il la lâcha, puis retourna vers le puits qui menait au cœur de l’arbre.

Esika essaya de lever les bras. Elle n’avait jamais été une guerrière, comme Halvar ou Toralf, mais elle combattrait de toutes ses forces pour défendre l’Arbre-monde. Ses bras refusèrent de lui obéir. Elle voulut crier, appeler à l’aide, mais seul un gargouillis inaudible s’échappa de sa bouche.

Impuissante, elle observa le monstre tandis qu’il atteignait le puits. Quel poison allait-il utiliser ? Quelle corruption allait-il faire germer dans ce lieu sacré ?

Tyrite Sanctum
Sanctuaire de tyrite | Illustration par : Volkan Baga

À sa surprise, il sortit un de ses propres flacons. Il avait dû le saisir pendant leur combat. Il plongea le flacon dans le puits et le tint à la lumière. À l’intérieur, la sève de l’Arbre-monde scintillait de toutes les couleurs des royaumes. C’était la plus belle chose de ce monde—de tous les mondes, en ce qui concernait Esika. Si le monstre s’en émut, il n’en montra aucun signe.

« Échantillon acquis, dit-il de cette voix rapiécée. Je suis prêt à revenir. »

Esika n’avait aucune idée de l’identité de son interlocuteur.

La lumière dans la salle parut diminuer, ou peut-être était-ce juste sa vue qui s’éteignait. D’un seul coup, une lumière pulsante aveuglante apparut au centre de la pièce. C’était une lumière rouge étincelante qui commença comme une étoile et qui s’étira lentement pour former un cercle. Le cercle s’ouvrit. Ce n’était pas une percée de présage. C’était une magie qu’elle n’avait jamais vue auparavant.

De l’autre côté du portail émergea un son si étrange qu’elle ne le reconnut pas de suite comme étant une voix : « Sois le bienvenu au bercail, Vorinclex. Chaque pas nous approche de la perfection. »

Vorinclex, Monstrous Raider
Vorinclex, pillard monstrueux | Illustration par : Richard Luong

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